Jean-Jacques Friboulet

François, le frère de tous les hommes

Très fortement inspiré par François d’Assise, le pape François veut inciter tous les chrétiens à pratiquer la fraternité. C’est un objectif élevé mis en avant dans les Evangiles. 2000 ans après, malgré plusieurs grands progrès, comme la reconnaissance officielle de la dignité de tout être humain, le pape reconnaît lui-même que l’objectif est loin d’être atteint.

Dans le premier chapitre de sa nouvelle encyclique, intitulé Les ombres d’un monde fermé, il apparaît même un peu désabusé, impression qui n’est corrigée qu’à la toute fin du chapitre par un appel à l’espérance.

Le deuxième chapitre est le bijou de cette encyclique. François s’y livre à une longue méditation sur la parabole du bon Samaritain. En lisant ce chapitre, on pense inévitablement au texte de Saint Matthieu: «J’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’avais soif et vous m’avez donné à boire…» qui est au cœur de la foi chrétienne. Ce texte nous rappelle la nécessité d’une charité vivante au quotidien.

Du chapitre 3 au chapitre 6, le pape présente un résumé des points principaux de la doctrine sociale chrétienne: le bien commun, la destination universelle des biens, l’option préférentielle pour les pauvres, l’appui à la déclaration universelle des droits de l’homme… Contrairement à son habitude, le pape tient un discours long, sans exemples concrets et sans formule facile à retenir. Il écrit en quelque sorte son testament spirituel. Je crains que ce passage ne soit lu que par les convaincus, contrairement au texte magnifique de Laudato si’.

«Respecter la foi de l’autre tout en se laissant guider par l’Esprit éviterait bien des drames»

Tout change dans les deux derniers chapitres qui retrouvent un certain souffle. Le septième parle de la paix à construire. Il actualise le magnifique texte de Jean XXIII Pacem in Terris, qui avait eu une grande audience en son temps (1963). Jean XXIII avait rappelé que la paix ne pouvait se construire que sur la base des droits de l’homme. Il avait longuement disserté sur la nécessité de construire la paix au plus près de nous et en nous. François reprend cette intuition en développant les thèmes du respect de la mémoire et de la nécessaire miséricorde, laissant percer l’influence de philosophes contemporains comme Paul Ricoeur.

Arrive le dernier chapitre sur le rôle des religions face à la paix. François s’inspire beaucoup de la déclaration rédigée avec le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb, à Abou Dhabi, le 4 février 2019. Au passage il cite , sans insister, la déclaration Nostra Aetate écrite en plein Concile (1965). Cette déclaration, que malheureusement peu de chrétiens connaissent, a modifié fondamentalement nos relations avec les autres religions, en particulier la religion musulmane. «Les autres religions reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine les hommes» (page 2 de la Déclaration). Christian de Chergé, le défunt prieur de l’abbaye de Tibhirine, a eu sa foi transformée par cette déclaration. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits.

L’histoire dira si cette déclaration d’Abou Dhabi aura des fruits ou pas. Personnellement, j’aurais préféré que le pape rappelle et commente aux chrétiens le contenu si important de Nostra Aetate. C’est ce texte qui fonde par exemple la pastorale de l’Eglise en pays musulman. C’est lui qui devrait nous dicter une conduite droite et sans provocation vis-à-vis de nos frères qui croient au Dieu unique. Respecter la foi de l’autre tout en se laissant guider par l’Esprit éviterait bien des drames, comme ceux que vit la France ces derniers jours.

Jean-Jacques Friboulet

21 octobre 2020

Le pape François entretient les liens de fraternité avec l'islam (ici rencontre avec Ahmad Al-Tayyeb, en avril 2017) | © EPA/KHALED ELFIQI/Keystone
21 octobre 2020 | 07:19
par Jean-Jacques Friboulet
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