Olivier Messiaen, «Les Bergers»


Certains auditeurs craignent de voir le nom d’Olivier Messiaen sur un programme. Comme beaucoup de compositeurs du XXe siècle, ce dernier est, en effet, relativement peu compris par un public moins habitué. Pourtant, une fois que l’on entre dans son système, on peut se rendre compte que sa musique est en réalité extrêmement bien construite, et qu’elle est empreinte d’une spiritualité profonde. L’approche de Noël sera une bonne occasion de s’intéresser à l’une de ses œuvres: «Les Bergers», extrait du cycle «La Nativité».

Né le 10 décembre 1908 à Avignon, Messiaen est nommé organiste titulaire de l’église de la Trinité, à Paris en 1931. C’est par la suite à l’instrument à tuyaux qu’il consacrera une grande partie de sa production musicale («L’Ascension» en 1932-1934, «La Nativité du Seigneur» en 1935, le «Livre d’orgue» en 1951; les «Méditations sur le Mystère de la sainte Trinité» en 1969…). Décédé le 28 avril 1992, Messiaen est aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle.
Pour comprendre sa musique, il faut savoir que le compositeur était un homme profondément religieux. La foi catholique était pour lui l’inspiration principale de ses œuvres, comme en témoignent les titres des œuvres citées ci-dessus. Il faut également savoir que Messiaen se situait dans une période où la tonalité, introduite dans la musique dès le XVIIe siècle, tendait à être remplacée par les compositeurs, ne voyant plus dans ce système de possibilités inexploitées. Ainsi, certains revenaient volontiers aux modes médiévaux employés dans le plain chant (Maurice Duruflé, par exemple), d’autres cherchaient de nouvelles échelles (gamme par tons de Debussy), et d’aucuns en arrivaient même à une atonalité complète, dans des systèmes comme le dodécaphonisme (Schönberg). Messiaen, quant à lui, propose le système des modes à transposition limitée. Au nombre de sept et obtenus par division de la gamme par deux, trois, quatre ou six, ces deniers ne peuvent, comme leur nom l’indique, se transposer qu’un nombre limité de fois, ce qui produit, selon le compositeur, un «charme des impossibilités». L’auditeur serait de fait charmé par les limitations imposées à la musique. Ces modes, ainsi que les différents procédés rythmiques instaurés par Messiaen, donnent aux œuvres de ce dernier une couleur particulière qui permet de les identifier instantanément.

Messiaen a consacré un recueil de neuf pièces d’orgue à la fête de Noël. Intitulé «La Nativité du Seigneur», ce dernier propose une réflexion théologique, avec des pièces telles que «Desseins éternels», «Le Verbe», «Jésus accepte la souffrance» ou encore «Dieu parmi nous». Noël n’est pas que le souvenir naïf de la naissance d’un enfant dans une crèche entre un bœuf et un âne. C’est l’histoire de l’Incarnation, voulue de toute éternité, et qui a pour finalité la Passion et la Résurrection. Comme les œuvres de Bach sur le sujet, «La Nativité» voit donc un peu plus loin que Noël.
D’esprit un peu plus classique, la seconde pièce, «Les Bergers», s’inspire de Lc 2,20: «Ayant vu l’enfant couché dans la crèche, les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu». La pièce est divisée en trois parties: la première, lente et assez monolithique, que Gilles Cantagrel appelle «Marche des bergers» , fait entendre le deuxième mode à la main gauche et le troisième mode à la main droite. Une seconde partie, beaucoup plus brève, est un récitatif libre, une sorte de jubilation, en septième mode. Mais pour l’auditeur peu habitué, c’est la troisième partie que je conseillerais d’écouter d’abord. D’un accès facile, écrite en sixième mode, cette section est une sorte de Noël varié, un récit dans lequel un thème est joué à la main droite, et accompagné à la main gauche et au pédalier. Durant toute cette partie, un même motif bref est répété. Ce dernier, de caractère naïf, est constitué d’une anacrouse (préparation), d’un accent, puis d’une désinence (conclusion). Il fait appel à un autre principe de Messiaen: le rythme ajouté. Ici donc, une double croche est ajoutée à un rythme simple en croche, déstabilisant un peu le tempo. On sait par ailleurs que Messiaen s’inspirait régulièrement de thèmes grégoriens. Parmi ceux-ci, il semblait très attaché au «Puer natus est nobis» de la liturgie de Noël, cité dans la première pièce du cycle, «La Vierge et l’Enfant». Le motif employé dans cette dernière partie des «Bergers» me semble présenter des analogies fort intéressantes avec ce même chant. Je ne saurais affirmer qu’il s’agit effectivement d’une citation, mais la piste me plaît…

J’invite donc les lecteurs à faire le pas d’écouter cette pièce, qui est une très belle méditation sur Noël. Malgré la peur que l’on peut éprouver face à la musique du XXe (que l’on n’ose plus appeler «contemporaine» puisqu’elle commence elle-même à dater…), Messiaen est un compositeur parmi les plus intéressants de cette période, et sa spiritualité devrait intéresser les lecteurs de cath.ch.

Damien Savoy

Plus d’informations techniques dans MESSIAEN, Olivier, «Technique de mon langage musical», Leduc, Paris, 1944.

Olivier Messiaen, «Les Bergers»

Certains auditeurs craignent de voir le nom d’Olivier Messiaen sur un programme. Comme beaucoup de compositeurs du XXe siècle, ce dernier est, en effet, relativement peu compris par un public moins habitué. Pourtant, une fois que l’on entre dans son système, on peut se rendre compte que sa musique est en réalité extrêmement bien construite, et qu’elle est empreinte d’une spiritualité profonde. L’approche de Noël sera une bonne occasion de s’intéresser à l’une de ses œuvres: «Les Bergers», extrait du cycle «La Nativité».

 

Né le 10 décembre 1908 à Avignon, Messiaen est nommé organiste titulaire de l’église de la Trinité, à Paris en 1931. C’est par la suite à l’instrument à tuyaux qu’il consacrera une grande partie de sa production musicale («L’Ascension» en 1932-1934, «La Nativité du Seigneur» en 1935, le «Livre d’orgue» en 1951; les «Méditations sur le Mystère de la sainte Trinité» en 1969…). Décédé le 28 avril 1992, Messiaen est aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle.
Pour comprendre sa musique, il faut savoir que le compositeur était un homme profondément religieux. La foi catholique était pour lui l’inspiration principale de ses œuvres, comme en témoignent les titres des œuvres citées ci-dessus. Il faut également savoir que Messiaen se situait dans une période où la tonalité, introduite dans la musique dès le XVIIe siècle, tendait à être remplacée par les compositeurs, ne voyant plus dans ce système de possibilités inexploitées. Ainsi, certains revenaient volontiers aux modes médiévaux employés dans le plain chant (Maurice Duruflé, par exemple), d’autres cherchaient de nouvelles échelles (gamme par tons de Debussy), et d’aucuns en arrivaient même à une atonalité complète, dans des systèmes comme le dodécaphonisme (Schönberg). Messiaen, quant à lui, propose le système des modes à transposition limitée. Au nombre de sept et obtenus par division de la gamme par deux, trois, quatre ou six, ces deniers ne peuvent, comme leur nom l’indique, se transposer qu’un nombre limité de fois, ce qui produit, selon le compositeur, un «charme des impossibilités». L’auditeur serait de fait charmé par les limitations imposées à la musique. Ces modes, ainsi que les différents procédés rythmiques instaurés par Messiaen, donnent aux œuvres de ce dernier une couleur particulière qui permet de les identifier instantanément.

 

Messiaen a consacré un recueil de neuf pièces d’orgue à la fête de Noël. Intitulé «La Nativité du Seigneur», ce dernier propose une réflexion théologique, avec des pièces telles que «Desseins éternels», «Le Verbe», «Jésus accepte la souffrance» ou encore «Dieu parmi nous». Noël n’est pas que le souvenir naïf de la naissance d’un enfant dans une crèche entre un bœuf et un âne. C’est l’histoire de l’Incarnation, voulue de toute éternité, et qui a pour finalité la Passion et la Résurrection. Comme les œuvres de Bach sur le sujet, «La Nativité» voit donc un peu plus loin que Noël.
D’esprit un peu plus classique, la seconde pièce, «Les Bergers», s’inspire de Lc 2,20: «Ayant vu l’enfant couché dans la crèche, les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu». La pièce est divisée en trois parties: la première, lente et assez monolithique, que Gilles Cantagrel appelle «Marche des bergers» , fait entendre le deuxième mode à la main gauche et le troisième mode à la main droite. Une seconde partie, beaucoup plus brève, est un récitatif libre, une sorte de jubilation, en septième mode. Mais pour l’auditeur peu habitué, c’est la troisième partie que je conseillerais d’écouter d’abord. D’un accès facile, écrite en sixième mode, cette section est une sorte de Noël varié, un récit dans lequel un thème est joué à la main droite, et accompagné à la main gauche et au pédalier. Durant toute cette partie, un même motif bref est répété. Ce dernier, de caractère naïf, est constitué d’une anacrouse (préparation), d’un accent, puis d’une désinence (conclusion). Il fait appel à un autre principe de Messiaen: le rythme ajouté. Ici donc, une double croche est ajoutée à un rythme simple en croche, déstabilisant un peu le tempo. On sait par ailleurs que Messiaen s’inspirait régulièrement de thèmes grégoriens. Parmi ceux-ci, il semblait très attaché au «Puer natus est nobis» de la liturgie de Noël, cité dans la première pièce du cycle, «La Vierge et l’Enfant». Le motif employé dans cette dernière partie des «Bergers» me semble présenter des analogies fort intéressantes avec ce même chant. Je ne saurais affirmer qu’il s’agit effectivement d’une citation, mais la piste me plaît…

 

J’invite donc les lecteurs à faire le pas d’écouter cette pièce, qui est une très belle méditation sur Noël. Malgré la peur que l’on peut éprouver face à la musique du XXe (que l’on n’ose plus appeler «contemporaine» puisqu’elle commence elle-même à dater…), Messiaen est un compositeur parmi les plus intéressants de cette période, et sa spiritualité devrait intéresser les lecteurs de cath.ch.

 

Damien Savoy

 

Plus d’informations techniques dans MESSIAEN, Olivier, «Technique de mon langage musical», Leduc, Paris, 1944.

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