Abus sexuels: Etre vigilants mais ne pas voir le mal partout
Interview : Marco Tuberoso, responsable de ‘mira’ Suisse
Genève, 1er avril 2015 (Apic) En 2014, Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) a exprimé son souhait d’une formation de prévention des abus sexuels pour tous les agents pastoraux de son diocèse. Cette formation, menée en lien avec l’association ‘mira’ revêt un caractère obligatoire. Elle a eu lieu en début d’année à Genève. Guylaine Antille, responsable de la communication de l’Eglise catholique romaine de Genève (ECR), a rencontré le responsable romand de ‘mira’ Marco Tuberoso qui commente son intervention.
Q: Dernièrement, vous étiez, à Genève pour une formation – prévention dispensée à l’ensemble des agents pastoraux du canton. Quand vous avez su que vous alliez intervenir auprès de prêtres et d’agents pastoraux de l’Eglise catholique-romaine, quelles furent vos premières réactions?
Marco Tuberoso : J’ai été très content ! Effectivement, par le passé, j’avais déjà pris contact avec certaines instances de l’Eglise pour proposer de la prévention, mais elles avaient répondu par la négative. Grâce à l’implication directe de l’évêque du diocèse, Mgr Charles Morerod, le message allait enfin pouvoir être donné. Ensuite, j’avoue avoir eu quelques craintes que les agents pastoraux et les prêtres ne viennent que contraints et forcés. Le défi pour ‘mira’ a été surtout de leur donner cette formation sans qu’ils se sentent jugés en quoi que ce soit, mais au contraire, qu’ils puissent la voir comme une possibilité d’être reconnus dans leurs compétences, tout en leur donnant des outils clairs pour faire face à cette thématique.
Q: Si vous deviez poser un regard critique sur la gestion des affaires de pédophilie dans l’Eglise que diriez-vous?
M.T. : Durant les années 1980 ou 1990, face à cette thématique, l’Eglise n’a pas réagi différemment que n’importe quelle autre instance de l’époque. Durant cette période, le dévoilement d’abus sexuel était une honte pour la victime, sa famille, l’institution et bien sûr pour l’auteur d’abus. Dès lors, c’était normal de soulever le couvercle, de tout mettre dans la boîte et de refermer la boîte.
Par contre, dans les années 2000, pour ce que j’en sais, ce n’est pas forcément la gestion de l’Eglise qui a été problématique, quoique vouloir continuer à gérer ces situations à l’interne n’était pas très «malin», mais plutôt la communication donnée à la population sur sa position concernant les abus.
Q: Qu’avez-vous pensé des différents échanges avec les agents pastoraux ?
M.T.: J’ai rencontré des gens ouverts, sincères, très impliqués, prêts à la discussion et à se remettre en question. Ce fut des échanges étonnants et très enrichissants.
Q.: En quoi cette matinée de formation peut-elle être vraiment utile pour empêcher des contacts inadéquats?
M.T. : Premièrement, le but de nos formations est de lever le tabou concernant les contacts adéquats, inadéquats et les abus. Il est reconnu que l’abus sexuel a toujours lieu dans les zones d’ombres. Donc nous espérons que les participants au cours ‘mira’ puissent se sentir plus à l’aise pour communiquer sur cette thématique et sachent aussi comment mieux réagir en cas de contacts inadéquats et d’abus sexuels.
Pour arriver à cela, il est important que nos messages clés soient bien compris. Même si les abus sexuels existent il ne faut pas voir le mal partout! En cas de suspicion d’abus, il ne faut pas rester seul. Il est important que les institutions réfléchissent à cette thématique et communiquent sur un schéma d’intervention en cas de suspicion.
Encadré 1
Abus sexuels et contacts ‘inadéquats’
Les échanges et la réflexion menés en groupe d’une quinzaine de personnes ont permis de travailler d’abord sur les définitions et donc les différences entre «contacts physiques sains» et «abus sexuels». On parle d’abus sexuel lorsqu’un individu utilise sa fonction ou sa position supérieure, son emprise ou sa force pour tourner à son avantage le rapport de pouvoir afin d’obtenir une quelconque satisfaction sexuelle.
Outre les abus sexuels caractérisés, on parle aussi de contacts ‘inadéquats’. En travaillant sur des cas tirés de situations réelles, les participants ont pu se rendre compte à quel point il est parfois difficile de tirer des conclusions valables pour l’ensemble des cas, tant le vécu, l’origine sociale ou culturelle peuvent influencer la tolérance par rapport à certains actes. Par exemple un contact physique comme poser la main sur l’épaule peut déjà être perçu comme ‘inadéquat’ par certains alors que d’autres estiment ce geste tout fait ‘normal’.
La deuxième partie de l’échange s’est penché sur l’attitude à avoir en cas de soupçons. Il s’agit de prendre les soupçons au sérieux, mais de garder son calme. Il est utile de prendre des notes pour faire la part des choses entre les ressentis et les faits. L’échange a également porté sur les principes d’intervention pour établir les responsabilités des uns et des autres en fonction des rôles occupés au sein de l’institution.
Encadré 2
L’association mira Suisse
Reconnue d’utilité publique, l’association ‘mira’, dont le nom, tiré de l’es-pagnol, signifie ‘regarde’ est politiquement et religieusement neutre. Elle est dotée d’un service d’experts qualifiés, offrant des cours et des ateliers de sensibilisation, un soutien aux milieux de loisirs suisses qui s’engagent dans des projets de prévention et des conseils en cas de soupçons ou d’abus sexuels avérés.
Les professionnels qui travaillent à mira Suisse ont tous une formation spécifique dans le domaine de l’enfance et de l’adolescence, et plus particulièrement dans l’accompagnement et la prévention en cas d’abus sexuel. Ils sont psychologue, pédagogue, sexologue ou travailleur social. www.mira.ch
Marco Tuberoso
Responsable romand de l’association ‘mira’, Marco Tuberoso est spécialisé dans le domaine de la protection de l’enfance et de l’accompagnement aux victimes. Après avoir développé un programme de prévention de la violence dans un service de psychologie scolaire, il a participé à des auditions de jeunes victimes menées par les centres LAVI (du nom de la Loi fédérale sur l’aide aux victimes). En parallèle de son engagement pour la prévention, il travaille sur mandat dans une association d’aide aux victimes d’abus sexuels et fait de l’accompagnement d’adolescents auteurs d’abus.
(apic/ecr/mp)




