International

Abus dans les congrégations féminines, un thème largement inexploré

Alors que l’Eglise catholique aborde depuis un certain temps déjà les abus sexuels et psychologiques commis par des prêtres sur des mineurs et a mis en place des mesures et des protocoles opérationnels, les abus commis au sein des congrégations religieuses féminines sont un thème «largement inexploré», relève le Père jésuite Giovanni Cucci, dans les colonnes de La Civiltà Cattolica en date du 1er août 2020.

Pour le rédacteur de la revue jésuite italienne, les abus sexuels et psychologiques sur mineurs sont sans doute prédominants, mais certainement pas exhaustifs. Aux yeux du Père Cucci, docteur en philosophie et licencié en psychologie, l’on n’a pas encore accordé suffisamment d’attention aux abus au sein des congrégations de femmes commis par certaines mères supérieures.

«Fascination du pouvoir» dans certaines congrégations féminines

Dans ce cas, les abus ne prennent généralement pas la forme de violences sexuelles et n’impliquent pas des mineurs, mais ils n’en sont pas moins importants, et ont des conséquences non négligeables. D’après l’expérience pastorale et les entretiens à ce sujet, il s’agit surtout d’un abus de pouvoir et de conscience. L’article présente certaines des situations et des questions que cela soulève en ce qui concerne l’avenir de la vie consacrée féminine et relève la «fascination du pouvoir» dans certaines congrégations féminines.

Dans son long article, le Père Cucci donne l’exemple de mères supérieures qui s’accrochent à leur charge durant des décennies instituant une sorte de pouvoir personnel sur leur communauté et s’octroyant des privilèges et procurant des avantages à des proches, gérant leur institut comme une «entreprise familiale». L’auteur cite les privilèges de certaines mères supérieures ayant le meilleur accès aux soins alorsque la simple religieuse ne peut même pas aller chez l’ophtalmologiste ou le dentiste, «parce l’on doit économiser».

Des religieuses trop souvent laissées à elles-mêmes

Dans le numéro du 25 janvier 2020 de Donne Chiesa Mondo, le supplément féminin mensuel du journal du Vatican L’Osservatore Romano, le cardinal Joao Braz de Aviz, préfet de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, soulignait déjà que des abus sexuels et des abus d’autorité se sont produits et se produisent encore au sein des congrégations religieuses féminines et devaient être traités «avec transparence et audace».

Cardinal João Braz de Aviz, préfet de la congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique | © Bernard Hallet

Joao Braz de Aviz citait par exemple le cas d’une sœur chargée de la formation abusant des novices. Ce phénomène qui touche la sphère féminine intime est resté plus longtemps caché que les cas impliquant des prêtres et des religieux, notait le préfet de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique.

Une maison pour les religieuses renvoyées de leur communauté

Quant aux religieuses qui sortent de leur communauté, elles sont trop souvent laissées à elles-mêmes, voire complètement abandonnées. Pour faire face à ces situations tragiques, le pape François a en effet décidé de créer une maison à Rome pour accueillir des religieuses renvoyées de leur communauté par leurs supérieures, surtout si elles sont étrangères.

Le cardinal brésilien notait encore qu’il y a «des cas très difficiles, dans lesquels les supérieures ont conservé les documents des religieuses qui voulaient quitter le couvent, ou qui ont été renvoyées. Ces personnes sont entrées au couvent en tant que religieuses et se trouvent ensuite dans ces conditions ! Il y a également eu quelques cas de prostitution pour subvenir à leurs besoins. Ce sont des ex-sœurs ! Les religieuses scalabriniennes ont pris soin de ce petit groupe. Mais certains cas sont vraiment difficiles, car nous sommes confrontés à des personnes blessées avec lesquelles nous devons rétablir la confiance».

Refus de l’obéissance aveugle

Le cardinal Braz de Aviz soulignait dans l’article de Donne Chiesa Mondo que dans des communautés, il y a des religieuses qui ont tendance à obéir aveuglément, sans dire ce qu’elles pensent. «Dans la vraie obéissance, au contraire, il faut dire ce que le Seigneur suggère à l’intérieur, avec courage et vérité».

Le Père Giovanni Cucci souligne le fait que les congrégations qui accueillent de nouvelles vocations sont celles qui laissent un plus grand espace de liberté à ceux qui en font partie et une plus grande autonomie, à savoir pouvoir sortir, mener une activité pastorale, étudier, enseigner.

Moins d’écho médiatique pour les abus subis par les religieuses

Pour le rédacteur de La Civiltà Cattolica, il est de la responsabilité de l’Eglise de vérifier et de superviser la manière dont le gouvernement est exercé, afin que de tels abus ne se répètent pas et que ceux qui souhaitent se consacrer au Seigneur puissent se voir offrir une manière «plus évangélique de vivre l’autorité et la vie fraternelle».  La grande attention accordée à juste titre à la maltraitance et aux abus commis contre des enfants par des membres du clergé ne doit pas empêcher de s’occuper correctement des situations concernant les congrégations féminines, même si elles ne recevront pas le même écho médiatique, conclut le Père Cucci, car «ici aussi, il s’agit de donner une voix à ceux qui n’en ont pas». (cath.ch/civiltàcattolica/be)

Sœurs de la Charité de Québec dans le collimateur de la justice | Photo prétexte iStock/dziewul
2 août 2020 | 14:56
par Jacques Berset
Partagez!