Jean-Jacques Friboulet

Les temps ont changé

La période de globalisation «heureuse» s’est achevée en 2020. Au-delà de la pandémie de Covid, les résultats des votations de ce dimanche en témoignent. Observons pour commencer le vote sur le libre-échange avec l’Indonésie. Malgré le fort soutien de L’Union suisse des paysans, l’accord n’a été accepté que de justesse.

Economie suisse doit se faire du souci pour le projet d’ accord avec le Mercosur qui devrait nous lier avec les pays d’Amérique du sud. A coup sûr, ce projet sera rejeté par le peuple suisse car les paysans n’en voudront pas, quelles que soient les compensations promises. La population a montré son aversion pour des biens agricoles produits à bas coût sans un respect suffisant et contrôlé des normes sociales et environnementales. Je m’en réjouis car si j’ai toujours été favorable au libre-échange industriel, qui ne met pas en cause les conditions naturelles, j’ai toujours été défavorable au libre-échange agricole qui met en concurrence des paysans travaillant sur des territoires très différents. Ce libre-échange agricole aboutit inévitablement à une dégradation des terres et de l’eau dans tous les pays partenaires.

«Nos concitoyens n’ont pas envie de se voir manipulés jusque dans leurs vies personnelles par des intérêts privés»

Examinons maintenant le vote sur l’identité électronique. La globalisation des années 1990-2000 passait toujours par un moins d’Etat. Nos concitoyens se méfiaient des services publics et étaient d’accord de céder de plus en plus de prérogatives à l’économie privée sous la pression des mouvements d’idées anglo-saxons. Le domaine du numérique en est un parfait exemple, où la régulation publique est réduite à sa plus simple expression. Ce secteur est placé sous la domination de grands groupes qui échappent pour l’essentiel à la fiscalité des Etats. Sous la pression de l’OCDE, cette situation d’immunité fiscale est en train de changer. Il en sera de même pour le contrôle des données. Le vote de dimanche sur l’identité électronique est un premier avertissement. Nos concitoyens n’ont pas envie de se voir manipulés jusque dans leurs vies personnelles par des intérêts privés.

Terminons par le vote sur la Burqa. Certains groupes féministes ont présenté l’initiative interdisant celle-ci sur la voie publique comme une manœuvre faite à l’encontre des femmes musulmanes. Il s’agissait au contraire de permettre à celles-ci de s’habiller comme elles le désirent. Le primat de l’individu mis en avant ici est tout à fait conforme à l’idéologie libertaire défendue par les tenants de la globalisation que sont les dirigeants d’Amazon et de Facebook. Cet argument va à l’encontre de propositions autrement plus importantes. La première est celle des conditions du vivre ensemble. Une société se donne des règles constitutionnelles pour favoriser la cohabitation harmonieuse des personnes. Parmi celles-ci figurent l’égalité entre les hommes et les femmes et la nécessité de se reconnaître pour nouer des relations. Or la Burqa entre frontalement en conflit avec ces règles.

«La Burqa n’est pas un signe religieux. Elle est un signe politique»

La seconde proposition concerne les rapports entre la politique et la religion. Nos sociétés occidentales ont mis des siècles pour pacifier les relations entre ces deux ordres nécessaires à la vie, que l’on songe ici aux conflits entre catholiques et réformés qui ont émaillé l’histoire jusqu’au 19e siècle. C’est le pape Léon XIII qui a sorti les catholiques de cette fausse identification de la religion et de la politique en reconnaissant officiellement la République. C’est son successeur Pie XI qui reconnut pour la première fois la séparation de l’Eglise et de l’Etat au début des années 1920. Il revint au Concile Vatican II de mettre en musique à la fois la liberté religieuse et la ligne de partage entre la religion et la politique

Or les musulmans en sont d’accord. La Burqa n’est pas un signe religieux. Elle est un signe politique, qui signifie pour la personne qui la porte que la loi religieuse domine pour elle sur la loi civile. Cette subordination de la loi civile à la loi religieuse n’est pas propre à certains musulmans. On la retrouve chez des réformés et des catholiques qui considèrent que la Bible (l’Ancien Testament) doit déterminer leurs actions dans tous les domaines. Cette attitude légaliste était déjà dénoncée par le Christ dans son Evangile. Celui-ci nous a bien recommandé de faire la part de César et la part de Dieu. Cette nécessité est tout simplement celle de la vie. Nous avons mis plusieurs siècles à le comprendre. L’acceptation de la Burqa sur la voie publique était symboliquement une régression. Elle nous aurait ramenés plusieurs siècles en arrière et le peuple suisse l’a bien compris.

Jean-Jacques Friboulet

10 mars 2021

Les jours de la «globalisation heureuse» sont derrière nous | © Fabius Leibrock/Unsplash
10 mars 2021 | 07:22
par Jean-Jacques Friboulet
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