Michel Danthe

Une boussole européenne pour nos temps apocalyptiques

Je sors d’un livre qui m’a fait froid dans le dos: Apocalypse Nerds (Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquest, Éditions Divergences). «Nerd» étant le terme qu’on utilise dans le jargon urbain pour caractériser une personne très intelligente et généralement très bien éduquée, et qui de surcroît nage dans l’informatique, les algorithmes, la programmation et les mathématiques comme un requin dans l’eau.

Nos deux journalistes racontent comment toute une série d’intellectuels et d’entrepreneurs de la Silicon Valley ont décidé, à l’image du plus connu d’entre eux, Elon Musk, de dynamiter l’État-nation, la démocratie libérale et tous les dispositifs éducationnels et institutionnels qui les étayent, pour imposer une vision du monde où la volonté de puissance règne sans partage.

Un autre d’entre ces multimilliardaires de la technologie, Peter Thiel, a été le parrain très attentionné du vice-président des États-Unis, J.D. Vance. Professionnellement, Peter Thiel fut un des cofondateurs de Paypal, la solution de paiement en ligne. Et de Palantir Technologies, l’omniprésente entreprise de traitement et d’analyse des données active dans des secteurs aussi variés que la finance, l’assurance, la santé, l’espionnage, la stratégie militaire ou le profilage à l’usage de l’ICE, l’agence fédérale de lutte contre l’immigration illégale aux Etats-Unis.

Peter Thiel aime à étudier aussi bien les textes anthropologiques de René Girard et ses théories sur le désir mimétique et la violence originaire de l’humanité, que les analyses philosophiques de Leo Strauss sur la crise profonde de la modernité occidentale. Aussi bien les théories politiques et juridiques de Carl Schmitt, le juriste du IIIe Reich, que l’exaltation de l’individu héroïsé façon Ayn Rand, la philosophe de l’égoïsme rationnel.

«On imagine sans peine combien le contenu de certains textes apocalyptiques peuvent se trouver très rapidement mis au service des idéologies les plus diverses»

Mais surtout, Peter Thiel aime à flirter avec les textes bibliques, en particulier l’Apocalypse. Dont il exalte non pas la préfiguration d’une fin tumultueuse des temps, mais l’importance que le texte porte à la révélation des arcanes et des puissances cachées qui mèneraient le monde. Et à son mode de communication ésotérique.

Or, dans le même temps que la Silicon Valley et Washington s’emballent pour la rhétorique apocalyptique, voici qu’un projet européen (Prague, Copenhague et Genève) de recherche sur l’Apocalypse débarque sous nos latitudes, coordonné depuis la Faculté de théologie protestante de l’Université de Genève, par le professeur récemment nommé en Nouveau Testament, Luc Bulundwe, et financé dans le cadre de l’Alliance 4EU.

L’objectif du projet «Apocalyptic Readings and Crises: Rethinking Today’s Challenges Through Ancient Texts» – c’est son titre – est «d’analyser les dynamiques contemporaines de multi-crises – sanitaires, politiques, climatiques et géopolitiques – à la lumière des imaginaires apocalyptiques issus des textes anciens». Une idée cardinale anime l’ambitieux projet: resituer ces textes anciens dans leur propre contexte, et observer comment, eux aussi ont interprété les crises que leurs rédacteurs traversaient et les ont exprimées sous le vêtement de textes aussi attirants qu’énigmatiques ou mystérieux.

«La recherche biblique est le sismographe précis des soubresauts des temps les plus actuels»

On imagine sans peine combien le contenu de certains de ces textes apocalyptiques, comme la manière qu’ils ont de l’exprimer, peuvent se trouver très rapidement mis au service des idéologies les plus diverses. Comme en témoigne l’oraculaire texte d’opinion que Peter Thiel publiait il y a une année dans le Financial Times de Londres, «A time for truth and for reconciliation». Il y plaide pour une apocalypse politique: la révélation par Trump des secrets de ce qu’il appelle l’ancien régime– entendez la démocratie libérale états-unienne. Ainsi que pour une apocalypse numérique – entendez par là, grâce à l’internet et les réseaux sociaux, la révélation des mécanismes funestes de l’État profond enfin mis au grand jour – qui servirait à mettre bas les puissances du mal et de la désinformation.

La recherche biblique semble nous plonger dans les travées du passé lointain: elle est au contraire le sismographe précis des soubresauts des temps les plus actuels.

Michel Danthe

28 janvier 2026

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse (gravure dans la Bible de Mortier)
28 janvier 2026 | 08:11
par Michel Danthe
Temps de lecture : env. 3  min.
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