Les prix de certains médicaments anticancéreux a atteint des sommets | photo d'illustration © Pixabay.com
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Les prix de certains médicaments anticancéreux a atteint des sommets | photo d'illustration © Pixabay.com

Le prix des médicaments anti-cancéreux: une grave question éthique


L’émission Mise au point a révélé récemment l’énormité des marges faites par les laboratoires sur les médicaments anti-cancéreux. Plusieurs traitements sont facturés plus de 80 fois leur coût de fabrication, celui-ci incluant les frais de recherche.

Du fait de la diffusion de la maladie et de la mise au point de nouvelles molécules, le coût de ces médicaments a augmenté de 54% en cinq ans, passant de 603 à 931 millions de francs par an, sur un total de remboursement des médicaments de 6,8 milliards. Si l’on prend l’exemple de Roche qui commercialise quatre de ces produits, il n’est donc pas étonnant que le cours de l’action ait doublé en 10 ans et que le dividende ait augmenté de 75%.

De tels chiffres soulèvent deux types de questions. Les premières économiques. Comment peut- on arriver à une telle exagération des tarifs? Et les secondes éthiques: est-il légitime que des monopoles privés (grâce au droit des brevets) fassent payer de tels prix à des clients captifs qui jouent leur vie dans ces traitements?

“Sur un sujet de vie et de mort, le dernier mot ne peut être donné à la maximisation du profit”

Si l’on arrive à de telles aberrations dans les prix des médicaments anti-cancéreux, on le doit à une mauvaise gouvernance. Face aux propositions de prix des laboratoires, il n’existe pas de véritable contradicteur. Les cantons et les caisses-maladie, qui sont les co-financeurs en Suisse du système de soins, ne s’estiment pas responsables, car ce n’est pas eux qui ont le pouvoir de décision sur les prix pratiqués. Ceux-ci sont fixés dans une négociation entre les laboratoires et l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Or celle-ci est biaisée. Selon sa base légale, cet Office se fonde sur deux critères: les prix dans neuf pays européens et la comparaison thérapeutique. Les premiers ne sont pas réellement en possession de l’OFSP qui ne connaît que les prix affichés. Le second critère est le plus souvent caduc car, pour des molécules nouvelles et en matière de cancer, il n’existe pas de substance équivalente qui permettrait une comparaison de prix. Le résultat est que l’OFSP n’a pas les moyens de résister aux demandes des fabricants qui font par ailleurs savoir au monde politique leur importance pour l’emploi dans certaines régions.

Au bout du compte, c’est le patient qui paye à travers sa caisse-maladie, ou les cantons à travers les subsides. Compte tenu du niveau actuel des primes, le risque est de ne plus pouvoir payer certains médicaments et d’aller vers une médecine à deux vitesses, où certains malades seront exclus des traitements. Cette situation rappelle celle connue en Afrique du Sud à la fin des années 1990, où certains labos voulaient traîner en justice l’Etat, coupable selon eux de produire des génériques à destination de la population malade du sida. Heureusement, les labos se sont ressaisis et ont accepté un compromis avec le pouvoir politique. Sur un sujet de vie et de mort, le dernier mot ne peut être donné à la maximisation du profit.

“Les actionnaires de Roche ou Novartis devraient visiter les salles de perfusion”

Une autre question est soulevée par l’énormité des marges réalisées sur les médicaments anticancéreux. Les hasards de la vie ont fait que j’ai dû fréquenter les salles de perfusion de l’hôpital cantonal fribourgeois pendant six mois. Je ne peux oublier les regards apeurés et marqués par la souffrance des malades, comme le dévouement magnifique des médecins et des infirmières. En conscience, on ne peut accepter que des rentes considérables et non justifiées soient réalisées à cette occasion. Il est indécent de pénaliser les patients en traitement dans ces services. Certes, les coûts sont mutualisés, mais c’est quand même eux, leur famille et leurs concitoyens, qui payent au bout du compte parce qu’ils veulent vivre. Les actionnaires de Roche ou Novartis devraient visiter les salles de perfusion. Ils modéreraient leur appétit financier. Leurs sociétés doivent négocier avec le Conseil fédéral de toute urgence un changement des règles du jeu qui protègent leurs intérêts et ceux des patients.

Jean-Jacques Friboulet

27 février 2019

Jean-Jacques Friboulet

Cette chronique considère que la science économique ne concerne pas seulement les biens matériels, mais la vie des personnes et les relations humaines. Elle invite à apprivoiser l'économie et à la considérer comme une maison dans laquelle les personnes construisent leur vie dans ses dimensions personnelle et collective.

Professeur Jean-Jacques Friboulet
spécialiste d'histoire économique, d'économie du développement et de l'enseignement social chrétien, Université de Fribourg (CH)

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