Si on te frappe sur la joue droite...


Rappelez-vous le film de Pagnol la femme du boulanger. Au début deux hommes ne se parlent pas. L’instituteur demande: pourquoi ne parlez-vous plus à un tel. Et l’autre de lui répondre: «Mon père déjà ne parlait pas à son père. Et mon grand-père ne parlait pas à son grand-père. Je ne sais pas pourquoi. Mais quand on se parle plus depuis si longtemps, alors surement c’est quelque chose de très grave». Homélie du 7e dimanche Ordinaire A (Mt 5, 38 -48).

Quand on entend «œil pour œil et dent pour dent», beaucoup sont choqués et disent: voilà une Loi de sauvages et de barbares! Comment Dieu a-t-il pu donner à Moïse une pareille loi? A l’origine, il était d’usage de se venger d’un mal en faisant subir sept fois plus que le tort subi. C’était la loi de Caïn. Cinq générations après lui, Lamek se montra encore plus dur, se faisant une fierté de se venger septante-sept fois.

Vous avez peut-être déjà entendu la cantilène de Lamek chantée à ses deux épouses: «Ada et Cilla, écoutez ma voix! Femme de Lamek, tendez l’oreille à mon dire! Oui, j’ai tué un homme pour une simple blessure, un enfant pour une meurtrissure. Oui Caïn sept fois fut vengé… et Lamek septante-sept fois sera vengé» (Gn 4, 24).

Si bien sûr nous sommes choqués, essayons toutefois de comprendre cette logique ancienne. En faisant subir à son ennemi beaucoup plus que le mal qu’il nous a fait, on essayait de donner un message clair en faveur de la paix. Un peu comme une façon de dire: tu n’as aucun intérêt à me faire du mal, parce que sinon tu recevras vraiment bien pire que ce que tu m’auras fait. Oui, c’est une façon très brutale de se protéger d’un mal à venir en menaçant d’une vengeance terrible celui qui a l’intention de faire du mal. Ainsi pour une vache tuée, on en tuait sept, pour un frère tué, on brûlait tout un village, etc.

Voilà une société bien primitive pour agir ainsi, mais gardons-nous d’imaginer nos cœurs très loin de cette barbarie originelle. Combien de fois pensons-nous à tort que par la violence nous amènerons la paix. Vous rappelez-vous les frappes «préventives» et «chirurgicales» en Irak, la violence des américains et des européens, et le chaos laissé derrière eux. Evidemment, la violence n’engendre jamais la paix, mais toujours plus de violence…

Alors, par révélation et par réflexion, la pensée a évolué. Et ce fut un bien! Avec la loi du Talion, on en vient à une plus grande idée de la justice. On recherche une sorte d’égalité, œil pou œil, dent pour dent, s’agissant de faire subir à l’autre l’exact tort que nous avons subi. Ce châtiment miroir se veut norme d’équivalence qui impose de proportionner la réparation au dommage subi: «pour une dent, tu ne réclameras pas plus qu’une dent». Voyez le progrès évident apporté par le Talion. D’ailleurs, cette norme s’affirme toujours au fondement de nos codes de lois modernes.

Dans l’évangile de ce jour, Jésus a l’audace d’inviter les hommes plus loin, en profondeur, jusqu’à la perfection de l’amour. Il invite à ne pas se venger du tout et à ne même pas riposter au méchant. Jésus demande de renoncer à son droit de vengeance et propose même de rendre le bien pour le mal que l’on a subi. En agissant ainsi, on quitte le circuit infernal du mal et de la vengeance qui n’en finit pas.

Rappelez le film de Pagnol la femme du boulanger ? Deux hommes ne se parlent pas. L’instituteur demande: pourquoi ne parlez-vous plus à un tel? Et l’autre de lui répondre: «Mon père déjà ne parlait pas à son père. Et mon grand-père ne parlait pas à son grand-père. Je ne sais pas pourquoi. Mais quand on ne se parle plus depuis si longtemps, alors c’est surement quelque chose de très grave».

Oui, la vengeance est un fruit amer dont le sens et les raisons disparaissent. Mais la relation reste longtemps blessée. Car, de fait, quand on fait le mal en réponse à un mal subi, on entre dans un cercle vicieux, une escalade de la violence. Et le sens n’y est plus, on devient mauvais, car dans la vie morale, (et cela est très important!) le mal que l’on subit reste toujours extérieur, mais quand on rend le mal pour le mal, alors ce mal extérieur s’imprègne en nous et nous transforme. On devient mauvais par le mal que l’on fait pour se venger… et non pas à cause du mal que l’on le subit! Oui ce qui rend mauvais, c’est le mal que l’on fait ou que l’on souhaite, jamais le mal que l’on subit.

Entendez l’exigeante logique qui en découle! Ne pas riposter au mal par une réparation qui soit un mal équivalent. Jésus l’enseigne: «Vous avez entendu qu’il a été dit: «œil pour œil, dent pour dent.» Eh bien moi je vous dis… de ne pas riposter au méchant».

Dans le prolongement de dimanche passé, Jésus nous dit que faire du mal n’est jamais la solution, même par souci de justice, même pour réparation ou compensation, parce que le bien recherché est la paix. La paix véritable se situe toujours au-delà de la justice elle-même. Jean-Paul II écrivait que «la paix véritable vient du pardon et pas de la justice». Et pardonner c’est renoncer à son droit de compensation. S’interdire toute vengeance, toute haine, pour être vraiment ce que nous sommes, des fils du Père qui est aux cieux. Jésus a donc l’audace d’inviter les hommes à la perfection de l’amour, nous disant de ne pas se venger du tout, de ne pas riposter au méchant.

En pensant par exemple à Gandhi, voyez combien l’histoire récente a montré l’étonnante efficacité de cette manière évangélique de faire. Désormais, la victoire sur le mal s’acquiert par le bien car la haine est vaincue par l’amour! C’est pour cela que Jésus aujourd’hui nous dit en une formule: «soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait».

Quelle idée absolument neuve et quelle prétention inouïe! Dieu nous missionne d’être dans le monde les reflets de son amour, d’être des ouvriers de la paix, généreux à pardonner sans entretenir de rancune envers personne, n’ayant pour seule dette que celle de l’amour mutuel.

Au final, très concrètement, prions pour nos ennemis, prions pour ceux qui ne nous veulent pas du bien. Et souhaitons du bien à ceux qui nous maudissent. Voilà la perfection chrétienne, voilà notre vocation!

Seigneur, tu es le modèle de l’amour. Tu as aimé tout homme. Tu n’as de haine et de rancune envers personne. Tu as même souhaité du bien à ceux qui t’ont fait du mal. Et quel mal! Tu as pardonné à ceux qui t’ont crucifié et humilié.

«Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font».

Et saint Paul riche de cet enseignement dit:
«C’est à peine si quelqu’un voudrait mourir pour un juste; peut-être accepterait-on de mourir pour un homme de bien. Mais en ceci Dieu prouve son amour envers nous: Christ est mort pour nous alors que nous étions encore de tout pauvres pécheurs». (Rm 5, 7.8).

A ta suite à ton exemple Seigneur, je veux faire le bien et rejeter toute idée de mal.

Amen.

 

Jérôme Hauswirth

Le père Jérôme Jean (c’est son vrai prénom) habite en Valais, dans la commune de Collombey-Muraz. Il est curé «in solidum» des paroisses de Choëx-Monthey-Collombey et Muraz. Il est un partisan engagé d’une messe dominicale cordiale (apéro systématique au sortir de la messe), familiale (catéchèse par degrés d’âge lors de toutes les messes) et belle (apport instrumental, liturgie classique et soignée). Ignatien quant à sa direction spirituelle, thomasien quant à sa formation intellectuelle, de spiritualité du Carmel quant à son âme, le Père Jérôme essaye de tirer le meilleur de ce qu’il trouve de bon.

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