Premier Dimanche de Carême A


Chers frères et sœurs,

Lorsque j’étais enfant, il m’arrivait de fermer les yeux ou de les couvrir de mes mains, persuadé alors que, si je ne voyais rien, les autres ne me verraient pas non plus. Des années plus tard, j’ai tenté une autre méthode. Quand je ne voulais pas être reconnu, je mettais de grandes lunettes noires et un chapeau à larges bords. Belle naïveté que celle de l’enfant ou de l’adolescent qui peut croire qu’il suffit tout bonnement de fermer les yeux ou de cacher son visage derrière des lunettes pour ne pas être vu ou pour ne rien voir !

Il semble bien que, parfois même à l’âge adulte, nous usions de telles stratagèmes pour le moins puérils. Il peut nous arriver de croire que n’existe en réalité que ce que nous VOULONS voir et, inversement, que ce que nous ne voulons pas voir n’existe pas vraiment.

Une telle attitude n’est pas sans conséquences. En effet, en agissant ainsi, nous ne nous apercevons même pas que de nombreuses personnes de notre entourage vivent dans la pauvreté, la solitude et le désespoir. Nous fermons les yeux à cette évidence que, dans notre pays, des milliers d’enfants sont éliminés chaque année dans le sein de leur mère. Nous ne nous formalisons absolument pas du fait que des avancées de la médecine moderne servent parfois à manipuler la vie humaine et peuvent dès lors être non pas une bénédiction, mais une malédiction pour l’humanité. Ou encore, nous sommes tellement et unilatéralement fixés sur les biens terrestres que nous perdons de vue notre destin de créatures de Dieu.

Le livre de la Genèse nous dit qu’Adam et Ève, eux aussi, ne voyaient plus que ce qu’ils VOULAIENT voir. Après les paroles tentatrices du serpent, Ève ne parvient plus à voir les multiples beautés du jardin d’Éden parce que son regard est rivé sur UN fruit d’UN arbre. Il est dit, en effet, d’Ève : « La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. » (Gn 3,6)

Qu’est-ce que cela signifie pour elle et pour Adam ? « Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent, nous dit le livre de la Genèse, et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. » (Gn 3,7) Et cette nudité n’est pas seulement physique. Adam et Ève prennent alors conscience à quel point ils sont démunis et vulnérables. Ils découvrent qu’il existe le bien et le mal. Ils comprennent qu’ils ont été créés par Dieu pour le bien, mais que leur vulnérabilité les attire aussi vers le mal. Ils se rendent compte qu’ils sont des créatures de Dieu et qu’ils dépendent totalement de Dieu. Adam et Ève sentent bien qu’ils doivent détacher leurs yeux de cet unique arbre et diriger leur regard vers le Créateur s’ils veulent retrouver le paradis perdu.

Il en va finalement de même pour l’homme qui s’éloigne de Dieu et de son prochain. Dieu lui est devenu étranger. Et loin de Dieu, l’homme ne peut retrouver par lui-même le chemin du retour. Dieu seul peut le ramener dans « sa patrie ». Et c’est le péché qui éloigne l’homme de Dieu, ce péché qui, selon saint Paul, est arrivé dans le monde « à cause d’un seul homme » (Rm 5,17). « Mais combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, règneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes. » (Rm 5,17b) Heureusement que, pour faire face à la faiblesse de l’homme, Dieu a placé la force de son amour et de sa miséricorde.

En son Fils Jésus Christ, Dieu cherche sans cesse à être proche des hommes. Le Pape François écrit dans son message pour le Carême : « Quel grand mystère que celui de l’Incarnation de Dieu ! C’est l’amour divin qui en est la cause, un amour qui est grâce, générosité, désir d’être proche et qui n’hésite pas à se donner, à se sacrifier pour ses créatures bien-aimées. » En son Fils devenu homme parmi les hommes, Dieu s’est exilé de lui-même, allant dans un monde de péché, de manque d’amour, de haine et de disputes, notre monde, pour nous ramener de cet exil, pour nous ramener vers lui, dans son royaume d’amour et de paix.

Et ce chemin de conversion, de retour de l’exil est désormais ouvert à tout homme. Un chemin qui n’est toutefois pas sans dangers. En effet, chaque fois que nous détournons notre regard de Dieu pour lorgner vers de faux dieux, nous nous mettons terriblement en danger. Origène, le grand théologiens et père de l’Église du IIIe siècle a écrit : « Toute la vie de l’homme est une tentation. Prions donc pour être libéré de la tentation. Ne prions pas pour ne pas être tentés, car cela n’est pas possible, surtout pour ceux qui sont « sur terre ». Prions plutôt pour ne pas succomber à la tentation. »

C’est ce chemin-là que nous devons suivre car « personne ne parviendra au ciel sans être tenté » (Tertullien). Même le Christ a dû suivre le chemin de la tentation « parce qu’il a voulu nous ressembler en tout, excepté le péché » (cf. He 4,15). L’évangile de ce dimanche nous rapporte que le tentateur voulait amener Jésus à abuser de sa communion avec le Père, de la confiance qu’il a auprès de lui et de sa divine puissance. Mais Jésus résiste à la tentation, car ses yeux sont résolument tournés vers son Père. Il ne se laisse pas détourner par les affaires de ce monde. Nous aussi, nous pouvons résister à la tentation si nous portons vraiment notre regard « vers celui qu’ils ont transpercé », c’est à dire vers le Christ, mort et ressuscité pour nous.

Et nous portons réellement notre regard sur le Sauveur lorsque nous nous sommes capables de voir la pauvreté, la solitude et le désespoir de notre prochain et que nous lui venons concrètement en aide dans sa détresse matérielle, psychique ou spirituelle (cf. Messe du Pape pour le carême 2014), lorsque nous défendons la vie dans toutes ses phases ou lorsque nous nous insurgeons contre les dérives des inventions modernes touchant à la vie humaine. Nous n’avons pas le droit de fermer les yeux devant les détresses de ce monde. Elles n’en sont pas moins là, même si nous détournons notre regard. Il est de notre responsabilité de chrétiennes et de chrétiens de regarder, de reconnaître et d’aider. Bref, c’est l’amour du prochain en acte et non pas la « possession » égoïste qui est la clé d’une vie chrétienne authentique.

Le Mercredi des Cendres a inauguré un temps de pénitence, le Carême, qui va nous amener jusqu’à Pâques. Ce temps nous est donné pour nous aider à « ouvrir les yeux » pour être en mesure de distinguer le bien du mal et d’avoir la force de faire le bien et d’éviter le mal. L’Esprit Saint, qui a mené Jésus dans le désert et l’a fortifié, nous redonne, à nous aussi, la force d’assumer la responsabilité de nos actes plutôt que de la rejeter sur les autres. Fermer les yeux et nous débarrasser de notre responsabilité, ce n’est certainement pas le chemin que les chrétiennes et des chrétiens sont appelés à suivre. Quelle que soit notre vie, quelle que soit notre vulnérabilité, la miséricorde de Dieu nous est d’ores et déjà promise depuis le jour de Pâques où Jésus est ressuscité d’entre les morts. Puissions-nous ressentir cette miséricorde dans notre vie et la partager avec notre prochain !

Permettez-moi, pour conclure mon message, de reprendre les paroles du Pape François pour ce Carême : « Avec ce souhait, je vous assure de ma prière, afin que tout croyant et toute communauté ecclésiale puisse parcourir avec profit ce chemin de Carême. Je vous demande également de prier pour moi. Que le Seigneur vous bénisse et que la Vierge Marie vous garde ! »

Sion, pour le Carême 2014

+Norbert Brunner

Évêque de Sion

Jérôme Hauswirth

Le père Jérôme Jean (c’est son vrai prénom) habite en Valais, dans la commune de Collombey-Muraz. Il est curé «in solidum» des paroisses de Choëx-Monthey-Collombey et Muraz. Il est un partisan engagé d’une messe dominicale cordiale (apéro systématique au sortir de la messe), familiale (catéchèse par degrés d’âge lors de toutes les messes) et belle (apport instrumental, liturgie classique et soignée). Ignatien quant à sa direction spirituelle, thomasien quant à sa formation intellectuelle, de spiritualité du Carmel quant à son âme, le Père Jérôme essaye de tirer le meilleur de ce qu’il trouve de bon.

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