La mendicité est désormais interdite dans le canton de Vaud | © Ninara/Flickr/CC BY 2.0
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La mendicité est désormais interdite dans le canton de Vaud | © Ninara/Flickr/CC BY 2.0

La mendicité: entre saint François et Martin Luther


A partir de ce premier novembre, la mendicité est interdite dans le canton de Vaud. On efface ainsi des rues de Lausanne ces gens qui nous importunent à côté d’un passage piéton ou au coin d’une rue. Ils iront peut-être dans un canton voisin, ou ils continueront de mendier plus discrètement. Surtout ils et elles auront la peur au ventre. Car le risque est là: se faire interpeller et condamner à une amende qui mangera tout l’argent gagné et même plus.

Reste que les personnes qui mendient aujourd’hui n’auront pas un emploi demain; elles resteront sans ressources. En évacuant le problème, on n’y apporte aucune solution. Et ce problème n’est pas seulement celui des personnes concernées. Comme le dit la Constitution fédérale, “la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres”. Or ces mendiants font bel et bien partie, qu’on le veuille ou non, de la communauté des habitants de notre canton.

Le premier novembre est aussi la fête de la Toussaint pour les catholiques. Or, nombre de saints ont été reconnus tels en raison de leur action envers les plus pauvres. Nous n’en mentionnerons qu’un seul: François d’Assise.

“François se place en rupture d’une sécurité matérielle basée sur l’argent”

Au début du XIIIe siècle, comme aujourd’hui, les mendiants ne sont pas appréciés dans les murs de la cité d’Assise qui vient d’acquérir son autonomie à prix d’argent envers les seigneurs de la région et de l’empereur. Pire encore est la situation des lépreux, déportés dans la plaine loin de la ville. Or, François endosse la pauvreté, la mendicité. Il soigne les lépreux, embrasse leur condition d’exclus de la société. C’est ce qui fait la force de la fraternité qu’il met en mouvement. Il se place en rupture d’une sécurité matérielle basée sur l’argent pour une sécurité humaine basée sur la fraternité. Les frères se qualifient de mineurs, car ils refusent tout honneur, n’étant que serviteur et dernier parmi les derniers, comme Jésus lui-même qui s’est fait pauvre et serviteur.

Qui regarde avec attention les fresques de Giotto, qui retrace la vie du Saint sur les murs de la basilique Saint-François à Assise, sera frappé de constater que les pauvres et les lépreux y sont absents. Ils ont disparu. Certes les épousailles de François avec Dame Pauvreté sont représentées, mais cette allégorie est bien loin de la pauvreté réelle vécue par François et ses compagnons, vécue avec les personnes qui n’ont pas choisi la pauvreté, mais la subissent.

“Est-il possible de célébrer les saints qui ont vécu la pauvreté?”

Il faut donc distinguer deux motifs possibles de mendicité : la pauvreté choisie et la pauvreté subie. L’ambiguïté reste présente aujourd’hui comme hier, aux temps de François comme aux temps de Luther qui – il y a un peu plus de 500 ans – stigmatisait la mendicité inspirée par un choix de vie. Ainsi, Luther incitait à la suppression de la mendicité, mais il affirmait une réciproque importante: prendre soin des pauvres de manière à ce que personne ne se trouve contraint par les situations de la vie à la mendicité.

Le Canton de Vaud est donc en bonne compagnie, il peut faire valoir des arguments même théologiques. C’est en effet Luther qui donne au travail une dimension spirituelle – celle de la vocation. L’idée reste gravée dans la mentalité contemporaine, mais ses fondements théologique et éthique ont disparu, tout comme sa réciproque: le devoir moral de prendre soin des pauvres, notamment en leur fournissant les moyens de travailler et ainsi de mettre en œuvre leur vocation. On dirait aujourd’hui: un travail digne

Face à cet anachronisme – comme chrétiens au XXIe siècle, nous ne pouvons que nous interroger, à l’heure de l’ouverture des frontières qui devient de plus en plus filtrante. Est-il possible de célébrer les saints qui ont vécu la pauvreté – par choix ou par contrainte – sans douter du bien-fondé de règlements qui nous aident à nous voiler la face en nous épargnant le désagrément de se trouver nez à nez avec des personnes démunies? Sans pour autant faire le nécessaire… que ce soit au niveau local, ou contribuer à le faire énergiquement au niveau global.

L’Evangile lu dimanche dernier renforce cette perplexité (Marc 10, 46-52). La foule veut faire taire le mendiant aveugle Bartimée. Mais il s’obstine, si bien que Jésus finit par l’entendre. Or, Jésus, au lieu d’aller vers lui, demande à cette même foule de faire venir le mendiant à lui. La foule retournée par cette parole d’autorité invite Bartimée: “Confiance, lève-toi ; il t’appelle”.

Peut-être nous reste-t-il simplement, comme chrétiens, à faire comme Jésus et François: dire à nos concitoyens et concitoyennes comme à nous-mêmes: laissons venir les mendiants.

Paul H. Dembinski & Jean-Claude Huot

31 octobre 2018

Paul H. Dembinski

Né à Cracovie, Paul H. Dembinski préside la Plateforme Dignité et Développement, groupe de réflexion romand inspiré par l'enseignement social chrétien. Professeur à l'Université de Fribourg, son enseignement s'articule autour des questions liées à la concurrence et à la stratégie internationale des entreprises. Il dirige également l'Observatoire de la Finance à Genève.

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