Thierry Collaud

Stabat mater: présence impuissante mais nécessaire

La mort et la souffrance de membres de la communauté doivent nous concerner tous. Même impuissante, notre présence est nécessaire. Il faut un événement comme celui de Crans-Montana pour nous rappeler que la vie est fragile et qu’une souffrance immense peut surgir là où on l’attendait le moins.

Le nombre et la jeunesse de ceux qui ont été touchés, leurs origines de différents pays, mais aussi de lieux connus autour de nous, tout cela nous empêche de trop vite refermer la page et de considérer qu’il s’agit là de drames privés. La tragédie est telle que nous ne pouvons pas nous en désintéresser.

Reconnaître la souffrance de l’autre fait souffrir et ainsi la souffrance se diffuse et se propage dans le corps communautaire. Il est important qu’elle le fasse et que nous la laissions faire ce chemin. La journée mémorielle du 9 janvier participe à cela.

«La diffraction de la souffrance continue et atteint tous ceux qui s’approprieront le texte du Stabat Mater depuis lors»

Les témoignages bouleversants des premiers arrivés sur le lieu du drame ou de ceux qui accompagnent les proches sont là pour nous rappeler qu’on ne peut éviter d’être pris aux entrailles si on est vraiment présent, si on résiste à la tentation de fuir, de s’immuniser, de fermer les yeux pour ne pas voir et ne pas être ébranlés.

Être là, proches ou lointains, avec nos petites capacités d’action ou dans une totale impuissance, c’est rejoindre la figure de Marie au pied de la croix que décrit si dramatiquement l’hymne du Stabat mater:

Elle se tient là, la mère en souffrance

et en pleurs sous la croix

où son fils pend.

Le Stabat Mater est un poème liturgique médiéval toujours à nouveau chanté et mis en musique jusqu’à aujourd’hui. Il décrit la douleur de Marie au pied de la croix qui, debout, exprime la souffrance impuissante provoquée par la mort injuste de son fils. Si nous en parlons encore c’est que cette souffrance a diffusé dans la communauté de l’époque et de proche en proche jusqu’à nous.

Marie souffre de voir les tourments de son Fils, et ceux qui sont près d’elle en sont ébranlés. Sa souffrance traverse les lieux et les temps et, ainsi, au XIIIe siècle en Italie, elle entraîne Jacopone da Todi, l’auteur de l’hymne, dans ses pleurs (ut tecum lugeam / que je pleure avec toi [str.9]). La diffraction de la souffrance continue et atteint tous ceux qui s’approprieront ce texte depuis lors.

«Ceux qui souffrent ont besoin de nous tous malgré ou peut-être à cause de notre impuissance»

« Devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas » dit le prophète Esaïe (58,7). Être là dans la compassion. Oser se mettre dans l’orbe de la souffrance. Y résister, non pas en s’en détournant, mais en restant debout, nous soutenant les uns les autres. Dans l’impuissance de n’avoir pas su prévenir le malheur, dans l’impuissance de ne savoir que faire pour atténuer la douleur.

Me revient en mémoire de mes années de médecine, une tentative de réanimation dans un lieu public. On n’avait pas réussi à faire repartir le coeur, mais plusieurs fois l’épouse du patient m’avait dit «Heureusement que vous étiez là!». Être là impuissants, à ne pouvoir rien faire, mais être là, cela fait toute la différence.

Ceux qui souffrent ont besoin de nous tous malgré ou peut-être à cause de notre impuissance. Une journée pour faire mémoire doit alors être plus qu’un rite. Elle est un temps que l’on se donne pour se rendre compte que nous sommes une communauté qui souffre parce qu’elle sait se rendre disponible pour que la souffrance s’y diffuse. Il faut savoir être une impuissante communauté souffrante pour pouvoir ensuite être une vraie communauté guérissante.

Thierry Collaud

8 janvier 2026

«La diffraction de la souffrance continue et atteint tous ceux qui s’approprieront le texte du Stabat Mater depuis lors» – Thierry Collaud
8 janvier 2026 | 17:49
par Thierry Collaud
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