Ukraine: L’Eglise orthodoxe russe boude la rencontre interreligieuse de Kiev
94ème voyage de Jean Paul II hors d’Italie
Moscou risque de rater le train de l’histoire, affirme Navarro-Valls
De notre envoyée spéciale à Kiev, Sophie de Ravinel
Kiev, 25 juin 2001 (APIC) Si les orthodoxes russes continuent à s’opposer à l’Eglise catholique, «Moscou risque de rater le train de l’histoire», a déclaré le porte-parole du Saint-Siège Joaquin Navarro-Valls, à l’occasion de la rencontre interreligieuse de Kiev. La rencontre de dimanche soir a été boudée par l’Eglise orthodoxe russe, la plus importante communauté religieuse en Ukraine.
Excommunié et déclaré schismatique par le Saint-Synode de l’Eglise orthodoxe russe, le «patriarche» Philarète de Kiev – reconnu par aucune autre Eglise orthodoxe dans le monde – a par contre bien tiré son épingle du jeu. Soutenu en sous-main par les autorités politiques ukrainiennes, il a réservé un accueil chaleureux à Jean Paul II.
«Le patriarcat de Moscou a peur du prosélytisme, mais votre visite parmi nous n’a rien à voir avec cela. Au contraire, elle montrera aux yeux du monde que les catholiques et les orthodoxes peuvent vivre comme frères et sœurs», a déclaré Philarète, chef du «patriarcat de Kiev», dans son adresse au chef de l’Eglise catholique lors de la rencontre organisée le 24 juin au Palais de la philharmonique de Kiev, par le Conseil ukrainien des Eglises et des organisations religieuses.
Le pape encourage l’oecuménisme
Jean Paul II a auparavant adressé un mot particulier a chacun des membres et a incité les chrétiens, à «parcourir avec respect et courage le chemin de l’oecuménisme». Dimanche soir, il a rencontré presque tous les chefs religieux de cette ex-République soviétique, chrétiens, musulmans et juifs, à l’exception notable du métropolite orthodoxe Vladimir, subordonné au patriarche russe Alexis II. Ce dernier avait critiqué à nouveau, au moment de l’arrivée du pape, sa visite dans un pays où il n’était pas «invité» par la confession majoritaire. i L’Eglise orthodoxe russe accuse les catholiques de s’être «appropriés» en Ukraine occidentale quelque 2’500 paroisses catholiques de rite byzantin unies à Rome (»uniates») confisquées par Staline et remises aux orthodoxes en 1946.
C’est au son des cloches de la cathédrale catholique saint Alexandre, proche du Palais de la philharmonique, que Jean Paul II est allé à la rencontre d’une vingtaine de représentants des religions d’Ukraine, dont le «patriarche» orthodoxe Philarète, le métropolite Mefodiy de l’Eglise orthodoxe autocéphale ukrainienne – une autre Eglise orthodoxe non reconnue canoniquement -, le rabbin de Kiev et de toute l’Ukraine, Jacob Dovbleich, ainsi que les représentants des protestants baptistes ukrainiens et de la communauté musulmane. Installés dans un grand salon du palais, ils sont venus saluer le pape l’un après l’autre, en commençant par les deux autorités orthodoxes. Un geste que le patriarcat de Moscou en opposition avec les orthodoxes autonomes ukrainiens – ne souhaitait pas que Jean Paul II réalise.
Le patriarche de Moscou Alexis II regrettera l’absence du métropolite Vladimir
Commentant l’absence du représentant de l’Eglise orthodoxe russe, Navarro-Valls a estimé que le patriarche de Moscou Alexis II regrettera d’avoir demandé au métropolite Vladimir de ne pas venir «quand il verra l’impression positive que cette rencontre aura laissée dans l’esprit des catholiques et des orthodoxes ukrainiens… Cela l’incitera certainement a faire des pas en direction de Rome». Un optimisme qui ne fait cependant pas l’unanimité au sein des observateurs qui suivent le nouveau périple en terre orthodoxe de ce «pèlerin obstiné de l’œcuménisme», comme titre lundi le quotidien catholique français «La Croix».
Pas de démocratie sans respect de la pleine liberté religieuse
Après un discours de présentation du Conseil ukrainien des Eglises et des organisations religieuses, durant lequel le cardinal Lubomyr Husar a souhaité que son action «permette à la population ukrainienne de retrouver ses valeurs morales et spirituelles», Jean Paul II s’est adressé à l’assemblée. Il a souhaité «la pleine liberté religieuse pour les habitants, car il n’y a pas de démocratie là où l’on ne respecte pas l’une des libertés fondamentales de la personne».
Aux chrétiens, il a demandé de parcourir ensemble un «chemin de réciproque compréhension grâce à la bonne volonté de chacun». S’adressant aux juifs, il a ensuite particulièrement souligné les «terribles injustices et les persécutions» qu’ils ont subies et le «tribut de sang qu’ils ont payé au fanatisme d’une idéologie raciale». Enfin, il a évoqué la déportation des Tatars de Crimée par les soviétiques et a souhaité que leur retour désiré en Ukraine puisse se faire «dans le cadre d’un dialogue ouvert avec les autorité».
A la fin de son intervention, Philarète s’est directement adressé à Jean Paul II pour qualifier sa venue «d’événement historique». «Il y a eu des luttes dans le passé entre les catholiques et les orthodoxes, lui a-t-il affirmé, mais le monde entier vous respecte car vous êtes capable de guérir les blessures sur le corps des Eglises et de l’humanité». «Contrairement à ce que pense le patriarcat de Moscou, a-t-il poursuivi, cette visite va améliorer les rapports entre les catholiques et les orthodoxes».
«L’amour du pouvoir a divisé les Eglises orthodoxes»
Pour le «patriarche» de Kiev, «c’est l’amour du pouvoir qui a divisé les Eglises orthodoxes de l’Est. Aujourd’hui, les chrétiens doivent s’unir pour sauver le peuple ukrainien d’une menace d’autodestruction». Peu après la rencontre, il a par ailleurs déclaré à quelques journalistes que cette visite «signifiait beaucoup pour le prochain voyage du pape à Moscou». Selon lui, «lorsque la Russie et Alexis II auront mesuré les conséquences du voyage, ils feront un pas en direction du pape afin de poursuivre le dialogue».
Le rabbin Jacob Dovbleich a, quant à lui, remercié les catholiques ukrainiens qui ont «caché des juifs durant la seconde guerre mondiale, et particulièrement ceux qui ont permis aux enfants de retrouver par la suite, leurs racines juives». Interrogé, lui aussi, par quelques journalistes à sa sortie du palais, il a affirmé que «la visite du pape est significative pour la communauté juive. Les relations qui étaient très bonnes avec Jean Paul II, se sont un peu refroidies lors de son passage en Syrie». Mais, a poursuivi le rabbin de Kiev, la visite de Jean Paul II, le 25 juin, au mémorial de Baby Yar, un ravin de Kiev où des dizaines de milliers de juifs ont été massacrés par les nazis en septembre 1941, «va considérablement les améliorer».
A sa sortie du Palais de la philharmonique, le pape a ensuite – une fois de plus – fait appel à la mémoire du peuple ukrainien en se recueillant devant le mémorial de Bykovnia, un bois situé à une dizaine de kilomètres de Kiev et où ont été sommairement enterrés les corps de dizaines de milliers d’intellectuels ukrainiens fusillés par la police secrète soviétique. De nombreuses familles de victimes ont entonné, avec Jean Paul II, à la fin de la courte cérémonie, un chant à Marie. (apic/imed/be)



