La Passion selon saint Jean de Bach


La semaine sainte est une période favorable pour entendre en concert des œuvres qui font partie des chefs-d’œuvre du répertoire sacré. Les programmes font ainsi la part belle à divers Stabat mater, Via Crucis, Dernières paroles du Christ en Croix et autres Passions. Parmi les plus célèbres et les plus belles de ces œuvres, les deux Passions de Bach, l’une selon saint Mathieu et l’autre selon saint Jean, sont incontournables. La Passion selon saint Jean, longtemps restée dans l’ombre de la Saint Mathieu en raison de son effectif plus restreint et de sa durée moins conséquente – environ deux heures de musique, contre trois heures pour cette dernière – est reconnue aujourd’hui à sa vraie valeur.

L’œuvre a été composée pour l’office du Vendredi saint de 1724 à Leipzig et a été révisée plusieurs fois. Aujourd’hui vue avant tout comme une pièce de concert, elle était donc clairement conçue pour la liturgie et s’insérait dans le cadre d’une célébration luthérienne. C’est par ailleurs pour cela que l’oratorio est divisé en deux parties: la prédication s’y insérait. On imaginera donc la durée de l’office, au moins quatre heures dans sa totalité, et ce dans une église non chauffée…

La structure de l’œuvre est simple. On observe trois niveaux qui se chevauchent tout au long de l’œuvre. Le premier est formé du texte de l’Evangile. Ce texte, souvent cantillé (déclamé en chantant) lors des offices, est ici chanté sous forme de récitatif. Le récitatif est une forme de chant libre, souvent employée dans l’opéra, qui permet de chanter un texte presque au rythme de la parole. Le deuxième niveau est celui de la réaction du croyant. Il est en général transcrit musicalement par des airs solistes. Le troisième et dernier niveau est celui de la réaction de la communauté d’aujourd’hui (ou de 1723). Pour illustrer la réaction d’une communauté chrétienne, le meilleur moyen, dans un environnement luthérien allemand, était d’emprunter dans l’œuvre des chorals des livres de chants habituels. Ces mélodies, connues de toute l’assemblée, représentent donc le peuple chrétien qui, par ses chants traditionnels, commente le texte évangélique. Ainsi, ce dernier, déclamé dans son intégralité, est doublement commenté, par le croyant individuel spectateur des événements, et par la communauté.

L’œuvre commence par un chœur introductif, qui est en dehors des trois niveaux que nous venons de décrire. Extrêmement riche et tourmenté, ce passage, que Wagner appelait le «Thaumaturge de la musique», donne un sentiment d’angoisse, celle que le chrétien ressent face aux souffrances du Christ.1 C’est ensuite directement avec le récit évangélique que l’on entre dans la Passion proprement dite.2 Ce premier récitatif, qui se passe à Gethsémané, permet de bien comprendre comment se présente le premier niveau: l’évangéliste (chanté par un ténor, comme le veut la tradition des Passions), déclame le texte de l’Evangile. Lorsqu’un personnage prend la parole dans le récit, c’est un autre chanteur qui prend le relais. On entend ainsi régulièrement Jésus intervenir. Son rôle est tenu par un baryton-basse. De même, la foule (les soldats à Gethsémané, ou le peuple réclamant la crucifixion de Jésus à Pilate) est représentée par le chœur. Lors de cet épisode à Gethsémané, on entend également deux chorals.

Lorsque Jésus est emmené, l’évangéliste dit simplement que Pierre le suit. Le moment est dramatique. Pourtant, Bach place ici un air (second niveau), le plus joyeux de toute l’œuvre.3 C’est ici que l’on voit l’écart entre le récit et ses commentaires. L’air en question, «Ich folge dir gleichfalls», est un chant du chrétien qui dit suivre lui aussi Jésus d’un pas joyeux. Cette joie se ressent dans le motif du soprano, qui dialogue avec bonheur avec la flûte. Il faut déjà avoir Pâques à l’esprit pour pouvoir commenter le drame de façon aussi heureuse…

L’épisode du reniement de Pierre est traité en détails. Ainsi, après le reniement, lorsque l’évangéliste dit que ce dernier «pleura amèrement» («weinete bitterlich»), il quitte le mode récitatif pour faire un mélisme douloureux.4 Par la suite, Bach souligne encore cet épisode par un air accentuant encore la douleur de Pierre («Ach, mein Sinn»)5, puis par un choral («Petrus, der nicht denk zurück»).6

Lorsque, chez Pilate, la foule demande la crucifixion de Jésus, le chœur chante un passage extrêmement poignant et réaliste, et d’une grande ampleur. On ressent ici extrêmement clairement le fanatisme de la foule.7 Très intéressante également, la réaction du même peuple, lorsqu’il dit que selon la loi, Jésus doit mourir («Wir haben ein Gesetz»).8 Pour évoquer la loi, Bach écrit ici une fugue. Cette forme musicale, dans laquelle les voix entrent les unes après les autres et suivent un thème particulier respecte des règles strictes. La loi est donc dépeinte par la forme musicale la plus stricte.

Lorsque le Christ en croix dit «Tout est accompli» («Es ist vollbracht»)9, ses paroles sont reprises dans un air douloureux par l’alto. Cependant, dans le même air, une partie centrale guerrièrex fait éclater la victoire du Christ. Encore une fois, on sent qu’on est ici déjà dans une relecture de la Passion après Pâques.

La fin de l’œuvre, dédiée au chœur, est assez modeste. Tout d’abord, on entend un chœur serein et émouvant, «Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine» («Reposez en paix, saintes dépouilles»).11 On relèvera le rythme de berceuse choisi par Bach pour évoquer le repos. Ensuite, le chœur conclut par un dernier choral: «Ach Herr, lass dein lieb Englein»). Cette fin relativement modeste en comparaison avec le grandiose chœur initial montre que l’on n’est pas encore à Pâques. N’oublions pas que, en 1724, l’œuvre prenait place en pleine célébration du Vendredi saint…
On ne peut donc que conseiller de découvrir cette œuvre magnifique qui outre sa musique splendide, est également théologiquement très inspirée…12

Damien Savoy

La Passion selon saint Jean de Bach

La semaine sainte est une période favorable pour entendre en concert des œuvres qui font partie des chefs-d’œuvre du répertoire sacré. Les programmes font ainsi la part belle à divers Stabat mater, Via Crucis, Dernières paroles du Christ en Croix et autres Passions. Parmi les plus célèbres et les plus belles de ces œuvres, les deux Passions de Bach, l’une selon saint Mathieu et l’autre selon saint Jean, sont incontournables. La Passion selon saint Jean, longtemps restée dans l’ombre de la Saint Mathieu en raison de son effectif plus restreint et de sa durée moins conséquente – environ deux heures de musique, contre trois heures pour cette dernière – est reconnue aujourd’hui à sa vraie valeur.

L’œuvre a été composée pour l’office du Vendredi saint de 1724 à Leipzig et a été révisée plusieurs fois. Aujourd’hui vue avant tout comme une pièce de concert, elle était donc clairement conçue pour la liturgie et s’insérait dans le cadre d’une célébration luthérienne. C’est par ailleurs pour cela que l’oratorio est divisé en deux parties: la prédication s’y insérait. On imaginera donc la durée de l’office, au moins quatre heures dans sa totalité, et ce dans une église non chauffée…

 

La structure de l’œuvre est simple. On observe trois niveaux qui se chevauchent tout au long de l’œuvre. Le premier est formé du texte de l’Evangile. Ce texte, souvent cantillé (déclamé en chantant) lors des offices, est ici chanté sous forme de récitatif. Le récitatif est une forme de chant libre, souvent employée dans l’opéra, qui permet de chanter un texte presque au rythme de la parole. Le deuxième niveau est celui de la réaction du croyant. Il est en général transcrit musicalement par des airs solistes. Le troisième et dernier niveau est celui de la réaction de la communauté d’aujourd’hui (ou de 1723). Pour illustrer la réaction d’une communauté chrétienne, le meilleur moyen, dans un environnement luthérien allemand, était d’emprunter dans l’œuvre des chorals des livres de chants habituels. Ces mélodies, connues de toute l’assemblée, représentent donc le peuple chrétien qui, par ses chants traditionnels, commente le texte évangélique. Ainsi, ce dernier, déclamé dans son intégralité, est doublement commenté, par le croyant individuel spectateur des événements, et par la communauté.

 

L’œuvre commence par un chœur introductif, qui est en dehors des trois niveaux que nous venons de décrire. Extrêmement riche et tourmenté, ce passage, que Wagner appelait le «Thaumaturge de la musique», donne un sentiment d’angoisse, celle que le chrétien ressent face aux souffrances du Christ.1 C’est ensuite directement avec le récit évangélique que l’on entre dans la Passion proprement dite.2 Ce premier récitatif, qui se passe à Gethsémané, permet de bien comprendre comment se présente le premier niveau: l’évangéliste (chanté par un ténor, comme le veut la tradition des Passions), déclame le texte de l’Evangile. Lorsqu’un personnage prend la parole dans le récit, c’est un autre chanteur qui prend le relais. On entend ainsi régulièrement Jésus intervenir. Son rôle est tenu par un baryton-basse. De même, la foule (les soldats à Gethsémané, ou le peuple réclamant la crucifixion de Jésus à Pilate) est représentée par le chœur. Lors de cet épisode à Gethsémané, on entend également deux chorals.

 

Lorsque Jésus est emmené, l’évangéliste dit simplement que Pierre le suit. Le moment est dramatique. Pourtant, Bach place ici un air (second niveau), le plus joyeux de toute l’œuvre.3 C’est ici que l’on voit l’écart entre le récit et ses commentaires. L’air en question, «Ich folge dir gleichfalls», est un chant du chrétien qui dit suivre lui aussi Jésus d’un pas joyeux. Cette joie se ressent dans le motif du soprano, qui dialogue avec bonheur avec la flûte. Il faut déjà avoir Pâques à l’esprit pour pouvoir commenter le drame de façon aussi heureuse…

 

L’épisode du reniement de Pierre est traité en détails. Ainsi, après le reniement, lorsque l’évangéliste dit que ce dernier «pleura amèrement» («weinete bitterlich»), il quitte le mode récitatif pour faire un mélisme douloureux.4 Par la suite, Bach souligne encore cet épisode par un air accentuant encore la douleur de Pierre («Ach, mein Sinn»)5, puis par un choral («Petrus, der nicht denk zurück»).6

 

Lorsque, chez Pilate, la foule demande la crucifixion de Jésus, le chœur chante un passage extrêmement poignant et réaliste, et d’une grande ampleur. On ressent ici extrêmement clairement le fanatisme de la foule.7 Très intéressante également, la réaction du même peuple, lorsqu’il dit que selon la loi, Jésus doit mourir («Wir haben ein Gesetz»).8 Pour évoquer la loi, Bach écrit ici une fugue. Cette forme musicale, dans laquelle les voix entrent les unes après les autres et suivent un thème particulier respecte des règles strictes. La loi est donc dépeinte par la forme musicale la plus stricte.

 

Lorsque le Christ en croix dit «Tout est accompli» («Es ist vollbracht»)9, ses paroles sont reprises dans un air douloureux par l’alto. Cependant, dans le même air, une partie centrale guerrièrex fait éclater la victoire du Christ. Encore une fois, on sent qu’on est ici déjà dans une relecture de la Passion après Pâques.

 

La fin de l’œuvre, dédiée au chœur, est assez modeste. Tout d’abord, on entend un chœur serein et émouvant, «Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine» («Reposez en paix, saintes dépouilles»).11 On relèvera le rythme de berceuse choisi par Bach pour évoquer le repos. Ensuite, le chœur conclut par un dernier choral: «Ach Herr, lass dein lieb Englein»). Cette fin relativement modeste en comparaison avec le grandiose chœur initial montre que l’on n’est pas encore à Pâques. N’oublions pas que, en 1724, l’œuvre prenait place en pleine célébration du Vendredi saint…
On ne peut donc que conseiller de découvrir cette œuvre magnifique qui outre sa musique splendide, est également théologiquement très inspirée…12

 

Damien Savoy

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