Paul Dembinski

L’invraisemblable – une piqûre de rappel du virus

Les dernières semaines nous proposent une visite surprise de l’envers du décor de notre organisation socio-économique. L’irruption bien médiatisée d’un virus jusque là inconnu désorganise et pousse nos sociétés au bord de la crise de nerfs.

Et pourtant tout ronronnait si bien, la mobilité des biens et des personnes est tellement inscrite dans la matrice de notre fonctionnement qu’on finit par oublier le temps et l’énergie (perdues) que ce mode d’organisation de l’espace dévore. Bien que chacun en fasse l’expérience quotidienne, le sujet en tant que tel était le grand absent du débat politique. On oppose au temps «volé ou sacrifié» par les transports – qui échappe aux comptabilités économiques – les gains d’efficacité bel et bien quantifiées.

Le virus, en nous forçant à un certain ralentissement, montre aussi à quel point l’efficacité poussée à l’extrême devient elle-même vulnérable. La mise en place de la mécanique qui génère l’efficacité, repose sur des hypothèses (souvent implicites) sur le comportement du milieu ambiant dans lequel cette mécanique est installée et sur des ressources sur lesquelles elle pourra s’appuyer.

La grande stabilité systémique dont le monde occidental a pu bénéficier en dépit de quelques soubresauts locaux à l’instar de la crise financière de 2007/08, a chassé de notre imaginaire l’idée même de secousses plus profondes. L’efficacité a été calibrée en fonction d’une gamme de risques que nous avons internalisée. Or, qui dit risque dit probabilité. Sans le savoir, bercés par la performance, nous avons intégré les probabilités et les niveaux correspondants de pannes, de retards et de délais possibles, sur lesquels nous avons calé – toujours inconsciemment – nos attentes. Au niveau des institutions, notamment de santé publique, et des entreprises, le processus d’identification de risques est plus élaboré et structuré. Mais à la base de chacune de ces démarches, il y a l’idée du vraisemblable. Par ce tour de passe-passe, l’incertitude – qui inclut aussi l’invraisemblable – devient risque, elle se laisse domestiquer.

«Toutes les mesures qui augmenteraient la résistance au moment critique mais invraisemblable, vont à l’encontre de l’efficacité immédiate»

Comme chacun sait – couvrir un risque futur implique un coût immédiat: un générateur dans la cave, des réserves de nourriture, des stocks dans les entreprises, des lits supplémentaires dans les hôpitaux, du personnel soignant en surnombre, idem pour la police et les pompiers, sans parler de l’armée et d’autres moyens de défense. Toutes les mesures qui augmenteraient la résistance au moment critique mais invraisemblable, vont à l’encontre de l’efficacité immédiate. Face au dilemme de la cigale et de la fourmi, l’Occident répond en choisissant de ramener incertitude au risque probabiliste. Plutôt que broyer du noir, il préfère l’efficacité rapide et l’optimisme des lendemains qui chantent.

Il s’agit d’une question philosophique qui dépasse de loin le domaine de l’économie. Un grand médecin et philosophe – Georges Canguilhem (1904-1995) – a passé une partie de sa vie à tenter de saisir la notion de santé. La réponse qu’il donne est éclairante pour notre propos. Canguilhem définit en effet la santé comme «la capacité de l’organisme à résister aux infidélités du milieu». On pourrait transposer cette image au niveau d’une société, elle est en bonne santé quand elle est capable de générer des réponses rapides en rapport avec les défis – parfois à priori invraisemblables – du milieu. Mais cela implique le maintien en alerte des imaginaires aussi bien des personnes que des institutions, au-delà du train-train quotidien parfois soporifique. Et en cela l’ouverture des yeux et des cœurs au vécu des autres, notamment des migrants, des victimes de toutes sortes de catastrophes y compris politiques – comme en Chine – devrait nous amener à ne pas oublier qu’il faut être prêt – aussi mentalement – à affronter l’invraisemblable. Décidément, l’efficacité de court terme n’est pas bonne conseillère – elle n’aura jamais réponse à tout.

Paul H. Dembinski

11 mars 2020

Le coronavirus a brusquement changé la vie quotidienne de millions de personnes
11 mars 2020 | 07:49
par Paul Dembinski
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