Abbé Joël Pralong: "L'Eglise a beaucoup trop moralisé!"

«L’Eglise a beaucoup trop moralisé, mis trop souvent l’exigence de la loi avant la vision d’une Eglise relationnelle… Ce système, où le prêtre est séparé du peuple, appartenant à la dimension du sacré, est arrivé au bout!» L’abbé Joël Pralong, supérieur du séminaire de Sion à Givisiez, aux portes de Fribourg, ne mâche pas ses mots.

Le prêtre doit gérer des paroisses – «il a parfois la charge de vingt clochers» – et doit aussi administrer le personnel.  «On lui demande encore, en plus d’être un saint et un surhomme. Le prêtre aujourd’hui n’a plus le temps d’écouter son humanité… Il y a des prêtres  qui dérapent, qui se suicident parce qu’ils dérapent. Même les évêques ne savent pas comment faire, l’image de l’institution est dégradée…»

«La doctrine de l’Eglise est certes importante»

Et c’est justement le message d’une Eglise fraternelle, qui ne se laisse pas paralyser par des dogmes, que ce prêtre «un peu rebelle» veut faire passer dans ses livres, déjà plus d’une vingtaine publiés à ce jour. Ces ouvrages portent notamment sur l’affectivité, les suicides des jeunes, les adolescents, les abus, l’homosexualité, l’amour, la culpabilité, les prêtres…. Une partie d’entre eux ont déjà été traduits dans sept langues, et l’auteur est invité depuis quelques temps à donner des conférences pour les prêtres au Brésil, sur des sujets qu’il aborde sans tabou.

«La doctrine de l’Eglise est importante, elle une lumière sur le chemin, mais c’est le Christ qui est la lumière dans les cœurs»

«Sur le terrain, j’essaie d’avoir la dimension du pasteur qui s’imprègne de l’odeur de notre humanité, qui écoute le Christ dans les autres. La doctrine ne nous donne pas des réponses toutes faites, elle n’est pas un prêt-à-porter. En présence d’une personne concrète, la pastorale, c’est du sur-mesure». Le Valaisan se sent comme un guide de montagne qui entraîne les autres vers le sommet, d’abord en les aimant.

«Si on veut aller vers le sommet, il ne faut pas hésiter à reprendre l’homme à son altitude, tout en bas s’il le faut. Partir de son désir d’aller plus haut, se réjouir des petits pas faits sur ce chemin». La clef de la pastorale, pour Joël Pralong, ce n’est pas de donner des réponses toutes faites, mais plutôt de donner l’envie d’aller plus loin. Et aller plus loin, pour le prêtre valaisan, cela signifie aussi découvrir d’autres horizons, d’autres cultures, et surtout d’autres visages.

‘Soutane au vent’

«Pour moi, voyager – c’est ce que je décris dans mon dernier livre ‘Soutane au vent, Journal d’un curé voyageur’ * –, c’est partir à la découverte de cette humanité sans idée préconçue, pour être à l’écoute des populations, de leur cultures, de leurs croyances, de leur foi, encore une fois sans les juger».

«Je m’émerveille de ces croyances qui s’unissent dans cette solidarité avec les plus pauvres, quelle que soit leur religion», lance Joël Pralong. Touché par les réalités découvertes sur le terrain lors de ses multiples voyages autour du globe, il a fondé en 2002 l’association «Enfants de Saïgon»- qui permet de financer des parrainages scolaires pour les enfants pauvres du Vietnam et la construction d’une école. «Je découvre à chaque fois sur place la beauté de l’Eglise, un autre visage que celle qui prévaut dans le public aujourd’hui, marquée par les scandales des abus sexuels. Il est vrai qu’un arbre qui craque fait plus de bruit que toute une forêt qui pousse!»

La société matérialiste détruit des jeunes

En rencontrant des gens pauvres, à l’autre bout de la planète, le prêtre valaisan a été touché par leur rage de survivre, de s’accrocher, d’être solidaires, de prendre soin des autres. «J’ai trouvé auprès d’eux des valeurs humaines extraordinaires et ces valeurs ont réveillé les miennes. J’ai réalisé que la société occidentale matérialiste, basée sur la réussite et marginalisant les plus faibles, est devenue esclave de l’économie, au détriment des valeurs intérieures. Elle détruit des jeunes, car cette société ne prend que les meilleurs… J’en ai souffert étant jeune. Cela m’a beaucoup aidé pour comprendre les jeune laissés sur le bord du chemin».

A plusieurs reprises, durant les vacances, Joël Pralong a pris avec lui des jeunes, qui grâce aux rencontres sur le terrain – notamment dans les mouroirs de Calcutta – ont découvert les valeurs qu’ils avaient en eux-mêmes, et ont changé de chemin.

Les mouroirs de Calcutta

«Une jeune fille de 18 ans, qui nous a accompagnés à Calcutta, se cherchait. La vision de cette misère l’a transformée, et elle est devenue sage-femme, pour aider les autres. D’autres ont été secoués, dans un voyage en Egypte, quand ils ont dû soigner des lépreux dans un village du désert».

Le «curé voyageur», qui s’est déjà rendu ces trois dernières décennies dans une bonne vingtaine de pays – du Zaïre au Brésil, en passant par le Vietnam ou l’Algérie –,  nous fait découvrir ces transformations tout au long de son dernier ouvrage: la découverte de réalités comme les favelas du Brésil ou les mouroirs de Calcutta peut ébranler profondément un jeune de chez nous, le faire sortir de ses certitudes, et lui faire découvrir une autre dimension, en particulier celle de la solidarité avec les plus démunis. JB


* Joël Pralong, Soutane au vent. Journal d’un curé voyageur, Editions Cabédita, Bière, 2019.


«J’étais rebelle et je le suis un peu resté»

L’abbé Pralong le souligne avec conviction: «Si je ne m’accepte pas avec mes faiblesses, la grâce ne pourra entrer, je resterai un être humain divisé».  Lui-même, né en 1956 à Salins, localité de la commune de Sion, rappelle que tout ne fut pas facile dans son enfance. «J’avais des problèmes scolaires, j’étais rebelle, un enfant des rues, en quelque sorte, mais déjà un chef de bande. Les enseignants me frappaient, je faisais de la casse pour attirer l’attention. A 14 ans, on me disait: qu’est-ce qu’on va faire de toi, t’es nul!»

Et aujourd’hui, ironie du sort, Joël Pralong est supérieur du séminaire de Sion… à la demande de son évêque, Mgr Jean-Marie Lovey, qui lui a fait confiance. Entretemps, le jeune, qui depuis enfant voulait être prêtre, a fréquenté l’Ecole paramédicale à Fribourg et l’Ecole d’infirmières et d’infirmiers en psychiatrie à Genève.

Travail en psychiatrie

Joël Pralong a travaillé 3 ans en psychiatrie et 2 ans en soins généraux avant d’entrer au séminaire de Sion et d’entreprendre des études de théologie à l’Université de Fribourg. Ordonné prêtre en 1984, il a été curé en paroisse en Valais pendant trois décennies, notamment dans le secteur de Nendaz, avant d’être appelé à la tête du séminaire de Sion, à l’automne 2014. Voilà le «curé voyageur» attaché à former les futurs prêtres du diocèse. «Jeune, j’ai rencontré les bonnes personnes qui ont cru en moi, j’ai découvert que j’avais des compétences, d’autres capacités. J’ai rattrapé le temps perdu!» (cath.ch/be)

Livres de Joël Pralong: parus aux éditions Saint-Augustin, aux éditions des Béatitudes, aux éditions Cabédita et aux éditions Parole et Silence.

L'abbé Joël Pralong, directeur du séminaire de Sion à Givisez | © Jacques Berset
21 mars 2019 | 17:00
par Jacques Berset
Calcutta (4) , Joel Pralong (12) , Saïgon (2) , séminaire de Sion (1) , Vietnam (55)
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