(Photo: flickr/lechinchi/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY-NC-SA 2.0</a>
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Le Crucifixus d’Antonio Lotti


Damien Savoy

Nous sommes entrés dans la seconde moitié du Carême, et le temps de la Passion approche à grands pas. Les compositeurs ont toujours été inspirés par les dernières heures du Christ, laissant aux mélomanes des œuvres parmi les plus belles du répertoire. On pense d’emblée, bien sûr, à la tradition luthérienne des Passions en musique, qui a atteint son paroxysme avec Bach. Dans le monde catholique, le Stabat mater, décrivant les souffrances de Marie au pied de la croix, a été traité par de nombreux compositeurs, tels que Vivaldi, Pergolesi ou encore Poulenc.

Le Credo comporte lui aussi une claire référence à la Passion en ces termes: «Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato, passus et sepultus est.» («Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau.») Le Crucifixus est souvent associé à la figure du compositeur vénitien Antonio Lotti (1666-1740), qui en a laissé plusieurs mises en musique, toujours avec un simple accompagnement de basse continue, souvent chantées aujourd’hui a capella. Le plus célèbre d’entre eux, le Crucifixus à huit voix en do mineur, est extrait du Credo en fa majeur, mais sa renommée a éclipsé les autres numéros de l’œuvre, qui requièrent quant à eux un accompagnement orchestral.

L’une des caractéristiques de la musique de Lotti est un usage abondant de la dissonance et du retard, souvent pour dépeindre la tristesse ou la douleur, comme c’est le cas, par exemple, dans son célèbre Miserere en ré mineur. Le principe est simple: alors qu’une voix tient une note, une seconde voix, par mouvement, vient provoquer une dissonance de seconde, quarte, septième ou neuvième, qui doit être résolue par un mouvement de la première voix. On parle de retard, car c’est le fait d’être resté plus longtemps sur la note qui provoque la dissonance. Ce procédé apporte à la musique une dimension expressive saisissante.

C’est par un tel jeu de retards que débute le Crucifixus de Lotti. Les huit voix entrent l’une après l’autre sur le premier mot, de la voix la plus grave à la plus aigüe. L’arrivée sur la troisième syllabe du mot, «fi», est à chaque fois l’occasion d’une dissonance. La progressive entrée des voix en direction de l’aigu induit une augmentation de la tension. Cette première partie, de onze mesures, est suivie d’une section un peu plus vive, où le texte «Crucifixus etiam pro nobis» est scandé sur des croches, qui peuvent évoquer l’aspect inexorable du drame dont on parle. La troisième section de l’œuvre, qui en occupe la seconde moitié, fait appel à deux motifs musicaux, qui ont chacun leur texte. Le premier reprend les paroles «sub Pontio Pilato» alors que le second traite le «passus». Les deux thèmes, dont le second est syncopé et en valeurs longues, ont cela en commun d’être des catabases, des motifs descendants exprimant en général dans l’histoire de la musique des sentiments de tristesse ou d’humilité. (Cf. Clerc, p. 55) Dans le cas présent, on peut également imaginer une évocation de la mise au tombeau et de la descente aux enfers. Cependant, durant une dizaine de mesures, ces motifs, qui se combinent l’un à l’autre, sont chantés de plus en plus haut. Les thèmes descendent, mais la tension générale de la musique augmente en prenant de la hauteur, jusqu’à une apothéose à la vingt-huitième mesure, où la musique est si belle que l’on ne sait plus si elle dépeint la souffrance ou l’extase. A partir de là, toute la tension diminue, jusqu’à finir, sur «et sepultus est», dans une simplicité presque dénudée, comme si la Passion avait laissé place au vide qui prépare à Pâques.

Il est si beau d’écouter cette œuvre et de s’en émouvoir, que l’on serait presque tenté d’oublier l’essentiel: le Credo n’est pas fini, et le Crucifixus doit laisser sa place au «Et resurrexit». Toujours est-il que je recommande à tous d’écouter cette œuvre pour se préparer à la semaine sainte. Ceux que la modeste analyse ci-dessus aurait laissés de marbre trouveront, j’en suis sûr, dans la musique elle-même de quoi les nourrir.

Belle fin de Carême à tous!

Voir aussi: partition

Le Crucifixus d’Antonio Lotti

Damien Savoy

Nous sommes entrés dans la seconde moitié du Carême, et le temps de la Passion approche à grands pas. Les compositeurs ont toujours été inspirés par les dernières heures du Christ, laissant aux mélomanes des œuvres parmi les plus belles du répertoire. On pense d’emblée, bien sûr, à la tradition luthérienne des Passions en musique, qui a atteint son paroxysme avec Bach. Dans le monde catholique, le Stabat mater, décrivant les souffrances de Marie au pied de la croix, a été traité par de nombreux compositeurs, tels que Vivaldi, Pergolesi ou encore Poulenc.

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Le Credo comporte lui aussi une claire référence à la Passion en ces termes: «Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato, passus et sepultus est.» («Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau.») Le Crucifixus est souvent associé à la figure du compositeur vénitien Antonio Lotti (1666-1740), qui en a laissé plusieurs mises en musique, toujours avec un simple accompagnement de basse continue, souvent chantées aujourd’hui a capella. Le plus célèbre d’entre eux, le Crucifixus à huit voix en do mineur, est extrait du Credo en fa majeur, mais sa renommée a éclipsé les autres numéros de l’œuvre, qui requièrent quant à eux un accompagnement orchestral.

L’une des caractéristiques de la musique de Lotti est un usage abondant de la dissonance et du retard, souvent pour dépeindre la tristesse ou la douleur, comme c’est le cas, par exemple, dans son célèbre Miserere en ré mineur. Le principe est simple: alors qu’une voix tient une note, une seconde voix, par mouvement, vient provoquer une dissonance de seconde, quarte, septième ou neuvième, qui doit être résolue par un mouvement de la première voix. On parle de retard, car c’est le fait d’être resté plus longtemps sur la note qui provoque la dissonance. Ce procédé apporte à la musique une dimension expressive saisissante.

C’est par un tel jeu de retards que débute le Crucifixus de Lotti. Les huit voix entrent l’une après l’autre sur le premier mot, de la voix la plus grave à la plus aigüe. L’arrivée sur la troisième syllabe du mot, «fi», est à chaque fois l’occasion d’une dissonance. La progressive entrée des voix en direction de l’aigu induit une augmentation de la tension. Cette première partie, de onze mesures, est suivie d’une section un peu plus vive, où le texte «Crucifixus etiam pro nobis» est scandé sur des croches, qui peuvent évoquer l’aspect inexorable du drame dont on parle. La troisième section de l’œuvre, qui en occupe la seconde moitié, fait appel à deux motifs musicaux, qui ont chacun leur texte. Le premier reprend les paroles «sub Pontio Pilato» alors que le second traite le «passus». Les deux thèmes, dont le second est syncopé et en valeurs longues, ont cela en commun d’être des catabases, des motifs descendants exprimant en général dans l’histoire de la musique des sentiments de tristesse ou d’humilité. (Cf. Clerc, p. 55) Dans le cas présent, on peut également imaginer une évocation de la mise au tombeau et de la descente aux enfers. Cependant, durant une dizaine de mesures, ces motifs, qui se combinent l’un à l’autre, sont chantés de plus en plus haut. Les thèmes descendent, mais la tension générale de la musique augmente en prenant de la hauteur, jusqu’à une apothéose à la vingt-huitième mesure, où la musique est si belle que l’on ne sait plus si elle dépeint la souffrance ou l’extase. A partir de là, toute la tension diminue, jusqu’à finir, sur «et sepultus est», dans une simplicité presque dénudée, comme si la Passion avait laissé place au vide qui prépare à Pâques.

Il est si beau d’écouter cette œuvre et de s’en émouvoir, que l’on serait presque tenté d’oublier l’essentiel: le Credo n’est pas fini, et le Crucifixus doit laisser sa place au «Et resurrexit». Toujours est-il que je recommande à tous d’écouter cette œuvre pour se préparer à la semaine sainte. Ceux que la modeste analyse ci-dessus aurait laissés de marbre trouveront, j’en suis sûr, dans la musique elle-même de quoi les nourrir.

Belle fin de Carême à tous!

Voir aussi: partition

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