Vatican II: le glas de la musique sacrée?


Il y a exactement cinquante ans, le 4 décembre 1963, que fut promulguée la constitution du Concile Vatican II sur la liturgie, Sacrosantum Concilium (ci-dessous abrégé SC). Aujourd’hui, chacun dans l’Eglise a son avis sur ce document. Chance inespérée pour les uns, véritable gâchis pour les autres, ce texte ne laisse personne indifférent. Les musiciens en particulier ont un rapport souvent ambigu avec la «forme ordinaire du rite romain» née de cette constitution, souvent marqué d’une certaine frustration.

Vatican II a-t-il condamné la musique de qualité à disparaître des églises ? En tant que musicien catholique, je me retrouve moi-même bien souvent en porte-à-faux entre l’opinion dominante de mes collègues défavorables au concile, et mon propre sentiment selon lequel on peut encore faire de la belle musique avec notre liturgie actuelle. Et pourtant, ce n’est pas toujours l’enthousiasme qui prévaut lorsque l’on assiste à la messe dans certaines paroisses aujourd’hui…

L’idée très répandue selon laquelle Vatican II a condamné la bonne musique sacrée se retrouve dans la pensée d’un certain… cardinal Ratzinger, qui se pose en 1981 la question de la tension entre exigences artistiques et simplicité de la liturgie : «Durant les années qui se sont écoulées depuis [le concile], on a ressenti d’autant plus tristement l’appauvrissement effrayant résultant de la mise à la porte de l’église de la beauté gratuite, remplacée par une soumission exclusive à l’«utilitaire». Mais le froid que fait passer sur nous la morne liturgie postconciliaire, ou simplement l’ennui que provoque son goût pour le banal et sa médiocrité artistique, ne suffisent pas à tirer la question au clair; malgré tout, cette évolution en est arrivée à un stade qui permet à nouveau de se poser des questions.»1 Pourtant, il est évident que le futur pape Benoît XVI ne s’attaque pas directement au concile, mais à son application et à ses conséquences. Il y a d’une part ce que dit Vatican II, et d’autre part ce qu’en ont compris les fidèles. Lors de son adieu aux prêtres du diocèse de Rome, Benoît XVI a parlé des deux conciles : «Je voudrais maintenant ajouter encore un troisième point : il y avait le concile des Pères, le vrai concile, mais il y avait aussi le concile des media. C’était presque un concile en soi, et le monde a perçu le concile à travers eux, à travers les media. Et donc, le concile immédiatement efficace qui est arrivé au peuple a été celui des media, et non pas celui des Pères.»2

Mais que dit donc Vatican II au sujet de la musique? Si l’on pose la question à la sortie d’une église, les réponses risquent de tourner autour de la fin du latin et de l’abandon du grégorien, conséquences que l’on observe aujourd’hui très largement dans nos liturgies. La réalité est un peu différente. Le point qui a le plus transformé la liturgie, c’est la participation active des fidèles : «Mais, pour obtenir cette pleine efficacité, il est nécessaire que les fidèles accèdent à la liturgie avec les dispositions d’une âme droite, qu’ils harmonisent leur âme avec leur voix, et qu’ils coopèrent à la grâce d’en haut pour ne pas recevoir celle-ci en vain. C’est pourquoi les pasteurs doivent être attentifs à ce que dans l’action liturgique, non seulement on observe les lois d’une célébration valide et licite, mais aussi à ce que les fidèles participent à celle-ci de façon consciente, active et fructueuse» (SC, §11). Cette participation peut être de divers ordres : «Pour promouvoir la participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles. On observera aussi en son temps un silence sacré.» (SC, §30) De là est née la pratique actuelle de laisser à l’assemblée une place prépondérante dans le chant, qui devient une pratique unificatrice et un acte de foi communautaire. Mais le texte mentionne aussi le silence sacré comme une forme de participation. Si, après avoir chanté à pleine voix et de tout cœur, l’assemblée reste silencieuse pendant que le chœur chante un motet de Palestrina, une messe de Mozart ou une hymne grégorienne, c’est encore de la participation active…

La question de la langue est très intéressante. Aujourd’hui, on entend souvent parler de «messe en latin» pour citer la liturgie tridentine préconciliaire, encore présente aujourd’hui sous le nom de «forme extraordinaire du rite romain». Or, la nouvelle liturgie n’exclut pas le latin, elle autorise l’usage d’autres idiomes. «L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservée dans les rites latins. Toutefois, soit dans la messe, soit dans l’administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple» (SC, §36). La bonne compréhension de ce qui est dit au cours de la célébration est essentielle à la participation active demandée par le concile. Mais parfois, on va trop loin lorsque certains fidèles et même des membres du clergé refusent catégoriquement que l’on chante un motet ou l’ordinaire de la messe en latin, condamnant ainsi à l’oubli des perles du répertoire musical, qui constituent en même temps le trésor du patrimoine catholique.

En pensant que Vatican II a interdit le latin, nombre de personnes croient que le chant grégorien, qui constituait la source principale du répertoire avant le concile, est, lui aussi, interdit de culte. Or, une fois encore, il n’en est rien: «L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes chose égales d’ailleurs, doit occuper la première place. Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins[…]» (SC, §116). On est souvent loin de cette réalité dans nos paroisses, que ce soit en pratique ou dans l’esprit des fidèles. Mais les instances liturgiques francophones ne s’y sont pas trompées. Dans le livre Chant notés de l’Assemblée, recueil de chants des catholiques francophones, chaque partie commence par une sélection de pièces du répertoire grégorien, ce dernier inspirant également la composition de chants en langue vernaculaire des pages suivantes.

C’est chez mes collègues organistes que j’ai entendu le plus de récriminations à l’égard de Vatican II, tel Guy Bovet, dans le journal La Tribune de l’Orgue : «Et sur le pont du navire en déroute, on célèbre la fête de Vatican II, qui a eu pour effet à retardement de remplir les sanctuaires de guitares, accordéons, orgues électroniques, langages indigènes, jeunes paumés, commissions ouvrières, Kumbaya et autres niaiseries.» Et pourtant, le concile lui-même accorde à l’instrument à tuyaux une belle louange et lui accorde une place prépondérante : « On estimera hautement, dans l’Eglise latine, l’orgue à tuyaux comme l’instrument traditionnel dont le son peut ajouter un éclat admirable aux cérémonies de l’Eglise et élever puissamment les âmes vers Dieu et le ciel. Quant aux autres instruments […], il est permis de les admettre dans le culte divin selon qu’ils s’accordent à la dignité du temple et qu’ils favorisent véritablement l’édification des fidèles. » (SC, §120)

Dans le fond, dans l’application de Vatican II, on assiste à une sorte de querelle des anciens et des modernes. On croit, à tort, que le concile a tout révolutionné sur le plan liturgique. Il n’en est rien: il a seulement demandé une plus grande participation des fidèles et autorisé certains usages concernant, notamment, la langue moderne. Mais il n’a pas interdit le latin et encore moins le grégorien et ne donne pas la primauté à la guitare et à la batterie sur l’orgue. Il n’a pas relégué à la salle de concert les perles de la musique sacrée, cultivées depuis plus d’un millénaire dans nos églises. La liturgie postconciliaire a le droit, et même le devoir d’être belle. Et lorsque j’observe ce qui peut se faire en liturgie lorsque l’on prend du soin pour l’embellir, je suis tout de suite réconcilié avec le rite moderne. Mais pour atteindre ce but, il faut réconcilier les fidèles avec le passé de l’Eglise, et retrouver le «concile des Pères».

Vatican II: le glas de la musique sacrée?

Il y a exactement cinquante ans, le 4 décembre 1963, que fut promulguée la constitution du Concile Vatican II sur la liturgie, Sacrosantum Concilium (ci-dessous abrégé SC). Aujourd’hui, chacun dans l’Eglise a son avis sur ce document. Chance inespérée pour les uns, véritable gâchis pour les autres, ce texte ne laisse personne indifférent. Les musiciens en particulier ont un rapport souvent ambigu avec la «forme ordinaire du rite romain» née de cette constitution, souvent marqué d’une certaine frustration.

Vatican II a-t-il condamné la musique de qualité à disparaître des églises ? En tant que musicien catholique, je me retrouve moi-même bien souvent en porte-à-faux entre l’opinion dominante de mes collègues défavorables au concile, et mon propre sentiment selon lequel on peut encore faire de la belle musique avec notre liturgie actuelle. Et pourtant, ce n’est pas toujours l’enthousiasme qui prévaut lorsque l'on assiste à la messe dans certaines paroisses aujourd'hui...

L’idée très répandue selon laquelle Vatican II a condamné la bonne musique sacrée se retrouve dans la pensée d’un certain… cardinal Ratzinger, qui se pose en 1981 la question de la tension entre exigences artistiques et simplicité de la liturgie : «Durant les années qui se sont écoulées depuis [le concile], on a ressenti d’autant plus tristement l’appauvrissement effrayant résultant de la mise à la porte de l’église de la beauté gratuite, remplacée par une soumission exclusive à l’«utilitaire». Mais le froid que fait passer sur nous la morne liturgie postconciliaire, ou simplement l’ennui que provoque son goût pour le banal et sa médiocrité artistique, ne suffisent pas à tirer la question au clair; malgré tout, cette évolution en est arrivée à un stade qui permet à nouveau de se poser des questions.»1 Pourtant, il est évident que le futur pape Benoît XVI ne s’attaque pas directement au concile, mais à son application et à ses conséquences. Il y a d’une part ce que dit Vatican II, et d’autre part ce qu’en ont compris les fidèles. Lors de son adieu aux prêtres du diocèse de Rome, Benoît XVI a parlé des deux conciles : «Je voudrais maintenant ajouter encore un troisième point : il y avait le concile des Pères, le vrai concile, mais il y avait aussi le concile des media. C’était presque un concile en soi, et le monde a perçu le concile à travers eux, à travers les media. Et donc, le concile immédiatement efficace qui est arrivé au peuple a été celui des media, et non pas celui des Pères.»2

Mais que dit donc Vatican II au sujet de la musique? Si l’on pose la question à la sortie d’une église, les réponses risquent de tourner autour de la fin du latin et de l’abandon du grégorien, conséquences que l’on observe aujourd’hui très largement dans nos liturgies. La réalité est un peu différente. Le point qui a le plus transformé la liturgie, c’est la participation active des fidèles : «Mais, pour obtenir cette pleine efficacité, il est nécessaire que les fidèles accèdent à la liturgie avec les dispositions d’une âme droite, qu’ils harmonisent leur âme avec leur voix, et qu’ils coopèrent à la grâce d’en haut pour ne pas recevoir celle-ci en vain. C’est pourquoi les pasteurs doivent être attentifs à ce que dans l’action liturgique, non seulement on observe les lois d’une célébration valide et licite, mais aussi à ce que les fidèles participent à celle-ci de façon consciente, active et fructueuse» (SC, §11). Cette participation peut être de divers ordres : «Pour promouvoir la participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles. On observera aussi en son temps un silence sacré.» (SC, §30) De là est née la pratique actuelle de laisser à l’assemblée une place prépondérante dans le chant, qui devient une pratique unificatrice et un acte de foi communautaire. Mais le texte mentionne aussi le silence sacré comme une forme de participation. Si, après avoir chanté à pleine voix et de tout cœur, l’assemblée reste silencieuse pendant que le chœur chante un motet de Palestrina, une messe de Mozart ou une hymne grégorienne, c’est encore de la participation active…

La question de la langue est très intéressante. Aujourd’hui, on entend souvent parler de «messe en latin» pour citer la liturgie tridentine préconciliaire, encore présente aujourd’hui sous le nom de «forme extraordinaire du rite romain». Or, la nouvelle liturgie n’exclut pas le latin, elle autorise l’usage d’autres idiomes. «L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservée dans les rites latins. Toutefois, soit dans la messe, soit dans l’administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple» (SC, §36). La bonne compréhension de ce qui est dit au cours de la célébration est essentielle à la participation active demandée par le concile. Mais parfois, on va trop loin lorsque certains fidèles et même des membres du clergé refusent catégoriquement que l’on chante un motet ou l’ordinaire de la messe en latin, condamnant ainsi à l’oubli des perles du répertoire musical, qui constituent en même temps le trésor du patrimoine catholique.

En pensant que Vatican II a interdit le latin, nombre de personnes croient que le chant grégorien, qui constituait la source principale du répertoire avant le concile, est, lui aussi, interdit de culte. Or, une fois encore, il n’en est rien: «L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes chose égales d’ailleurs, doit occuper la première place. Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins[…]» (SC, §116). On est souvent loin de cette réalité dans nos paroisses, que ce soit en pratique ou dans l’esprit des fidèles. Mais les instances liturgiques francophones ne s’y sont pas trompées. Dans le livre Chant notés de l’Assemblée, recueil de chants des catholiques francophones, chaque partie commence par une sélection de pièces du répertoire grégorien, ce dernier inspirant également la composition de chants en langue vernaculaire des pages suivantes.

C’est chez mes collègues organistes que j’ai entendu le plus de récriminations à l’égard de Vatican II, tel Guy Bovet, dans le journal La Tribune de l’Orgue : «Et sur le pont du navire en déroute, on célèbre la fête de Vatican II, qui a eu pour effet à retardement de remplir les sanctuaires de guitares, accordéons, orgues électroniques, langages indigènes, jeunes paumés, commissions ouvrières, Kumbaya et autres niaiseries.» Et pourtant, le concile lui-même accorde à l’instrument à tuyaux une belle louange et lui accorde une place prépondérante : « On estimera hautement, dans l’Eglise latine, l’orgue à tuyaux comme l’instrument traditionnel dont le son peut ajouter un éclat admirable aux cérémonies de l’Eglise et élever puissamment les âmes vers Dieu et le ciel. Quant aux autres instruments […], il est permis de les admettre dans le culte divin selon qu’ils s’accordent à la dignité du temple et qu’ils favorisent véritablement l’édification des fidèles. » (SC, §120)

Dans le fond, dans l’application de Vatican II, on assiste à une sorte de querelle des anciens et des modernes. On croit, à tort, que le concile a tout révolutionné sur le plan liturgique. Il n’en est rien: il a seulement demandé une plus grande participation des fidèles et autorisé certains usages concernant, notamment, la langue moderne. Mais il n’a pas interdit le latin et encore moins le grégorien et ne donne pas la primauté à la guitare et à la batterie sur l'orgue. Il n’a pas relégué à la salle de concert les perles de la musique sacrée, cultivées depuis plus d’un millénaire dans nos églises. La liturgie postconciliaire a le droit, et même le devoir d’être belle. Et lorsque j’observe ce qui peut se faire en liturgie lorsque l’on prend du soin pour l’embellir, je suis tout de suite réconcilié avec le rite moderne. Mais pour atteindre ce but, il faut réconcilier les fidèles avec le passé de l’Eglise, et retrouver le «concile des Pères».

 

 

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