A l’occasion de ses 95 ans, le cardinal Franz König, ancien archevêque de Vienne, a accordé une interview à l’agence de presse catholique allemande KNA, partenaire de l’APIC.
APIC – Interview
Autriche: Le cardinal Franz König fête ses 95 ans
Un Concile Vatican III n’est pas encore nécessaire
Christophe Scholz, pour l’APIC
Vienne, 4 août 2000 (APIC) Le fort centralisme romain est actuellement l’un des problèmes décisifs de l’Eglise catholique, estime le cardinal Franz König, ancien archevêque de Vienne, qui plaide pour un gouvernement de l’Eglise plus collégial et pour davantage de responsabilité des évêques. Un Concile Vatican III n’est pourtant pas encore nécessaire, estime celui qui a sans aucun doute joué un rôle déterminant lors des travaux du Concile Vatican II (1962-1965).
Figure marquante de l’Eglise depuis des décennies, le cardinal König a fêté le 3 août ses 95 ans. Homme à l’intelligence toujours très vive, Franz König continue de voyager et de donner des conférences. Au seuil du troisième millénaire, le cardinal Franz König, analysant le mode de gouvernement actuel de l’Eglise à la lumière de Vatican II et de la tradition, estime, dans un monde qui change rapidement, que davantage de diversité et plus de collégialité ne représentent pas un danger pour l’unité de l’Eglise.
APIC: Cardinal König, vous êtes l’un des derniers participants au Concile Vatican II encore en vie. Si vous deviez dresser un bilan de la période post-conciliaire, pourriez-vous dire que les décisions du Concile ont été mises en application à tous points de vue ?
Cardinal König: La discussion qui a été lancée dans une grande agitation après le Concile s’est plus ou moins située entre deux fronts: ceux qui voyaient des dangers pour l’unité, et les autres, qui exigeaient d’aller encore plus loin, par ex. dans la question du célibat des prêtres. Cette discussion dépend très fort de l’attitude psychique des individus. Déjà durant le Concile, je me suis rendu compte qu’il y avait un groupe d’angoissés et un autre qui voulait s’emparer de tous les grands thèmes qui étaient dans l’air du temps. Je comprends ces attitudes. Les uns sont inquiets, les autres n’ont pas ce souci. Mais comme toujours: la voie médiane est la bonne.
Un deuxième point concerne la méconnaissance des textes. J’en ai pris douloureusement conscience. On parle aujourd’hui avec des slogans sur des choses qui sont accessoires ou qui n’ont que peu de choses à voir avec le Concile. Ce n’est que peu à peu que l’on a commencé à vraiment prendre en mains les textes du Concile. Et pourtant certains de ces textes sont d’une grande actualité. Il y a encore beaucoup de choses à retenir dans le Concile, notamment la place des laïcs dans l’Eglise, l’important thème des religions mondiales, l’œcuménisme…
APIC: De plusieurs côtés, l’on réclame déjà un Concile Vatican III.
Cardinal König: A la question de la nécessité d’un nouveau Concile, je répondrais plutôt non. Mais c’est une décision de l’ensemble de l’Eglise. Les questions ouvertes ne nécessitent pas absolument un nouveau Concile, mais des réflexions au sommet et aussi au sein du collège des évêques.
APIC: Quelles sont ces questions particulièrement urgentes ?
Cardinal König: Un des problèmes décisifs est le fort centralisme qui s’est développé dans l’Eglise depuis plus d’un siècle et jusqu’à aujourd’hui. Ce centralisme représente un important défi justement si l’on considère l’insistance du pape Jean Paul II sur l’inculturation des Eglises dans tous les continents et dans les diverses cultures.
Autrement dit: comment peut-on aujourd’hui, sans renoncer à l’unité, prendre en considération la diversité possible également au niveau des plus hautes instances de direction ? Comment peut-on souligner davantage la coresponsabilité du collège des évêques avec le pape ? Cette réflexion de base a déjà été menée lors du Concile. Le fondement en a été posé, mais cela ne s’est pas encore traduit dans la réalité. L’unité dans la diversité possible, cela crée des tensions. Mais l’on doit trouver une solution qui conjugue les deux dimensions: le principe de l’unité et la responsabilité finale de l’évêque. Cela concerne également l’infaillibilité, qui est si souvent mal comprise dans l’opinion publique.
APIC: Lors du dernier conclave, vous avez soutenu Karol Wojtyla de façon décisive. Quelles sont les qualités que doit posséder un pape pour le troisième millénaire ?
Cardinal König: C’est difficile à dire. Lors de l’élection d’un pape, il s’agit plutôt d’une question de flair: a-t-il la capacité requise ? Il devrait à coup sûr être également question de savoir à quel groupe culturel et linguistique il appartiendra. Doit-on maintenant choisir à nouveau un Italien ou considérer d’autres continents ? L’élection d’un Italien est plausible, avant tout parce que le cardinal Martini, archevêque de Milan, appartient certainement au cercle de ceux que l’on estime capables. Une autre question concerne la dimension universelle de l’Eglise, qui est devenue patente au Concile et qui a fait justement son chemin avec Jean Paul II.
APIC: Au plan oecuménique, Jean Paul II a demandé que l’on réfléchisse à de nouvelles façons d’exercer le ministère pontifical…
Cardinal König: Cette invitation contenue dans son encyclique «Ut unum sint» était certainement surprenante. Elle n’a cependant pas provoqué les réactions qu’à mon avis l’on aurait dû en attendre. De plus, il ne s’agit pas ici d’une décision unique. Nous avons besoin d’un processus de prise de conscience, qui ne peut déboucher sur une concrétisation qu’après un certain temps.
APIC: Vous êtes considéré, aux côtés du cardinal Agostino Casaroli, ancien secrétaire d’Etat du Vatican, comme l’un des architectes de l’»Ostpolitik» du Vatican. Cette ouverture à l’Est du Vatican pendant la période communiste a été récemment vivement critiquée par le cardinal slovaque Jan Korec, archevêque de Nitra. Y aurait-il eu une alternative à cette politique?
Cardinal König: En accord avec le pape, il s’agissait d’abord pour le cardinal Casaroli de disposer à nouveau d’évêques idoines pour diriger les diocèses dans les pays communistes. C’était une situation très difficile. Il cherchait à obtenir de chacun de ces Etats la permission de nommer des évêques, tout en voulant maintenir également des contacts avec l’Eglise clandestine. Avec le recul, j’arrive difficilement à m’imaginer comment Rome aurait pu établir des contacts avec l’Eglise clandestine sans couper tous les ponts avec les gouvernements concernés. On devait tenter de le faire de facto de façon extrêmement subtile. On était sur le fil du rasoir.
APIC: Les attentes que l’on avait du côté de l’Eglise après la chute du communisme en Europe de l’Est se sont-elles réalisées ?
Cardinal König: Quand on regarde en arrière, l’on doit constater que nos attentes étaient surfaites. Ainsi, d’après les statistiques disponibles, les deux tiers des Allemands de l’Est n’ont aucun lien avec une Eglise. C’est pareil en République tchèque et dans certains autres pays de l’Est. Le désarroi provoqué par le communisme dans la jeune génération est bien plus profond que nous ne l’imaginions. Raison pour laquelle je comprends aussi le cardinal Korec, un homme fantastique dans la clandestinité, qui a réalisé des choses formidables. La question est de savoir comment on aurait pu davantage aider depuis l’extérieur pour préparer l’Eglise clandestine à l’ouverture.
APIC: La sécularisation ne touche pas seulement les pays de l’Est. L’Occident connaît également un recul dramatique de la chrétienté.
Cardinal König: La sécularisation est évidente. Mais l’on constate en même temps une renaissance du religieux, car une telle réalité appartient tout simplement à l’être de l’Homme. Les questions sur le sens de la vie, l’origine et la destination de sa propre existence, ne peuvent pas être évacuées. Ces questions taraudent justement la jeunesse.
APIC: Mais ils ne se retrouvent pas nécessairement dans les Eglises constituées…
Cardinal König: Cela peut venir du fait que nous avons placé trop au niveau intellectuel ce qui réellement fait l’essence de l’Eglise et l’intérêt des gens pour l’Eglise. Nous ne prenons pas assez en compte que la voie du christianisme est le témoignage des hommes. Quand je prends la Bible pour lire les Actes des Apôtres, je vois que les premiers chrétiens ont témoigné de leur foi. C’est pourquoi j’en suis persuadé: le renouveau de l’Eglise vient des paroisses et des communautés qui deviennent vivantes. Que ces dernières soient devenues plus petites n’est pas tragique en soi si elles deviennent plus vivantes. C’est cela la force de l’Eglise.
APIC: Quelle signification a votre devise d’évêque: «Dire la vérité avec amour» ?
Cardinal König: J’accepte complètement la vérité de la Révélation, mais il s’agit de savoir comment je la transmets. Il est très important que j’annonce l’Evangile en comprenant l’époque actuelle, l’environnement, l’opinion publique. Je ne peux convaincre personne par la force, seulement inviter. Car la foi est une décision très personnelle, qui appartient en dernier ressort à la responsabilité propre de l’individu. On ne peut imposer la foi à personne, seulement l’offrir avec amour.
APIC: Aujourd’hui, à l’âge de 95 ans, quand vous regardez en arrière, y a-t-il quelque chose que vous corrigeriez dans votre vie ?
Cardinal König: En considérant mon parcours, je me pose la question de savoir si j’ai toujours bien utilisé mon temps. J’ai certainement aussi fait des fautes, mais c’est aux autres de juger. (apic/kna/cs/be)




