Chris Froome a facilement gagné le Tour de France 2017 (Photo:sean_hickin/Flickr/<a href="https://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/legalcode" target="_blank">CC BY-NC 2.0</a>)
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Chris Froome a facilement gagné le Tour de France 2017 (Photo:sean_hickin/Flickr/CC BY-NC 2.0)

Un champion symptomatique


Jean-Jacques Friboulet | Chris Froome vient de gagner son quatrième Tour de France en ayant parfaitement planifié ses étapes, grâce à une équipe dont les membres pourraient être des leaders chez d’autres employeurs. La télévision est, sur ce point, révélatrice. Dans les cols, le coureur britannique mesurait tous ses efforts, les yeux rivés sur ses équipiers et sur son compteur qui calculait sa dépense énergétique en watts. On est loin des épopées vécues par des champions comme Jacques Anquetil, Bernard Hinault et Eddy Merckx. Le Tour de France est passé à une autre époque: celle du sport-business où ce qui compte c’est le résultat en euros ou en dollars pour l’employeur. Qu’importe si le maillot jaune ne gagne aucune étape. L’essentiel est qu’il rapporte les sommes prévues en prenant le minimum de risques.

Cette logique économique de rentabilisation des investissements consentis par le principal sponsor a une contrepartie: une très forte inégalité des forces entre les équipes. Les équipes à petit budget n’ont la possibilité de gagner que ce que leur accorde l’équipe du leader. Le spectacle en souffre mais l’essentiel est sauf: le meilleur a gagné.

Cette évolution du sport n’est pas propre au cyclisme. D’autres sports populaires sont également dominés par le business et les grands championnats fonctionnent tous à deux vitesses. C’est vrai de la Ligue des Champions de football et des grandes ligues de hockey.

Cette domination du business est particulière pour le Tour de France car il s’agit d’une vénérable institution plus que centenaire. La Grande Boucle concerne un sport, le vélo, qui peut être pratiqué par presque tout le monde. Le Tour a un public qui comprend des personnes de toutes les conditions sociales et de tous les âges. Cette année encore, son accueil fut étonnant. Pour rester populaire, il a eu la sagesse de rester gratuit, ce qui fait que l’on peut aller le voir facilement en famille.

Comment expliquer alors sa domination par la logique du business? Son promoteur (la Société Amaury Sport Organisation) a voulu pénétrer les marchés internationaux grâce à la télévision. A son initiative, le cyclisme s’est mondialisé. Le public européen a découvert des cyclistes américains, australiens et sud-américains. Mais cette médaille a son revers: l’intervention de sponsors de plus en plus importants qui imposent la logique dont j’ai parlé plus haut. C’en est fini des marques de cycle ou de dérailleurs. Place à des assureurs ou des opérateurs de télévision qui visent d’abord une notoriété et une expansion de leurs marchés.

Mais le pire a jusqu’à maintenant été évité. La Société ASO garde réellement le contrôle de la course. Elle fait preuve d’une certaine éthique en menant une lutte résolue contre le dopage et en garantissant fermement la régularité de la compétition. Elle redistribue en outre une partie des bénéfices du Tour à des courses moins prestigieuses qui assurent le gagne-pain des coureurs.

Au bout du compte, Chris Froome est un vainqueur incontesté. Il est à l’image de notre temps dominé par les nombres. Ce n’est pas un romantique, ni un littéraire mais un calculateur. Ainsi le Tour de France reste ce qu’il toujours été: le miroir de notre société depuis plus d’un siècle.

Jean-Jacques Friboulet

Cette chronique considère que la science économique ne concerne pas seulement les biens matériels, mais la vie des personnes et les relations humaines. Elle invite à apprivoiser l'économie et à la considérer comme une maison dans laquelle les personnes construisent leur vie dans ses dimensions personnelle et collective.

Professeur Jean-Jacques Friboulet
spécialiste d'histoire économique, d'économie du développement et de l'enseignement social chrétien, Université de Fribourg (CH)

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