«A nom di Père, di Bouebe è peu di Saint-Echprit. Que l’Bon Dûe aivô
vos». «Au nom du Père, du Fils…» Une ou deux fois l’an l’abbé Yves Pron-
gué et le chanoine Jacques Oeuvray commencent en ces termes l’office du dimanche. Le premier est curé de Boncourt, le second de Delémont. Ils ont en
commun d’être Jurassiens. D’origines «ajoulote». Et d’avoir «traduit» de A
à Z la messe en patois. Une langue qu’ils cultivent tous deux avec cet accent vrai des gens du terroir. L’inculturation façon jurassienne. Qui remplis à chaque fois l’église. Notre reportage.
Le patois se meurt. Et les patoisants, qu’ils soient Fribourgeois, Valaisans ou Jurassiens, notamment, passent aujourd’hui volontiers pour les
derniers des Mohicans de la langue de nos grands-parents. Situé à la frontière des langues doc et d’oil, le Jura connaît des patois issus des deux
langues. La défense de cette langue est inscrite dans la Constitution du
nouveau canton. Environ 5% de la population la parle couramment. Principalement en Ajoie, en Haute-Ajoie, dans la Courtine franc-montagnarde, ou
dans le Val Terbi, dans le district de Delémont. Là où agriculture rime
avec terre. Travaillée. Depuis des générations à faire ployer n’importe
quel arbre généalogique.
Pas étonnant dès lors que rubriques, chroniques, pièces de théâtres, essais ou autres études se suivent. En patois. Pour marquer le retour aux
sources que cette langue symbolise. En même temps qu’elle affirme une identité. Pas étonnant non plus que depuis près de huit ans maintenant, la messe en patois soit célébrée à tour de rôle une ou deux fois pa année dans
les districts des Franches-Montagnes, de Porrentruy et de Delémont. Dans
des églises combles. Avec la complicité des abbés Nicoulins et Rebetez,
Ajoulots – de la région d’Ajoie, dans le district de Porrentruy – eux aussi, à l’instar des curés Prongué et Oeuvray.
Pour ce dernier, l’expérience est extraordinaire. «Je ne pense pas qu’on
prêchait en patois par le passé, à une époque où cette langue était encore
«le» moyen usuel de communication. J’ai cherché, demandé dans les bibliothèques si on avait des recueils de sermons en patois. Introuvable. Il n’y
en a pas. Pas d’avantage qu’on a de mémoire d’homme souvenir d’une homélie
en patois». assure Jacques Oeuvray.
Jusqu’à il y a une dizaine d’années… Mais seuls l’accueil et l’homélie
se disaient en patois», confie-t-il. Tout est désormais traduit. Les lectures de la Bible, les prières, la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique… Sans oublier l’homélie, «qui donne souvent lieu à de gros
éclats de rires.
«Le patois est une langue savoureuse. Et c’est vrai que nous sortons de
l’homélie traditionnelle», explique de son côté le curé Prongué. Silence…
Le temps d’une lueur amusée… «Les gens pouffent volontiers de rire. Parce
que vous utilisez des mots qui font naturellement rire. Tenez, lorsqu’on se
prépare à l’Eucharistie et qu’on reconnaît nos «èrtieulons», nos bêtises
littéralement… Quand on demande au «Bon Dûe de nos paidjenaie» pour «nos
èrtieulons dains not vie». C’est peut-être pas très recuelli comparé aux
autres célébrations. Mais alors quelle chaleur. Et quelle fabuleuse ambiance».
Pauvre au niveau du vocabulaire, le patois n’est pas seulement une
langue. «C’est aussi une manière de penser, de vivre. La sauvegarde de cette langue nous est donc apparue importante. Pas uniquement au niveau culturel ou de son parlé quotidien. Mais aussi dans la transmission de la foi.
Et comme les milieux patoisants sont généralement des gens issus de milieux
ruraux très catholiques…»



