Musique sacrée et mariages : pour le meilleur et pour le pire


S’il est un jour particulièrement important et heureux, c’est bien le mariage, qui est également un sacrement central de la vie chrétienne. Comme pour toutes les circonstances importantes, la musique est au premier plan pour célébrer l’engagement des jeunes mariés et l’amour divin qu’il reflète. Pour un musicien d’Eglise, c’est souvent l’occasion de vivre de belles célébrations et de se réjouir avec les jeunes mariés. Et pourtant, le même musicien risque bien souvent de ressentir infiniment plus de frustration que dans n’importe quel autre service liturgique…

Lorsque l’on parle de mariage, tout le monde pense immédiatement aux (trop) célèbres marches nuptiales de Mendelssohn et de Wagner. Ainsi, le dialogue typique lorsqu’un organiste rencontre des futurs mariés ressemble à ceci :

Les mariés : « Nous voulons absolument la musique traditionnelle des mariages, celle des films… »
L’organiste : « Euh… Laquelle, il y en a deux… »
Les mariés : « Alors les deux, une à l’entrée, l’autre à la sortie ! »
L’organiste : « Euh… A vrai dire… Vous êtes sûrs ? »

Bref, autant le dire tout de suite, les organistes n’aiment en général pas jouer les deux marches nuptiales. On ne peut pourtant pas prétendre qu’il s’agisse de mauvaise musique, ce d’autant plus avec des compositeurs tels que Richard Wagner et Felix Mendelssohn… Un premier problème soulevé par les organistes est la compatibilité avec l’instrument. Ni l’une, ni l’autre de ces pièces n’est en effet dédiée à l’orgue, alors que le répertoire propre de cet instrument est suffisamment riche pour trouver des œuvres dignes d’accompagner ce sacrement si particulier.

Mais à cet argument musical s’ajoute une question de sacralité de la liturgie. Les deux marches nuptiales n’ont en réalité rien à voir avec de la musique sacrée, et encore moins avec de la musique de mariage… Celle de Mendelssohn, tout d’abord, est l’un des numéros de la musique de scène écrite pour Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, et prend place après le quatrième acte. Cette musique est donc destinée à une pièce, certes magnifique, dans laquelle plusieurs relations amoureuses sont provoquées par un philtre magique, qui pousse même la reine des fées, Titania, à s’éprendre du tisserand Bottom, au préalable transformé en âne ! Chez Wagner, on est par contre dans un opéra, Lohengrin. Ce qui est devenu la Marche nuptiale est en réalité un chœur, qui marque le début du troisième et dernier acte de l’œuvre. Le chevalier du Graal Lohengrin vient d’épouser la belle Elsa qu’il a sauvée, à la condition qu’elle ne lui demande pas qui il est. Le problème pour nos liturgies de mariage est double. D’une part, la marche nuptiale conduit les jeunes mariés… à la chambre, pour consommer leur union. Employer une telle musique pour amener la mariée à l’autel est donc aller un peu vite en besogne…1 D’autre part, l’opéra se termine dramatiquement. Elsa ayant demandé à Lohengrin de dévoiler son nom, le malheur s’abat sur le couple, et le même troisième acte se termine par le départ du chevalier, laissant la jeune femme en plein désespoir. L’Eglise voit le mariage comme un sacrement indissoluble. Or, commencer sa célébration par une musique qui augure dans sa version originale d’une rupture quasi instantanée n’est pas d’un optimisme sans faille…

Les marches nuptiales se sont imposées principalement par leur usage régulier au cinéma et il est navrant de voir que, aujourd’hui, même certains ecclésiastiques les conseillent aux futurs mariés, croyant qu’ils font partie de la liturgie du mariage ! A l’inverse, aux Etats-Unis, le diocèse de San Diego demande expressément d’y renoncer :

« Les ainsi-nommées “marches nuptiales traditionnelles” de Wagner et Mendelssohn ne doivent pas être utilisées. Elles sont toutes deux des pièces théâtrales qui n’ont rien à voir avec la sainte liturgie. Le “Chœur nuptial” de l’opéra de Wagner Lohengrin accompagne en réalité le couple à la chambre à coucher, pas à l’autel ! La musique de scène de Mendelssohn pour Songe d’une nuit d’été de Shakespeare accompagne un mariage grotesque (la pièce est une comédie). Plus important encore, elles ont été employées pour accompagner des “mariages” dans d’innombrables films, émissions de télévision et jeux télévisés.. La majorité des images que ces pièces évoquent pour l’assemblée ont beaucoup à voir avec la sentimentalité, mais très peu avec l’adoration. »2

On relèvera cependant qu’il existe des marches nuptiales composées expressément pour la liturgie du mariage, mais qui sont peu jouées et jamais demandées. Il s’agit, par exemple, de la Marche nuptiale de Louis Vierne, de celles d’Alexandre Guilmant, de celle de Camille Saint-Saëns. Mais, outre ces pièces consacrées, toute œuvre de qualité est susceptible d’être jouée lors d’une liturgie de mariage. Parfois, le meilleur moyen d’avoir un programme musical de grande qualité est, de la part des mariés, de faire confiance aux propositions et conseils de l’organiste ou autre musicien engagé pour le mariage, et dont c’est le métier de connaître le répertoire… Ceci n’est évidemment possible que lorsqu’un musicien est contacté, car de nombreux mariages sont aujourd’hui accompagnés par des disques. Sur ce point, attention aux chansons à la mode dont les mariés ne prennent pas le temps d’écouter les paroles… Combien de chansons de rupture sont-elles passées après l’échange des consentements, sans que personne n’y trouve rien à redire ? Je ne reviendrai pas ici sur le succès grandissant des disques, qui a déjà fait l’objet d’une autre chronique. Tout au plus me contenterai-je de préciser que, sur ce point également, le diocèse de San Diego demande expressément de renoncer aux disques :

 « Par conséquent, la musique enregistrée (cassettes, CD) ne doit pas être employée en liturgie, particulièrement pour remplacer l’assemblée, le chœur, l’organiste ou d’autres instrumentistes. La musique en liturgie est bien plus qu’une atmosphère et notre prière et notre louange durant la liturgie  sont des expressions qui ne sont pas préenregistrées. »3

Pour conclure, je dois dire que, dans ma carrière d’organiste, j’ai eu la chance de participer à des mariages festifs et priants dans lesquels la musique était un élément essentiel en vue de la beauté de la liturgie qui était elle-même soignée. Malheureusement, j’ai également souvent eu à vivre de mariages durant lesquels mon rôle a été de respecter une pseudo-tradition selon laquelle l’essentiel repose dans des passages obligés tels que le décor de l’église fleurie, la robe blanche et la marche nuptiale, pour rester au plus proche du dernier film romantique à la mode. En cet été où de nombreux couples unissent leur destinée, je leur souhaite à tous le meilleur dans ce magnifique engagement, en souhaitant que la célébration puisse être le plus beau moment de leur fête, spirituellement et aussi musicalement.

Musique sacrée et mariages : pour le meilleur et pour le pire

S’il est un jour particulièrement important et heureux, c’est bien le mariage, qui est également un sacrement central de la vie chrétienne. Comme pour toutes les circonstances importantes, la musique est au premier plan pour célébrer l’engagement des jeunes mariés et l’amour divin qu’il reflète. Pour un musicien d’Eglise, c’est souvent l’occasion de vivre de belles célébrations et de se réjouir avec les jeunes mariés. Et pourtant, le même musicien risque bien souvent de ressentir infiniment plus de frustration que dans n’importe quel autre service liturgique…

Lorsque l’on parle de mariage, tout le monde pense immédiatement aux (trop) célèbres marches nuptiales de Mendelssohn et de Wagner. Ainsi, le dialogue typique lorsqu’un organiste rencontre des futurs mariés ressemble à ceci :

Les mariés : « Nous voulons absolument la musique traditionnelle des mariages, celle des films… »
L’organiste : « Euh… Laquelle, il y en a deux… »
Les mariés : « Alors les deux, une à l’entrée, l’autre à la sortie ! »
L’organiste : « Euh… A vrai dire… Vous êtes sûrs ? »

Bref, autant le dire tout de suite, les organistes n’aiment en général pas jouer les deux marches nuptiales. On ne peut pourtant pas prétendre qu'il s’agisse de mauvaise musique, ce d’autant plus avec des compositeurs tels que Richard Wagner et Felix Mendelssohn… Un premier problème soulevé par les organistes est la compatibilité avec l’instrument. Ni l’une, ni l’autre de ces pièces n’est en effet dédiée à l’orgue, alors que le répertoire propre de cet instrument est suffisamment riche pour trouver des œuvres dignes d’accompagner ce sacrement si particulier.

Mais à cet argument musical s’ajoute une question de sacralité de la liturgie. Les deux marches nuptiales n’ont en réalité rien à voir avec de la musique sacrée, et encore moins avec de la musique de mariage… Celle de Mendelssohn, tout d’abord, est l’un des numéros de la musique de scène écrite pour Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, et prend place après le quatrième acte. Cette musique est donc destinée à une pièce, certes magnifique, dans laquelle plusieurs relations amoureuses sont provoquées par un philtre magique, qui pousse même la reine des fées, Titania, à s’éprendre du tisserand Bottom, au préalable transformé en âne ! Chez Wagner, on est par contre dans un opéra, Lohengrin. Ce qui est devenu la Marche nuptiale est en réalité un chœur, qui marque le début du troisième et dernier acte de l’œuvre. Le chevalier du Graal Lohengrin vient d’épouser la belle Elsa qu’il a sauvée, à la condition qu’elle ne lui demande pas qui il est. Le problème pour nos liturgies de mariage est double. D’une part, la marche nuptiale conduit les jeunes mariés… à la chambre, pour consommer leur union. Employer une telle musique pour amener la mariée à l'autel est donc aller un peu vite en besogne...1 D’autre part, l’opéra se termine dramatiquement. Elsa ayant demandé à Lohengrin de dévoiler son nom, le malheur s’abat sur le couple, et le même troisième acte se termine par le départ du chevalier, laissant la jeune femme en plein désespoir. L’Eglise voit le mariage comme un sacrement indissoluble. Or, commencer sa célébration par une musique qui augure dans sa version originale d’une rupture quasi instantanée n’est pas d’un optimisme sans faille…

Les marches nuptiales se sont imposées principalement par leur usage régulier au cinéma et il est navrant de voir que, aujourd’hui, même certains ecclésiastiques les conseillent aux futurs mariés, croyant qu’ils font partie de la liturgie du mariage ! A l’inverse, aux Etats-Unis, le diocèse de San Diego demande expressément d’y renoncer :

« Les ainsi-nommées "marches nuptiales traditionnelles" de Wagner et Mendelssohn ne doivent pas être utilisées. Elles sont toutes deux des pièces théâtrales qui n’ont rien à voir avec la sainte liturgie. Le "Chœur nuptial" de l’opéra de Wagner Lohengrin accompagne en réalité le couple à la chambre à coucher, pas à l’autel ! La musique de scène de Mendelssohn pour Songe d’une nuit d’été de Shakespeare accompagne un mariage grotesque (la pièce est une comédie). Plus important encore, elles ont été employées pour accompagner des "mariages" dans d’innombrables films, émissions de télévision et jeux télévisés.. La majorité des images que ces pièces évoquent pour l’assemblée ont beaucoup à voir avec la sentimentalité, mais très peu avec l’adoration. »2

On relèvera cependant qu’il existe des marches nuptiales composées expressément pour la liturgie du mariage, mais qui sont peu jouées et jamais demandées. Il s’agit, par exemple, de la Marche nuptiale de Louis Vierne, de celles d’Alexandre Guilmant, de celle de Camille Saint-Saëns. Mais, outre ces pièces consacrées, toute œuvre de qualité est susceptible d’être jouée lors d’une liturgie de mariage. Parfois, le meilleur moyen d’avoir un programme musical de grande qualité est, de la part des mariés, de faire confiance aux propositions et conseils de l’organiste ou autre musicien engagé pour le mariage, et dont c’est le métier de connaître le répertoire… Ceci n’est évidemment possible que lorsqu’un musicien est contacté, car de nombreux mariages sont aujourd’hui accompagnés par des disques. Sur ce point, attention aux chansons à la mode dont les mariés ne prennent pas le temps d’écouter les paroles… Combien de chansons de rupture sont-elles passées après l’échange des consentements, sans que personne n’y trouve rien à redire ? Je ne reviendrai pas ici sur le succès grandissant des disques, qui a déjà fait l’objet d’une autre chronique. Tout au plus me contenterai-je de préciser que, sur ce point également, le diocèse de San Diego demande expressément de renoncer aux disques :

 « Par conséquent, la musique enregistrée (cassettes, CD) ne doit pas être employée en liturgie, particulièrement pour remplacer l’assemblée, le chœur, l’organiste ou d’autres instrumentistes. La musique en liturgie est bien plus qu’une atmosphère et notre prière et notre louange durant la liturgie  sont des expressions qui ne sont pas préenregistrées. »3

Pour conclure, je dois dire que, dans ma carrière d’organiste, j’ai eu la chance de participer à des mariages festifs et priants dans lesquels la musique était un élément essentiel en vue de la beauté de la liturgie qui était elle-même soignée. Malheureusement, j’ai également souvent eu à vivre de mariages durant lesquels mon rôle a été de respecter une pseudo-tradition selon laquelle l’essentiel repose dans des passages obligés tels que le décor de l’église fleurie, la robe blanche et la marche nuptiale, pour rester au plus proche du dernier film romantique à la mode. En cet été où de nombreux couples unissent leur destinée, je leur souhaite à tous le meilleur dans ce magnifique engagement, en souhaitant que la célébration puisse être le plus beau moment de leur fête, spirituellement et aussi musicalement.

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