Jean-Jacques Friboulet

Loué sois tu

Dans sa dernière encyclique le pape François parle beaucoup de la dégradation de la vie sociale. Je pensais cet été à ce texte en assistant à deux scènes. La première, ordinaire, se passait un soir dans un restaurant. Arrivent deux familles traditionnelles avec maman, papa et leurs deux enfants. Après avoir passé commande, chacun sort sa tablette et se met à pianoter. Et cela a duré tout le repas. «La vraie sagesse, fruit de la réflexion, du dialogue et de la rencontre généreuse entre les personnes, ne s’obtient pas par une pure accumulation de données qui finissent par saturer et obnubiler, comme une espèce de pollution mentale» ( Laudato si p. 44 de l’édition française). Cette addiction numérique est un véritable coupe-dialogue. Je l’associe à cette manie qu’ont les personnes travaillant dans les mêmes bureaux de communiquer par e-mail plutôt que de se parler en face à face. J’en ai vraiment souffert dans mes dernières années d’activité à l’Université.

Par contraste, la seconde scène se passe dans mon village à l’occasion du 1er août. A l’invitation d’une société locale, plusieurs dizaines d’habitants ont bu un verre ou partagé une raclette. Ils ont dialogué, échangé jusque tard dans la nuit, jeunes et vieux réunis. J’ai alors pu mesurer la chance de vivre dans un village où la vie sociale est restée active et où l’on peut entrer en contact direct avec les joies et les peines des autres. Une vingtaine de bénévoles s’étaient mobilisés pour cette rencontre. Si on leur disait que leur attitude est évangélique, ils seraient sûrement surpris mais pour moi c’est bien le cas.

Cette rencontre me donne l’occasion de mettre en valeur le bénévolat. En Suisse, plus de 1,5 million de personnes réalisent du travail bénévole dans le cadre de sociétés (auquel s’ajoute bien sûr le travail fait à la maison), soit 20 % de la population adulte. Mais cette moyenne doit être nuancée. Elle est beaucoup plus forte dans les Cantons alémaniques que dans les Cantons latins et plus élevée à la campagne qu’à la ville. Nos églises en savent quelque chose puisqu’elles ne peuvent fonctionner que grâce au bénévolat. Dans les associations sportives, religieuses et culturelles, ce sont en tout plus de 320 millions d’heures qui sont fournies gratuitement à la collectivité. La mauvaise nouvelle est que ce chiffre est en constante diminution depuis les années 2000.

La Liberté de cet été a mis en valeur plusieurs témoignages de bénévoles qui se consacrent à des clubs sportifs. Ils disent tous leur bonheur à faire ce qu’ils font et combien ils ont le sentiment de davantage recevoir que donner. C’est une expérience humaine profonde. La gratuité est féconde. Le Christ nous le rappelle constamment dans ses Evangiles. On en fait l’expérience dans nos familles. Mais nous ne le croyons pas assez. Il faut faire l’effort d’étendre cette expérience au-delà des murs de nos maisons et faire mentir cette évolution des statistiques du bénévolat qui est préoccupante.

«J’ai pu mesurer la chance de vivre dans un village où la vie sociale est restée active»
3 août 2015 | 10:07
par Jean-Jacques Friboulet
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