Paul Dembinski

La force disruptive de l’authentique humanité

Depuis deux mois, nous sommes dans «l’année Laudato si’», ce qui incite à se pencher sur un des axes qui traversent l’encyclique, celui de la «critique du nouveau paradigme technocratique». Il apparaît à la lecture, que ce que le pape nomme «paradigme technocratique» est constitué de trois composantes principales qui, en se renforçant mutuellement, font système.

Une composante structurelle et sociale: la technocratie. Le pouvoir que donne la technologie est détenu par ceux qui en ont la connaissance et le contrôle. Actuellement, ce pouvoir est disproportionné par rapport à «l’homme nu» qui lui fait face. En conséquence, «… le paradigme technocratique est devenu tellement dominant qu’il est très difficile de faire abstraction de ses ressources, et il est encore plus difficile de les utiliser sans être dominé par leur logique.» (108)

Une composante de rationalité ou de logique. La raison technicienne aurait été, selon le pape François, dévoyé de sa logique propre par son alliance étroite avec la finance et l’économie, ce qui se traduit par la prééminence des considérations de rentabilité dans les choix technologiques, mais aussi dans ceux de consommation. En effet, le paradigme technocratique se prolonge dans le monde de la consommation par son pendant consumériste (paragraphe 203 et suivants).

Enfin, le paradigme technocratique a aussi une composante épistémologique qui tient au fait qu’aujourd’hui l’acquisition des nouvelles connaissances se fait par une spécialisation toujours plus poussée au détriment de visions plus intégrées des problèmes. «Cela même empêche de trouver des chemins adéquats pour résoudre les problèmes les plus complexes du monde actuel, surtout ceux de l’environnement et des pauvres, qui ne peuvent pas être abordés d’un seul regard ou selon un seul type d’intérêts. Une science qui prétendrait offrir des solutions aux grandes questions devrait nécessairement prendre en compte tout ce qu’a produit la connaissance dans les autres domaines du savoir, y compris la philosophie et l’éthique sociale. Mais c’est une habitude difficile à prendre aujourd’hui.»

«Laudato si’ voit des signes d’espérance venant de ‘l’authentique humanité’»

Ainsi, ces nouvelles connaissances techniques et scientifiques, fatalement fragmentaires, viennent accélérer le progrès technique, ce qui renforce par une boucle de rétroaction la technocratie. La boucle est ainsi bouclée, le paradigme assure sa propre pérennité. Le système paraît verrouillé.

La situation serait-t-elle donc sans issue? «L’abnégation lucide» serait-elle hors de portée? La logique de la rationalité techno-financière serait-elle inébranlable? Non, répond Laudato si’ , qui voit des signes d’espérance venant de «l’authentique humanité, qui invite à une nouvelle synthèse, semble habiter au milieu de la civilisation technologique presque de manière imperceptible, comme le brouillard qui filtre sous une porte close. Serait-ce une promesse permanente, malgré tout, jaillissant comme une résistance obstinée de ce qui est authentique ?» (112). La critique du paradigme par Laudato si’ comporte ainsi un appel à la résistance sur chacune de ces trois composantes principales.

Paul Dembinski

29 juillet 2020

La «démesure» de la technique est l'un des plus grands enjeux de l'humanité (Pixabay)
29 juillet 2020 | 08:13
par Paul Dembinski
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