La popularité du président Macron est mise à rude épreuve | © Sylke Ibach/Flickr/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY-NC 2.0</a>
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La popularité du président Macron est mise à rude épreuve | © Sylke Ibach/Flickr/CC BY-NC 2.0

L’impasse française


Dans ma chronique du 17 mars 2017, j’écrivais que le président Macron devait entamer les travaux d’Hercule du redressement de l’économie et de la reconstruction de la cohésion sociale. Après un an et demi de mandat, il est malheureusement possible de dresser un constat d’échec. A cela il y a trois raisons: la dette, une fracture sociale et territoriale, des institutions non démocratiques. Examinons cela en détail.

La dette tout d’abord. Elle culmine à près de 100% du produit intérieur brut et rend impossible toute réduction d’impôt ou de cotisation sociale significative. Quand le président a voulu baisser les cotisations sociales sur les salaires, il a augmenté celles pesant sur les retraites, ce qui a provoqué la colère des retraités dont le revenu mensuel est de moins de 2’000 euros. La réduction de cette dette supposerait l’un des trois scénarios suivants: l’inflation, une relance massive de l’économie ou une réduction drastique des dépenses publiques. L’inflation ne se décrète pas et la tendance actuelle en Europe est plutôt à la stabilité des prix. Le second scénario n’a pas eu lieu, malgré les mesures prises par le pouvoir en faveur de l’économie privée. Le troisième scénario supposerait une refonte de l’administration et une réduction du nombre de fonctionnaires. Il est improbable, compte tenu de l’agitation sociale actuelle et du poids, en France, de la haute fonction publique. Celle-ci détient des privilèges qu’elle ne veut pas abandonner et elle est omniprésente dans les cabinets ministériels.

“Dans un pays comme la France, un meilleur partage des richesses est nécessaire”

La fracture sociale et territoriale ensuite. Elle avait été mise en lumière par Jacques Chirac dans sa campagne électorale de 1995. Elle ne s’est pas résorbée mais au contraire aggravée. Du fait du déclin de l’industrie et du développement des services, la prospérité s’est concentrée dans les grandes villes. Les petites villes et les zones rurales ont été délaissées sauf dans les régions touristiques. Il existe ainsi une diagonale des laissés pour compte qui part du nord-est de la France et s’oriente vers le sud-ouest en traversant le Massif central. Ces régions se désertifient en termes de population mais aussi en termes de services publics et de santé. S’ajoute à ce phénomène, un niveau de salaires et de retraites très bas. La télévision a multiplié les témoignages de personnes à qui il ne restait rien à la fin du mois. Les élites françaises, comme ailleurs en Europe, ont profité de la mondialisation des échanges. Elles n’ont pas vu que toute une catégorie de la population n’en bénéficiait pas, ce qui nourrit le populisme. Dans un pays comme la France, un meilleur partage des richesses est nécessaire, sauf à ce que soit mis en cause le système d’économie de marché.

Des institutions non démocratiques enfin. Les Français élisent leur assemblée et leur président tous les cinq ans et en dehors de ces moments on ne leur demande pas leur avis. S’ajoutent à cela des pouvoirs locaux dont les moyens, en particulier dans les zones rurales, sont très insuffisants. En Suisse, en raison du fédéralisme, les impôts vont d’abord aux Cantons, ensuite aux communes et enfin à La Confédération. En France, c’est l’inverse et les communes n’ont pas les ressources adéquates. Il n’y a pas de péréquation entre communes riches et pauvres, entre régions riches et régions pauvres. S’ajoute à cela l’absence de scrutin proportionnel et de droit d’initiative. Les Français ont le sentiment, à juste titre, que leurs assemblées ne les représentent pas dans leur diversité.

“Il faudrait instiller plus de démocratie dans les institutions”

Cet état de fait n’est pas récent et le président Macron en a hérité. Il serait injuste de le lui imputer. Mais les décisions prises depuis 18 mois ne sont pas à la hauteur de la crise. Pour sortir de l’ornière dans laquelle le pays est plongé, il faudrait que toute la population travaille davantage et ne pas multiplier les décisions prises d’en haut. Il faudrait instiller plus de démocratie dans les institutions et inciter à un meilleur partage des richesses. C’est la voie inverse qui a été choisie: un gouvernement de techniciens, un pouvoir concentré à l’Elysée, un mépris des corps intermédiaires (maires, syndicats, associations) et pour parachever le tout une transition énergétique décidée sans négociation, alors que ses conséquences sur le niveau de vie des personnes sont très importantes.

Il s’en est suivi un mouvement social de grande ampleur initié par une augmentation de taxes sur les carburants. Par définition, l’impôt est juste parce que progressif; la taxe est injuste parce qu’identique que vous soyez riche ou pauvre. Elle pénalise d’abord les personnes aux revenus faibles et moyens. Nos autorités, en Suisse, devraient s’en souvenir, au moment de mettre en place des taxes carbone. Il est essentiel que celles-ci ne favorisent pas un accroissement des inégalités dans notre pays.

Jean-Jacques Friboulet

17 décembre 2018

Jean-Jacques Friboulet

Cette chronique considère que la science économique ne concerne pas seulement les biens matériels, mais la vie des personnes et les relations humaines. Elle invite à apprivoiser l'économie et à la considérer comme une maison dans laquelle les personnes construisent leur vie dans ses dimensions personnelle et collective.

Professeur Jean-Jacques Friboulet
spécialiste d'histoire économique, d'économie du développement et de l'enseignement social chrétien, Université de Fribourg (CH)

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