Philippe Golay

Oser reconnaître

Ah! quand les temps rayonnants habitaient le corps, le cœur, l’esprit, l’âme! Le jour anniversaire de son propre mariage oser le constat.

Avec les décennies, des insuffisances, méchancetés, des duretés, malveillances, voire cruautés, des misères que l’on pensait faire disparaître se sont ancrées.

Les manquements ont pris de l’ampleur avec les ans: cinq, douze, vingt-trois, quarante-sept, cinquante-deux, davantage…Les manquements dans ce qu’il y a de précieux, au fil du quotidien, à l’occasion d’une grande date… Rien n’a changé ou si peu, constate l’épouse. «J’attendais ceci de toi, cela de ton être profond, et rien, ou si peu est venu. Te juger avec mansuétude? Cela ne prend pas forme dans mon esprit; tu es parmi les autres, dans l’immensité des autres. En fait, tu n’es pas car le verbe être a perdu son sens.

Tu attendais trop, beaucoup trop de moi, fait remarquer l’époux. (Note: Il tient en ce moment les mains jointes, crispées, signe d’enfermement). Je ne suis pas le conciliant, le concentré, le réfléchi ou encore le joyeux, le solide, l’entreprenant, le sage, le cultivé que tu attendais; j’en suis conscient. C’est douloureux pour tous les deux, je le ressens fortement, cependant moins que toi car rares sont les humains qui perçoivent vite quasiment tout ce qui a trait à la vie; analysent; tirent des conclusions; à tout le moins accèdent à de fines approches de l’être, masculin ou féminin.

Oser reconnaître, accepter, garder – ne serait-ce qu’une semaine – en mémoire ce que l’on a observé, constaté, inscrit en soi dans les débuts du mariage et au cours du temps. Lors des temps avancés de la vie, durant lesquels des souffrances apparaissent, réapparaissent, des interrogations se manifestent, des cris intimes surgissent: non à l’intimidation, à l’inféodation. Oui à l’interrogation qui dispose à l’humilité, à l’intégrité, au respect d’autrui quel qu’il soit quant à son âge, son activité, sa vision du monde, sa vie spirituelle, sphère que personne n’est en droit de visiter, d’aménager de son propre chef, maintenant, demain.

Oser respecter. Oser reconnaître que sa vie durant l’être humain, tout être humain demeure unique parmi les uniques. Il n’appartient à personne d’en faire un être bâti comme certains, certaines le voudraient. L’adjectif sacré est à sa place ici. Oser avancer qu’il «qualifie ce qui appartient à un domaine interdit et inviolable» (1). Oser reconnaître que l’époux et l’épouse sont distincts, à savoir autres, différents. Reconnaître que leur bonheur résulte aussi du vivre ensemble non seulement lors des temps lumineux, mais des orages qui semblent ne plus en finir.

Vivre, ensemble. Comme le ciel et la terre le font pour que ça tourne par tous les temps, glisse une voix d’enfant.

PhilGo

(1) réf. Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert

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26 novembre 2014 | 15:55
par Philippe Golay
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