Homélie du 30 mars 2018 (Jn 18, 1 – 19, 42)
Christophe Salgat, Assistant pastoral – Eglise de Malleray
Vie coupée, liens cassés, la mort semble avoir gagné.
Chers jeunes et chères familles de la Montée vers Pâques, chers membres des paroisses de la région, et vous frères et sœurs qui nous écoutez par l’intermédiaire de la radio,
Ces trois jours de notre Montée vers Pâques sont placés sous le thème : « Pâques, un lien ».
L’impensable
Le lien. Il paraît en effet définitivement rompu au moment où Jésus meurt sur la croix. Tout ce qui s’était noué entre Jésus et ses disciples au long des trois années qu’ils ont passées ensemble à parcourir la Galilée, annonçant la bonne nouvelle, guérissant des malades, relevant ceux qui étaient abattus, tout cela semble perdu. La mort de Jésus sur la croix représente une terrible épreuve pour les disciples : toute leur vie misée sur le Messie s’écroule quand arrive l’impensable ! Une mort violente, injuste, qui laisse sans voix. Les liens sont cassés, arrachés.
Game over. Fin de partie. Sauf que là, c’est pas pour jouer…
Cette expérience est peut-être aussi celle que nous avons déjà pu faire face à la mort d’un proche. Cela nous renvoie aux grandes questions que nous posent un jour ou l’autre la mort, mais aussi le mal, la souffrance, l’injustice. Et c’est heureux si nous nous posons ces questions ! C’est que notre regard se laisse interpeller par les mystères de l’existence.
(Le prédicateur montre un objet symbolique : des lunettes !)
J’ai apporté des lunettes. De grandes lunettes, pour bien voir. Et du côté de la souffrance, il y a de quoi faire :
Voir l’injustice et la souffrance autour de nous, c’est avoir les yeux bien ouverts sur le monde et sur l’humanité. Ne pas vivre seulement pour moi-même, faire place à chacun-e, ça commence par le regard.
L’Évangile : un antidote
Lors d’un voyage au Pérou, en janvier dernier, le pape François parlait de cette réalité en ces mots :
« Nos villes, nos quartiers – qui pourraient être des lieux de rencontre et de solidarité, de joie »… deviennent souvent « un lieu de fuite et de méfiance (cf. Jonas 1, 3). Un lieu de l’indifférence, qui nous transforme en des personnes anonymes et sourdes vis-à-vis des autres, qui nous font devenir des êtres impersonnels au cœur insensible ». Et le pape François d’ajouter que « l’Évangile est (…) un antidote renouvelé contre la globalisation de l’indifférence. Car, face à cet Amour, on ne peut rester indifférent. »
Je vous partage une expérience qui m’est arrivée il y a quelque temps à Paris : nous nous rendions à un colloque international de catéchèse avec une collègue de la région et comme elle avait des problèmes pour marcher, elle ne se voyait pas rejoindre le métro depuis la gare à pied. Elle me dit : pour traverser Paris, je nous offre le taxi.
Durant le trajet, en plein trafic parisien, le taximan éternue. Avec ma collègue, nous avons alors le même réflexe : elle lui dit « santé », comme on a l’habitude de le faire en Suisse romande, je me dis, on est en France, j’ajoute donc « à vos souhaits ». Trente secondes se passent, en silence. Puis le taximan s’adresse à nous : « Vous savez que c’est très exceptionnel ce qui vient d’arriver, là !? ». Alors nous commençons à regarder partout autour de nous en nous demandant ce qui se passe dans la rue qui nous a échappé. Il poursuit : « C’est extrêmement rare qu’on dise quelque chose à un chauffeur de taxi lorsqu’il éternue… ».
La souffrance de n’être rien aux yeux de l’autre
Nous avons été frappés par cette parole ! Qu’avions-nous fait de grand et d’exceptionnel ? Rien ! Notre réaction était simplement…normale…mais apparemment pas à Paris, pas dans une grande ville, où l’anonymat ronge encore plus la vie des gens que ne le ferait le mépris ! Le lien commercial que nous avions avec le chauffeur ne nous dispensait pas d’établir un lien personnel. Comme si de le payer le soumettait à nous. Quoi de pire qu’ignorer l’autre ? Ce serait nier son existence, estimer que sa vie n’a aucun lien avec la mienne, la déconsidérer, donc signifier qu’elle ne vaut rien. Oublier que derrière le prestataire, il y a une personne. A l’heure de gloire des youtubeurs, toujours plus nombreux à chercher à se faire un nom, à l’heure où rencontrent un grand succès les émissions télé qui veulent faire de vous une star (The Voice et compagnie), à l’heure où les sportifs sont bientôt plus des vedettes que des athlètes, qui aujourd’hui rêve d’anonymat au point de ne compter pour personne ? Et pourtant, combien souffrent de n’être rien aux yeux des autres ? Combien de cloués sur les croix de l’indifférence ?
Le besoin de relation, d’amitié
Créer du lien commence par le regard, par l’attention portée à l’autre. Reconnaître sa présence, son importance, sa dignité, tout ce qu’il ou elle représente de beau et de bon aux yeux de Dieu. Heureusement, toute vie humaine a une valeur en soi. La dignité de la personne ne dépend pas de la reconnaissance de l’entourage. Malgré cela, tous et toutes, nous avons besoin au moins de temps en temps de considération et de relation, d’amitié et de bienveillance.
Je suis souvent frappé de voir dans la rue comment on peut se croiser sans se dire bonjour, sans même échanger un regard. Comme si l’autre faisait seulement partie du décor. Saluer celles et ceux qu’on croise demande un peu de sortir de sa zone de confort, mais c’est pourtant simple ! Et c’est déjà commencer de lutter contre la souffrance, l’injustice et la mort que de laisser un espace à l’autre pour exister. Tisser des liens, favoriser une interconnexion, c’est édifier petit à petit un réseau, jouer en équipe, se reconnaître dans le même bateau…
Ne pas mesurer le fruit du don
N’attendons pas de celui en face qu’il effectue le premier pas : l’autre, pour l’autre… c’est moi ! Et si je ne récolte aucun signe vocal, aucune gestuelle, pas même un regard, je n’ai pas pour autant à me dire « que cela me serve de leçon ». Ce qui est donné est donné. Au minimum, ça ne peut pas faire de mal…et qui sait, cela rendra peut-être une personne que je croise plus attentive à ceux qu’elle rencontre ? Peut-être même la ferais-je, sans m’en rendre compte, un peu sortir de son isolement ? Ne cherchons pas toujours à mesurer le fruit du don ! Est-ce que Dieu, par le don de son Fils qui accepte de mourir librement sur la croix, a commencé par évaluer les fruits que cela nous ferait porter ? Sûrement pas, c’est un pur cadeau, gratuit, qui appelle bien-sûr une générosité du cœur en retour mais qui accepte aussi le risque de se « prendre un vent », comme on dit volontiers dans le jargon des jeunes aujourd’hui.
Notre lien au Seigneur va de pair avec notre lien aux humains. Je cite Mère Teresa : « Tant que tu n’écouteras pas Jésus dans ton cœur, tu ne pourras pas l’entendre dire qu’il a soif dans le cœur des pauvres ». Et encore : « J’ai soif : c’est le cri de Jésus sur la croix. Ce n’est pas d’eau qu’il avait soif, mais d’amour. Etancher cette soif, voilà ce que nous nous proposons de faire.»
Aimer le Seigneur, aimer les autres. Dans sa prière, la petite Alice disait :
« Cher Dieu, je parie que c’est plutôt dur pour toi d’aimer tous les gens du monde entier. On n’est que 4 chez moi et je n’y arrive pas bien ! ».
En ce jour où nous commémorons la passion du Seigneur, le don de sa vie pour nous tous et toutes, demandons-Lui de savoir porter un regard sur les autres qui crée des liens, qui crée la VIE.
AMEN !
CÉLÉBRATION DE LA PASSION ET DE LA MORT DU SEIGNEUR
Lectures bibliques : Isaïe 52, 13 – 53, 12;
Psaume 30 (31), 2ab.6, 12, 13-14ab, 15-16, 17.25; Hébreux 4, 14-16 ; 5, 7-9; Jean 18, 1 – 19, 42
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