La chapelle St-Pierre à Lucerne, après son réaménagement |  © Martin Wittwer / freitreppe.com
Suisse

A qui et à quoi servent les églises?

A qui et à quoi servent les églises? A l’heure du recul de la pratique religieuse et du changement des attentes des communautés, la question n’est pas anodine. La 4e Journée suisse du patrimoine religieux, tenue le 27 août 2021, à l’Université de Berne a ouvert quelques pistes de réponses.

Le lieu de la rencontre qui a réuni représentants des Eglises, théologiens, architectes, et responsables du patrimoine, était en lui même symbolique. L’aula universitaire, aménagée dans une ancienne halle industrielle de la Fabrikstrasse, témoigne que les bâtiments peuvent avoir plusieurs vies, a relevé le professeur d’esthétique religieuse et ecclésiastique Johannes Stückelberger, organisateur de la journée.

Les églises ont une vie

Contrairement aux idées reçues, les églises, même si elles ont plusieurs siècles, ont presque toutes connu des transformations et des réaménagements majeurs. Vouloir les adapter aux usages de l’époque est donc parfaitement légitime. Les églises, même lorsqu’elles ont une grande valeur historique et artistique ne sont pas des musées, mais des lieux de vie pour les communautés.

De nombreuses paroisses expriment aujourd’hui le besoin de pouvoir utiliser leurs espaces religieux de manière plus flexible. Cela requiert des ajustements concernant la conception de la salle, la disposition des places, le mobilier, les bancs, le décor, la lumière, l’acoustique ou encore le chauffage…  Autant de travaux qui nécessitent une concertation attentive des compétences et des responsabilités. Échanges et volonté de dialogue entre les divers acteurs doivent donc être au cœur de toute démarche de réaménagement d’église.

Dimension théologique

4e Journée suisse du patrimoine religieux à l’Uni Berne | © Maurice Page

Pour David Plüss, professeur de liturgie à l’Université de Berne, la question est d’autant plus délicate qu’elle engage non seulement des éléments architecturaux, artistiques et patrimoniaux, mais aussi des questions de sensibilité religieuse ou de goût. En fin de compte l’aménagement des lieux de culte a une dimension théologique, symbolique et pastorale. Elle dit beaucoup de la vision de l’Église de ses concepteurs. La dynamique de la flexibilisation des espaces est donc complexe.

Depuis le IVe siècle et l’époque constantinienne, où l’Église a été officiellement reconnue, on a commencé à bâtir des édifices spécifiquement destinés au culte. Dans le même temps, l’Église s’est structurée sur le modèle d’organisation de l’État. Des règles, de symboles et des rites précis ont été établis. L’église doit dès lors manifester le mystère de la foi. La flexibilité antérieure a disparu.  

L’époque actuelle, notamment à travers les mouvements charismatiques, aspire à des célébrations plus libres et davantage dans le goût de l’époque. Ce que l’aménagement  traditionnel ne permet guère. A une Église plus «liquide» correspondent des espaces plus ouverts. Les frontières se déplacent entre le sacré et le profane, la liturgie et la vie quotidienne, l’intérieur et l’extérieur. Tout ceci doit cependant se faire en préservant l’identité des lieux et en maintenant les aspects symboliques, dans une vision à long terme.

Maintenir la substance

Reto Nussbaumer, conservateur des Monuments historiques du canton d’Argovie, a rappelé de son côté que les édifices de culte de toutes les époques et de tous les styles, répondent non seulement aux usages religieux, mais sont des marqueurs importants des paysages locaux. Ils appartiennent ainsi à l’héritage commun. Ce qui implique la nécessité de les préserver.

Aujourd’hui, les responsables du patrimoine se basent sur deux critères principaux: le maintien de la substance à long terme, qui a la priorité sur l’usage et les besoins actuels, et la réversibilité c’est-à-dire le fait de pouvoir revenir à un état antérieur. Le conservateur a néanmoins insisté pour dire qu’on peut presque toujours trouver des solutions répondant aux attentes des uns et des autres. «Avec la sagesse on se bâtit une maison, avec l’intelligence on la rend solide», conclut-il en reprenant le Livre des Proverbes.

Des églises ouvertes et accueillantes

C’est avant tout à partir d’exemples concrets de réaménagement d’églises au cour des dernières années que les participants ont échangé sur leurs expériences et leurs pratiques.

«Je n’aime pas le terme d’assainissement, ni même ceux de restauration ou de rénovation. Je préfère celui de remise à neuf (Erneuerung), a témoigné Richard Bobst, membre du conseil de la paroisse réformée de Langenthal. On dit que les églises doivent être ouvertes et accueillantes. En théorie c’est une évidence, mais en pratique ce n’est pas toujours le cas: espaces étroits, circulation difficile, aspect sombre et froid…  Pour lui une ‘remise à neuf’ passe par deux voies: l’amélioration des espaces et la rénovation par la technique, éclairage, sonorisation, chauffage, locaux annexes, WC, cuisine etc.

Retrouver un état plus originel

Le temple réformé de Kloten a retrouvé un aménagement plus proche des origines | Hannes Henz

Pour le réaménagement du temple de Kloten, l’architecte Kaspar Fahrländer a eu de la chance. L’édifice historique baroque avait déjà été profondément remanié en 1958. Il n’a ainsi pas dû se plier a des exigences trop fermes des services du patrimoine. La rénovation revient en fait à quelque chose de plus proche de l’état d’origine tout en répondant aux exigences actuelles. Originalité: les bancs sont conçus pour pouvoir être orientés dans diverses directions selon l’usage souhaité et quatre espaces ouverts ont été créés aux angles de la nef.

Le temple de l’Esprit c’est le cœur des fidèles

«Pour la chapelle catholique St-Pierre à Lucerne, nous avons placé le projet sous trois exigences», témoigne Florian Flohr, responsable de l’équipe pastorale. La ‘désanctuarisation’ (Entemplung) dans le sens ou selon l’apôtre Paul, le temple de l’Esprit est le cœur des fidèles et non pas les murs d’un bâtiment. Le deuxième axe a été celui de la participation des utilisateurs. Le dernier a été celui de la polyvalence en évitant de se cantonner à un usage ou un groupe. Résultat: un espace totalement libéré de mobilier fixe que l’on peut aménager selon les circonstances. Avec l’inconvénient que la transformation est assez fastidieuse.

Remettre l’église au milieu du village

Le temple de Felsberg (GR) au coeur du village | Kirchgemeinde Felsberg

Fadi Ratti, pasteur de Felsberg, dans les Grisons, s’est demandé comment remettre l’église au milieu du village. A la question  qu’est-ce qu’une église? Il a répondu «une table avec un toit». Le petit édifice, juché sur une butte rocheuse, avec une nef unique encombrée  de deux rangées de bancs fixes, offrait peu de place. L’idée a donc été de remettre en valeur l’espace du cimetière qui l’entoure. (cath.ch/mp)

La paroisse du Sacré-Coeur à Genève | Google Map)

Le Sacré-Coeur, au coeur battant de la ville de Genève
L’église du Sacré-Coeur à Genève, au pied de la Veille-Ville, longeant la plaine de Plainpalais, occupe une place centrale, a souligné Philippe Fleury, président du Conseil de paroisse. Après le terrible incendie qui l’a ravagée en 2018, la volonté d’en refaire un lieu central de la vie catholique à Genève s’est imposée. Construit comme un temple maçonnique au milieu du XIXe siècle, l’édifice a été récupéré par les catholiques quelques années plus tard.
Le projet est d’en faire une «maison d’Eglise» offrant de nombreux services et susceptible d’attirer les gens. Sur quatre niveaux, le nouveau Sacré-Coeur comprendra non seulement une salle de culte , mais aussi un restaurant, une salle des fêtes des bureaux et un espace multi-culturel.
Toute la structure s’articulera autour d’un grand puits de lumière du toit jusqu’au sous-sol. «Dieu envoie sa lumière d’en haut et la prière des fidèles monte vers le ciel», image Philippe Fleury.  Le projet, d’un coût total de 20 millions, devrait bientôt pouvoir être mis en route. MP

L’église d’Hauterive avec la verrière gothique du choeur | © Maurice Page

Hauterive l’histoire d’un malentendu
 L’église abbatiale d’Hauterive, aux portes de Fribourg, bâtie en 1150, est un monument historique d’importance nationale. Le désir des moines cisterciens de réaménager son espace intérieur, s’est heurté au veto de la Commission fédérale des monuments historiques (CFMH).
«C’est un vrai malentendu» a déploré l’Abbé Marc de Pothuau. «La disposition de nos stalles provoque la très nette séparation des deux assemblées: celle des moines dans les stalles, tournés les uns vers les autres et celle des hôtes dans des rangés de bancs qui font face aux autels latéraux. Le message que l’architecture donne aux hôtes est clair : Le lieu sacré se trouve là où ils n’ont pas accès ; là-bas se déroule l’action qu’ils peuvent au mieux observer et sinon juste entendre. Assister en «spectateur aveugle» à la liturgie des moines n’est pas la ‘participation pleine est active’ que demande le concile Vatican II».
Le projet des religieux était donc de réaménager fondamentalement la disposition des lieux pour voir les moines et les fidèles constituer une seule assemblée.
Mais la réponse de la Commission fédérale des monument historiques, a contesté précisément ce concept: «Les actes liturgiques traditionnels si caractéristiques de l’ordre des Cisterciens et à peine visibles pour les fidèles présents dans la nef seraient désormais publics, en quelque sorte, et donc privés d’une partie de leur force. Inscrite dans l’espace et son agencement traditionnel, , la vocation première des Cisterciens, à savoir être des médiateurs entre le «monde» (les laïcs à l’ouest) et Dieu (l’autel, à l’est), serait gommée par le nouvel agencement des stalles et concéderaient aux laïcs l’espace hiérarchiquement supérieur à proximité de l’autel.»
Pour l’Abbé de Pothuau, la CFMH entretient ainsi la confusion si répandue au sujet d’une fausse hiérarchie des vocations. La question du réaménagement des lieux de culte «trouve  à Hauterive le lieu d’un débat passionnant et vite passionné puisque ce n’est pas seulement l’identité monastique qui y est en jeu mais aussi quelque chose de l’identité des historiens de l’art en Suisse. On mesure alors combien il serait souhaitable que moines et conservateurs puissent réellement se rencontrer pour se comprendre», a conclu Marc de Pothuau.
Malgré les divergences non résolues, l’église d’Hauterive bénéficiera d’une rénovation complète a tenu à rassurer Charles-Henri Lang, ancien architecte cantonal fribourgeois et président de la commission de bâtisse. MP

La chapelle St-Pierre à Lucerne, après son réaménagement | © Martin Wittwer / freitreppe.com
27 août 2021 | 18:25
par Maurice Page
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