A la frontière avec le Rwanda, dispersés aux alentours de la ville de Goma recouverte d’une épaisse couche de lave noire, 300’000 rescapés du volcan Nyiragongo luttent pour la survie. Dans l’indifférence générale des médias. Témoignage de Soeur
«9 mois après la terrible éruption qui a fait des dizaines de morts et détruit 80% de cette ville qui abritait près d’un demi million d’habitants, les rescapés, dépourvus de tout, ont cessé d’exister pour les médias, personne n’en parle plus!» Soeur Orencja, une religieuse pallotine de 57 ans, lance un cri d’alarme: «dans ma région, 80% de la population infantile souffre malnutrition.»
La religieuse polonaise dirige depuis 4 ans un Centre thérapeutique nutritionnel à Rutshuru, non loin de la frontière du Rwanda. Elle était ce week-end de passage à Fribourg à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique internationale «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED) pour attirer l’attention sur le sort des victimes de l’éruption volcanique du 17 janvier dernier qui a déplacé 500’000 personnes qui vivent désormais sur les collines, dans des abris de fortune, ou auprès de membres de leur famille dans les villages alentours.
Selon les experts, souligne-t-elle, le volcan Nyiragongo a déversé en janvier dernier plus de 20 millions de tonnes de lave qui ont en grande partie recouvert la ville de Goma, autrefois grand centre de commerce, marché agricole et carrefour de communication sur la route du Rwanda.
«La lave a atteint par endroits une hauteur de 12 m. 80 % de la ville a été avalée: bureaux, églises, cathédrale, marchés, routes, magasins, tout a été englouti.», lance la religieuse aux yeux bleus, en montrant les photos de la coupole renversée d’une église qui surnage au- dessus de la lave, qui a littéralement avalé un collège de plusieurs étages. «Plus de 300’000 personnes chassées par cette catastrophe sont totalement oubliées dans cette zone, et ils doivent survivre sans eau potable, ni électricité, ni logement..»
Comme si le déchaînement des forces naturelles ne suffisait pas, l’action des hommes s’ajoute au désastre humanitaire. Dans cette zone troublée sous occupation rwandaise, en proie à la rébellion, quatre forces militaires se partagent la province de Goma: les militaires rwandais, leurs alliés, les rebelles du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), qui sont constamment attaqués par les rebelles Maï-Maï, appuyés par des membres des ex-FAR, les forces armées de l’ancien régime hutu rwandais, ou des milices interahamwe.
Plus de 80% des enfants de Rutshuru souffrent du marasme ou du kwashiorkor
Se refusant à parler politique, la missionnaire pallotine veut consacrer toute son énergie à «ses enfants», qui sont recueillis avec leur mère au Centre Matumayini (»espérance» en swahili, la langue locale). Plusieurs nouveaux malades arrivent chaque jour au Centre, qui ne peut accueillir que 70 patients à la fois. Des enfants décharnés ou au corps boursouflé par la malnutrition, dont les chairs gonflées font éclater la peau devenue fragile comme du papier.
Elle avoue qu’elle a parfois peur: impossible de sortir de la bourgade et de faire plus d’un kilomètre, car les collines sont contrôlées par les rebelles et les bandes armées qui n’hésitent pas à s’introduire dans le dispensaire à la recherche de médicaments, de nourriture ou d’argent. La nuit, les tirs sont fréquents.
«Plus de 80% des enfants à Rutshuru sont atteints soit de marasme, dû au manque général de nourriture, soit de kwashiorkor, une maladie causée par le manque d’ingestion de protéine», indique-t-elle.
Le Centre Matumayini, dont elle s’occupe avec une autre religieuse pallotine, offre au prix d’un dollar américain par mois les soins de santé, l’éducation ménagère aux femmes, peu instruites pour la plupart. Certaines, incapables de payer le prix de 1 dollar, font les travaux de jardinage en compensation.
«Nous obligeons parfois certains femmes à travailler au jardin. C’est à la fois leur participation et une formation de base qu’elles reçoivent», précise Soeur Orencja. Car ces mères de famille, très jeunes pour la plupart, n’ont pas reçu d’éducation ménagère. De toute façon, il n’y a pas d’école pour ces filles qui vivent dans des huttes sur les collines. «Ces femmes, ajoute-t-elle, sont vieilles avant l’âge. L’espérance de vie dans la région, estimée à 65 ans, pourrait descendre à 45 ans dans dix ans si rien n’est entrepris pour améliorer la situation. La religieuse polonaise tient à le souligner: l’apport financier de l’AED, qui finance des projets pastoraux à Rutshuru, est indispensable pour poursuivre son action.
Seule la présence missionnaire redonne l’espoir de vie
«Le climat à Goma est quelque fois décevant. On a comme l’impression que la nature est contre nous; parfois les cultures (maïs, haricots, pommes de terre) poussent très bien, et soudain de fortes pluies s’abattent et emportent tout.» Malgré ces aléas doublés de la situation de «ni guerre ni paix» qui sévit dans la région – et qui laisse son lot de cadavres au bord des routes – , la population garde encore l’espoir et fait preuve de joie de vivre et de vitalité. «Surtout grâce à la présence missionnaire, car quand les missionnaires partent, c’est le signe qu’il n’y a plus rien à espérer».
Sur place, plusieurs congrégations missionnaires collaborent et pallient souvent l’absence des structures étatiques, dont les fonctionnaires ne sont plus payés depuis belle lurette. Outre l’Eglise catholique, protestants et musulmans sont aussi ouverts à la collaboration oecuménique et interreligieuse. Grâce à cette collaboration entre les confessions et un grand engagement, les communautés de base retrouvent la force de vivre. MMM
Encadré
De la Pologne aux Grands Lacs
Soeur Orencja, dans la vie civile Helena Zak, est née en Pologne il y a 57 ans. Elle est invitée par l’oeuvre d’entraide internationale catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» pour témoigner de sa mission dans la région des Grands Lacs africains où elle vit depuis 23 ans. Cette infirmière de formation a choisi de vivre sa vie auprès des pauvres loin de son pays et de sa culture. A 17 ans, elle entre à la Congrégation des soeurs Pallotines et prend le nom de Orencja.
En 1979, elle part au Rwanda, où elle reste 19 ans. Elle travaille dans un Centre de santé comme infirmière et directrice. Depuis 1998, date où la guerre éclate dans l’ex-Zaïre, elle vit en République Démocratique du Congo (RDC).
La mission de soeur Orencja est située dans la brousse, à environ 75 km de la ville de Goma. Privées de tout contact avec le monde extérieur, sans poste, ni téléphone, les soeurs vivent dans une constante situation de peur. Elles ont été victimes de vols par les rebelles et ont, à plusieurs reprises, échappé à la mort. Soeur Orencja dirige le «Centre thérapeutique nutritionnel» de la commune de Rutshuru-Murembi, qui a 70 lits et accueille des enfants de tout âge qui souffrent de malnutrition. (apic/mmm)



