Rupture et Continuité


Dans notre monde, on mesure le progrès en termes de croissance économique, de PIB. Mais la croissance n’est pas une mesure suffisante. Chaque année nous sommes un peu plus devant l’évidence que la croissance du PIB ne fait pas le bonheur de l’homme. Il faudrait donc y ajouter un autre indice: le progrès dans la connaissance du bien et du mal, i.e. le progrès moral. Car le but d’une société n’est pas seulement de produire des richesses, mais surtout de vivre des valeurs qui permettent à chacun de pouvoir devenir le meilleur de lui-même. Homélie du 6e dimanche Ordinaire A (Mt 5, 17-37).

La Bonne Nouvelle de ce jour révèle la radicale nouveauté de l’Évangile. Jésus vient non pas abolir, mais accomplir la Loi et les prophètes. Arrêtons-nous à ces deux mots clefs, abolir et accomplir. Abolir, c’est réduire à néant, détruire, supprimer. Beaucoup plus finement, dans son étymologie, accomplir signifie remplir, achever, terminer ce qui a été commencé… Pour le dire autrement, celui qui abolit se situe en rupture, au contraire de celui qui accomplit, qui s’inscrit dans la continuité.

C’est tout à fait remarquable que Dieu en Jésus-Christ vienne accomplir, et non pas abolir. Voilà qui révèle la délicatesse de Dieu et sa permanence dans l’histoire. Il y a moins de dix ans (2005), Benoît XVI, parlant du Concile Vatican II, disait qu’il est faux de comprendre le Concile comme une rupture ou comme une discontinuité. Au contraire, le pape a défendu l’idée d’une «continuité sans rupture», lors d’une réforme nécessaire de l’Église. Bref, le pape (et cela est rassurant!) se tient tout à fait dans le prolongement des paroles de Jésus dans l’évangile de ce jour: accomplir et non pas abolir.

Oui, dans l’histoire, l’Église avance vers son accomplissement, sans rupture, en témoigne son incroyable permanence historique. Comptez plus de 2000 ans de christianisme! Et si l’on remonte encore plus haut, depuis Abraham, toute la Bible tend vers ce même accomplissement, vers ce moment ultime où le Règne de Dieu sera enfin visible et définitivement plénier! Où nous serons unis par les liens de la charité!!!

Dans le fond, nous sommes tous quelque part dans l’attente… Attente qui avive notre désir de voir se réaliser notre espérance, attente de l’accomplissement de la Parole, être tous unis en Dieu!

Entendez comme le croyant est celui qui juge toutes choses de ce monde en fonction de l’avancement des travaux, de l’espérance à venir, de l’avancement du Royaume de Dieu. En parlant le langage de la construction, nous pourrions dire que “la Messe chaque semaine réunit le chantier du Royaume”, La messe, c’est le moment où se fait le point sur l’avancement de la construction. A chaque eucharistie, on se rassemble pour aviver notre espérance en se redisant ce qu’est notre foi, en nourrissant très concrètement notre charité. Et de fait, réellement, le Royaume avance. Lentement certes, mais sûrement! Parfois invisiblement, mais toujours réellement!

Observons cette avancée réelle dans la découverte de Dieu et aussi dans la relation aux autres hommes. Si nous observons l’histoire avec la patience propre à l’action de Dieu, nous constatons qu’au cours des siècles les idéaux de justice, de liberté, de fraternité remplacent peu à peu la loi du plus fort et l’instinct sauvage de vengeance qui dominaient le passé.

Ce lent travail de conversion du cœur de l’homme a été l’œuvre de la Loi donnée par Dieu à Moïse. Les fameux 10 commandements. Le socle de la vie morale! Ces premiers commandements étaient un peu comme de simples balises disant le minimum vital pour que la vie en société soit possible: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper.

Puis, avec le temps, on a affiné la Loi, on l’a précisée, au fur et à mesure que les exigences morales progressaient.

Jésus s’inscrit exactement dans cette progression. Il ne supprime pas les acquis précédents, mais les affine encore davantage. C’est pour cela qu’il dit dans l’évangile : “On vous a dit que…; moi je vous dis que…” Pas question de gommer les étapes précédentes, il s’agit d’en franchir une autre.

Dans les faits, Jésus augmente l’exigence de la Loi ancienne. Il nous demande d’aller plus loin et plus profond. Cela peut nous sembler plus difficile. Mais il ne faut pas oublier que si Jésus demande plus, c’est parce qu’il donne lui-même les moyens de réaliser ce qu’il demande! Entendez la bonne nouvelle: Dieu donne ce qu’il demande. Il ne demande rien d’impossible. Et s’il est exigeant, c’est surtout parce qu’il est généreux!

«Le but de la Loi ancienne était de nous apprendre à ne pas faire aux autres ce dont nous ne voulions pas souffrir nous-mêmes. (i.e. ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent). La Loi de l’ancien testament nous empêchait donc de faire le mal par peur de souffrir. Jésus va plus loin: il demande de rejeter la haine, l’amour du plaisir, l’amour de la gloire et les autres passions». Dorothée de Gaza (6ième).  Ainsi Jésus nous demande non pas simplement de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’ils nous fassent! Mais il nous demande, et c’est là le sommet, l’accomplissement de la Loi, il nous demande de faire aux autres ce que nous aimerions qu’ils nous fassent!

Dans notre monde, on mesure le progrès en termes de croissance économique – PIB. Mais la croissance n’est pas une mesure suffisante. Chaque année nous nous trouvons un peu plus devant l’évidence que la croissance du PIB ne fait pas le bonheur de l’homme. Il faudrait donc y ajouter un autre indice, celui du progrès dans la connaissance du bien et du mal, celui du progrès moral. Car le but d’une société n’est pas seulement de produire des richesses, mais surtout de vivre des valeurs qui permettent à chacun de pouvoir devenir le meilleur de lui-même. Entendez bien, non pas faire toujours plus, mais faire mieux! Non pas de la quantité consommée mais de la valeur ajoutée du bien, du bon et du vrai… pour soi et les autres.

Merci Seigneur pour ta délicatesse: tu viens accomplir et non pas abolir.

A ta suite Seigneur, nous voulons avancer,
non par rupture et discontinuité, mais par la réforme et la conversion.

Seigneur, tu patientes parce que tu as le temps. Merci de nous accorder des délais!

Seigneur, tout à l’heure tu vas mener à son couronnement l’accomplissement.
Tu vas mener le pain à son accomplissement.

Ce pain qui est le fruit de la terre et du travail des hommes
deviendra le pain véritable,
pas seulement pour nourrir nos corps,
mais aussi pour nourrir tout notre être et nous transformer en Christ.

Merci pour ce pain transformé sous l’action de l’Esprit Saint:
il trouve ainsi son parfait accomplissement.

Donne-nous Seigneur la grâce de le manger avec foi,
et de parvenir ainsi à notre propre accomplissement
pour le bien de tout le Corps qui est l’Église.

Amen.

 

Père Jérôme Jean

Jérôme Hauswirth

Le père Jérôme Jean (c’est son vrai prénom) habite en Valais, dans la commune de Collombey-Muraz. Il est curé «in solidum» des paroisses de Choëx-Monthey-Collombey et Muraz. Il est un partisan engagé d’une messe dominicale cordiale (apéro systématique au sortir de la messe), familiale (catéchèse par degrés d’âge lors de toutes les messes) et belle (apport instrumental, liturgie classique et soignée). Ignatien quant à sa direction spirituelle, thomasien quant à sa formation intellectuelle, de spiritualité du Carmel quant à son âme, le Père Jérôme essaye de tirer le meilleur de ce qu’il trouve de bon.

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