Assez différente de celle de Bâle en 1989, cette rencontre n’a pas permis de percée décisive, mais ouvre un nouveau processus. A certains médias trop pressés de parler d’échec, les participants rappellent que les contacts établis et la sincérité des dialogues valaient largement le déplacement.
A la veille de l’entrée dans le troisième millénaire, le deuxième Rassemblement oecuménique européen qui s’est achevé dimanche à Graz, en Autriche, restera sans doute un événement fondateur dans l’histoire de l’oecuménisme. Ni concile, ni assemblée délibé
«Celui qui cherchait un résultat immédiat est à mon avis à côté de la plaque, et sera déçu. Graz n’est pas un concile, ni même une assemblée avec un mandat précis, mais un événement», relève le Père Roland B. Trauffer, secrétaire de la Conférence des évêques suisses et participant à la rencontre. En ce sens on pourrait dire qu’il préfigure ce que doit être l’Eglise une communauté unie dans la prière autour de la Parole de Dieu et à l’écoute les uns des autres. L’Eglise s’exprime ici dans son sens catholique, c’est-à-dire universel.
«L’expérience de Graz est pour moi plus importante que les textes» renchérit avec enthousiasme Mgr Kurt Koch, evêque de Bâle, qui a prononcé dimanche au Stadtpark de Graz l’homélie de la célébration de clôture. «Comme Suisses, nous avons déjà une certaine pratique oecuménique mais ce que j’ai vécu à Graz est ma plus forte expérience dans le domaine. Nous n’en sommes qu’au début et c’est vrai que le dialogue est difficile, notamment avec l’Est. Nous devons sortir de nos schémas de pensée Suisse = Suisse allemande et Europe = Europe de l’Ouest. Selon l’expression du pape Jean Paul II, l’Europe doit respirer par ses deux poumons.»
Le Père Trauffer, qui a déjà eu l’occasion de participer à plusieurs rassemblements œcuméniques de ce genre, avoue avoir été un peu déçu du contenu des discussions et des messages. «Mais j’ai été très frappé par le témoignage de délégués pour qui cette expérience de rencontre et de partage a été vraiment la première et restera unique. C’est le cas en particulier des délégations de l’Est. Nous n’avons pas le droit d’être pessimistes, même si le message final ne répond pas à toutes les attentes, il est le résultat d’un plénum impressionnant et prometteur.»
Une situation que le métropolite Daniel de Moldavie et de Bukovine, collaborateur du COE à Genève pendant 8 ans, a explicité très clairement: «Graz fut la première occasion pour les Roumains orthodoxes, gréco-catholiques et protestants de se rencontrer à un tel niveau. C’est un résultat qui compte.»
Querelles orthodoxes-catholiques?
De l’extérieur le débat a parfois pu donner l’impression agaçantes, de querelles de ménage entre catholiques et orthodoxes, autour des questions de prosélytisme et de restitution des biens ecclésiastiques. Les accusations virulentes du patriarche orthodoxe de Moscou ont fait mouche. La présence des réformés et des évangéliques est importante pour les catholiques comme pour les orthodoxes, relève le Père Trauffer. «Ils ont généralement un langage plus direct et s’impliquent dans les questions sociales. Certains diront alors qu’il s’agit de sociologie ou de politique et moins de christianisme, mais cela nous aide à éviter le nombrilisme spirituel. Selon l’Evangile, les chrétiens sont le levain dans la pâte. Catholiques et orthodoxes doivent peut-être encore perdre un peu de leur «pudeur» et sortir à la fois de leur langage technique et d’un modèle traditionnel de société chrétienne.
Des femmes très compétentes
La question de l’égalité homme-femme dans l’Eglise et dans la société est peut-être une de celles où la déception est la plus grande. Le message final se contente d’une formule assez générale qui demande de «promouvoir le statut et l’égalité des femmes dans tous les domaines, y compris dans les instances des prises de décisions, tout en préservant l’identité distincte de l’homme et de la femme». Soit une position en retrait avec les formulations du document préparatoire qui parlait de don, de vocation et de ministères ecclésiaux. Les femmes prêtres anglicanes avec leur col romain ne passaient pourtant pas inaperçues dans les rangs de l’assemblée.
«Je comprends la réaction de certains milieux féminins et féministes, admet le Père Trauffer. Il est légitime que les femmes aient eu leur propre centre de rencontre pour provoquer une prise de conscience. Quant à organiser une manifestation vendredi devant le plenum, cela ne me gêne pas du tout. Au sein de notre groupe de travail étudiant la question de l’unité visible des Eglises, les femmes se sont fait entendre de manière très compétente face aux cardinaux et aux métropolites.»
«Il faut reconnaîître aussi, ajoute le secrétaire de la Conférence des évêques suisses, que la question se pose aussi à l’intérieur même des Eglises et pas seulement chez les catholiques. Certaines Eglises luthériennes, par exemple, ne veulent pas de l’ordination des femmes.
Le Rassemblement a-t-il été trop masculin? «Hormis la présidence, tenue conjointement par le cardinal Miloslav Vlk et le Révérend John Arnold, j’ai trouvé à tous les niveaux de l’organisation une certaine parité hommes-femmes reflet des réalités sociales et ecclésiales. Le message final comme le document de travail et les recommandations consacrent des chapitres à l’égalité hommes-femmes. Pour les catholiques, cela confirme les efforts actuels pour apprécier la contribution des femmes.» Parmi les 9874 participants enregistrés à Graz, on a compté par ailleurs 53% de femmes.
L’affirmation de la transcendance
L’aspect le plus spécifique de Graz s’est probablement concentré sous la tente des célébrations et dans les églises de la ville, par l’écoue de la parole de Dieu et l’affirmation de la transcendance. Chaque jour, matin, midi et soir les participants ont pris le temps de la louange et de l’intercession commune. «Le simple fait d’avoir une chorale formée de membres issus de toutes les Eglises est très significatif. Le partage de groupes bibliques entre catholiques, orthodoxes et protestants, pour nous Suisses, paraît aller de soi, mais pour beaucoup c’était une expérience nouvelle, remarque le Père Trauffer. On n’en fera jamais assez. Je pense que la prière aurait pu être plus présente au plénum».
Trop de protocole
Lors du Rassemblement de Graz, le cardinal Franz König, ancien archevêque de Vienne, a relevé que les questions de prestige figuraient parmi les plus délicates de l’oecuménisme. Une situation que les délégués ont pu apprécier puisque les deux premières séances plénières ont été presque exclusivement consacrées aux salutations et discours officiels. Le Père Trauffer regrette qu’on ait perdu passablement de temps pour les salutations protocolaires, même si les plus hauts dignitaires de toutes les Eglises étaient présents. «C’est un peu absurde car cela nous a privés d’un temps de rencontre précieux dans les groupes de travail. Avoir ces messages par écrit aurait été suffisant. Au cours de la rencontre et dans les coulisses, la plupart d’entre eux ont su cependant se montrer attentifs et disponibles. L’état d’esprit était détendu et les contraintes horaires pas trop strictes. Les gens se trouvaient bien.»
L’après Graz
Le grand défi, c’est l’après Graz et la poursuite du dialogue, relève Georg Vischer, délégué bâlois de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse. Les divers textes discutés ont atteint un bon niveau, même s’ils ne répondent pas à tous les désirs. Même s’ils n’ont pas de caractère contraignant pour les Eglises, ces textes devraient permettre de créer une dynamique de dialogue
«Le groupe de travail auquel j’ai participé s’est penché sur quatre domaines dans lesquels des progrès peuvent être réalisés», souligne le pasteur Pierre Genton, de Lausanne. Réécrire ensemble l’histoire de nos divisions devrait être un objectif prioritaire. Manifester des signes visibles de réconciliation par des célébrations communes, l’échange de pasteurs, de professeurs et d’étudiants, un engagement commun pour le service des pauvres et peut-être l’hospitalité eucharistique ouvre aussi des voies sur le chemin de l’unité.
«Nous avons également souligné que l’oecuménisme doit se vivre à la base et qu’il faut pour cela apprendre à mieux nous connaître.» Le point le plus délicat de la rencontre de Graz a été et restera certainement d’établir la limite entre mission et prosélytisme, entre évangélisation légitime et abus.
La suite en Suisse peut se voir sous deux axes: La poursuite et l’encouragement des activités déjà en cours avec la mise en œuvre des recommandations de Graz. Les participants suisses à Graz ont d’ailleurs adressé une pétition aux délégués pour demander, avant la fin de l’année, l’organisation d’une rencontre pour définir les domaines dans lesquels l’engagement pour la réconciliation est prioritaire et pour proposer des pistes concrètes aux Eglises, paroisses et communautés. Il est indispensable d’entretenir une réelle culture du partage, dans l’oecuménisme, et la gestion non violente des conflits, dans la solidarité avec les exclus, dans le partage du pouvoir entre femmes et hommes, dans la responsabilité envers la création.
Une autre manière de prolonger Graz est d’offrir notre aide à d’autres Eglises par exemple dans la recherche sur notre mémoire collective., conclut le Père Trauffer. (apic/mp)



