Actualité: Alors que le nouveau Premier Ministre israélien Ehud Barak a promis durant sa campagne électorale d’évacuer d’ici un an la «zone de sécurité» qu’Israël occupe au Sud Liban, ses supplétifs libanais de l’Armée du Liban Sud (ALS) se sont retirés p

APIC – Reportage

Liban: Dans Jezzine libérée, la crainte plus que la liesse

Jacques Berset, agence APIC

Jezzine, 22 juin 1999 (APIC) Sitôt passé le dernier barrage de l’Armée libanaise à Kfar Falous, le bus entre dans «zone libérée» de Jezzine, à l’est de Saïda, au Sud Liban. Une certaine inquiétude se lit sur les visages. Dans le «corridor de la mort» que nous empruntons, près de 200 habitants ont été tués ces quinze dernières années par les mines ou les bombes dissimulées dans les accotements. Aujourd’hui, les talus, débroussaillés, ont été passés au peigne fin, mais on ne sait jamais… Notre reportage.

Depuis Saïda, sur la côte méditerranéenne, nous nous dirigeons vers Jezzine, à une trentaine de km à l’Est, en direction de la «zone de sécurité» occupée par Israël, au milieu de collines aux champs abandonnés et aux bâtiments criblés de balles. Nous franchissons les anciens postes fortifié de l’ALS, l’Armée du Liban-Sud, installés jusqu’à fin mai à l’entrée du village de Roum. Le check-point filtrait toutes les entrées et les sorties des habitants de cette vaste prison où la population était prise entre l’enclume israélienne et le marteau de la Résistance libanaise, emmenée par les combattants musulmans chiites du Hezbollah et d’Amal.

Les 35 villages du «caza» de Jezzine étaient jusqu’à la fin mai sous la coupe des supplétifs de l’ALS, une milice chrétienne dirigée par le «général félon» Antoine Lahad. Ses soldats sont les «harkis» d’Israël qui occupe militairement plus de 10% du territoire libanais. Sous les coups de butoir meurtriers du Hezbollah, l’ALS a évacué précipitamment la zone dans la nuit du 31 mai, créant un dangereux vide sécuritaire.

Encore traumatisée par les massacres et les destructions des villages chrétiens de l’Est de Saïda, la population craint désormais que la débandade de l’ALS ne provoque des règlements de compte sanglants et l’implantation des fondamentalistes musulmans dans la zone libérée. En juin 1982, l’Est de Saïda a subi l’occupation israélienne lors de l’opération «paix pour la Galilée», puis la fureur destructrice des diverses milices palestino-musulmanes aspirées dans le sillage du retrait israélien de 1985. L’histoire pourrait se répéter à Jezzine.

La «fiancée des cascades» a perdu sa joie de vivre

Située au flanc de la montagne, à plus de 1000m d’altitude, à la croisée des chemins entre le Chouf, la Békaa-Ouest et la partie méridionale du pays, Jezzine était appelée poétiquement «la fiancée des cascades». «C’était avant les malheurs de la guerre qui ont décimé sa jeunesse. Jezzine redeviendra-t-elle un jour la ville pleine de charme où il a toujours fait bon vivre ?» Question lancinante des habitants restés sur place, pris dans la nasse de l’ALS, suspects de collaboration avec Israël. Si à Beyrouth, on célèbre officiellement la «libération» de Jezzine, sur place, dans cet ancien centre de villégiature admirablement situé dans une cadre de hautes collines, la crainte pour l’avenir domine, plutôt que la liesse de la libération.

Une statue de la Vierge, réplique en plus petit de Notre-Dame du Liban à Harissa, accueille les rares visiteurs à l’entrée de la ville aux maisons à l’architecture libanaise typique, en pierres de taille et toits en tuiles rouges. Le «caza» de Jezzine reste fier de son patriotisme libanais et de son caractère multiconfessionnel. Aujourd’hui, pourtant, c’est le marasme: sur les 60’000 habitants de la région, seuls quelque 5’000 sont restés sur place, dont 3’000 à 3’500 dans le chef-lieu. Dans la ville prostrée, quelques portraits du président Emile Lahoud, certains déchirés, collés lors de sa récente visite, quelques rares drapeaux libanais hissés sur les maisons, des visages qui se détournent, un jeune en chaise roulante, témoin du drame des jeunes miliciens de l’ALS mutilés dans une guerre qui n’est pas la leur. Quelques sourires timides également.

200 jeunes miliciens en attente de leur jugement

Dans l’église de Saint-Maron, un petit groupe de jeunes filles entonne un «alléluia», mais le cœur n’y est pas. «La ville a beaucoup souffert depuis 1976. Notre région est à la recherche de son paradis perdu…», lance en guise de bienvenue le Père Raymond Eid, curé de la paroisse maronite et seul prêtre resté dans la ville. Une profonde tristesse se lit sur son visage.

«200 jeunes chrétiens d’ici sont aujourd’hui livrés à la justice… C’est la dernière vague des soldats de l’ALS qui se sont rendus, refusant de suivre le général Lahad à Marjayoun, dans la «zone de sécurité» contrôlée par Israël. Se considérant Libanais et innocents, ils se sont présentés en ayant confiance dans la justice de leur pays. J’espère une issue favorable. Ils doivent être traités avec beaucoup de sollicitude, en tenant compte de la situation dans laquelle ils ont été forcés de vivre.» Le vicaire épiscopal maronite est originaire du Chouf, mais il vit à Jezzine depuis 42 ans. Ces miliciens, ce sont ses enfants: le curé de Saint-Maron les a baptisés, mariés. «J’en ai aussi enterré plusieurs dizaines, tués dans les accrochages avec le Hezbollah, victimes des obus et des mines…»

Ces jeunes n’avaient guère le choix, ils ont souvent été recrutés de force, parfois dès l’âge de 14 ans. Le général Lahad avait décrété le service militaire obligatoire, les privant de scolarité. Pour beaucoup, la solde, qui a fini par se situer entre 600 et 1’200 dollars, sans compter les primes de risques, était une véritable manne. Dans cette région déprimée, elle permettait de faire vivre toute la famille. Quel sort sera réservé à ces «agents d’Israël»? Les députés du Hezbollah ont proposé l’adoption d’une loi d’amnistie en faveur des miliciens qui quitteraient l’ALS.

«Nul n’a à donner des leçons de libanisme aux fils de Jezzine», martèle l’ex-député Edmond Rizk. Une délégation de notables jezziniotes vient de rendre visite au secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, afin d’obtenir des garanties qu’il n’y aurait pas d’actes de vengeance contre ceux qui ont abandonné de l’ALS et se sont mis à la disposition de la justice libanaise. Au monastère historique de Machmouché, où des miliciens apeurés avaient trouvé refuge, le Père Boulos Khawand refuse lui aussi de condamner. Pour le supérieur du couvent, ces jeunes ne sont pas des «collabos»: «Ce sont nos fils et nous avons le devoir de les protéger, afin qu’ils retournent dans le giron de la légalité.»

L’ALS s’est installée dans la région en 1985, précise le Père Raymond Eid. Certains ont servi quelques mois, un an, parfois plus. Tous ceux qui se sont rendus ont certes été engagés dans l’ALS, mais certains l’ont quittée il y a déjà 8 ou 10 ans. Seul un petit nombre d’entre eux, une trentaine, n’ont fait défection qu’au moment du départ de l’ALS. Directeur de la Caritas de Jezzine, le Père Eid insiste sur la détresse qui prévaut dans la région: «La porte du Liban Sud reste un champ d’opérations meurtrières, de mort et de misère. Jezzine, ville et «caza», a subi une hécatombe. En quinze ans, depuis le «cessez-le-feu», la liste des victimes, la plupart des jeunes, n’a cessé de s’allonger et compte déjà plus de 200 martyrs, tués par les obus de canons, les bombes qui ont explosé sur leur passage… Nous avons près de cent veuves, des dizaines d’orphelins, de nombreux blessés et mutilés, des personnes âgées abandonnés sans aucun soutien, des malades sans aucun moyen de se soigner…»

Nos jeunes, injustement traités d’»agents d’Israël»

Le curé de Jezzine s’interrompt, l’exposé des calamités auxquelles la ville doit faire face serait trop long. «La région, qui comptait 60’000 habitants, a connu une hémorragie, à tel point qu’à la fin, il n’en restait plus que 5’000. Avec le blocus et les barrages à l’entrée et à la sortie de la zone, on se sentait vraiment pris au piège. La joie de la libération reste entachée par la douleur et les larmes, parce que l’on ne peut oublier facilement 200 jeunes qui avons enterrés ces dernières années, 200 autres jeunes qui sont livrés à la justice et qui sont encore absents. Ce qui ajoute encore à l’amertume de leur absence, c’est qu’ils sont injustement accusés d’être des traîtres et des agents, et traités comme tels.»

Mettant en cause «une situation de politique internationale et nationale qui a bien voulu que nous soyons enfermés dans cette vaste prison», le Père Eid, souligne l’amertume d’une jeunesse abandonnée et ensuite accusée d’avoir trahi sa patrie, alors que la plupart du temps, elle cherchait tout simplement à nourrir sa famille. «Nous avons toutefois pleine confiance dans la justice de notre pays.» Dans notre escorte, un officier chrétien des services de renseignement de l’Armée libanaise fait entendre un son de cloche moins conciliant. Lui, qui à plusieurs reprises a dirigé les tirs de la défense antiaérienne contre les avions israéliens attaquant le territoire libanais, estime qu’en cas de nécessité, il faut tuer les soldats de l’ALS : «Ce sont des supplétifs d’Israël, des alliés de l’ennemi !»

Angoisse et deuil

Le Père Eid se fait l’avocat des familles qui vivent dans l’angoisse pour leurs enfants, et dans le deuil aussi. L’air fatigué, la voix lasse, les yeux rougis, il rappelle qu’on vient une nouvelle fois d’ensevelir des jeunes, des pères de famille. «Tous les deux ou trois semaines, nous avons porté en terre des jeunes tués dans des accrochages. Des villages du «caza» de Jezzine ont perdu 20 jeunes, d’autres 30…Plus de 200 ont été tués depuis 1985.» Et de rappeler que l’initiative de la création de l’ALS a été prise par le gouvernement libanais, bien avant 1985. «Face aux diverses milices présentes sur le terrain, ce sont les autorités qui ont à l’époque décidé d’envoyer un officier, le major Saad Haddad. Après la guerre de 1985, les choses ont changé et le gouvernement a rompu avec l’ancienne ALS. C’est ensuite seulement que le général Lahad, se retirant de Saïda, qui a pris le commandement de cette milice accusée de collusion avec Israël. Certainement au départ la motivation du général Lahad était patriotique. Il voulait empêcher que les milices gauchistes ne s’emparent de la région.»

Le curé maronite l’admet, la présence de l’ALS n’était plus nécessaire depuis longtemps. Elle est désormais dissoute à Jezzine. «Les gens n’ont pas vraiment de regret qu’elle soit partie, parce que nous tenions vraiment à retrouver la liberté, à la disparition des barrages. Nous avons des assurances de la part du gouvernement que personne n’entrera ici à part l’Armée libanaise. La question du départ de l’ALS était posée depuis longtemps, mais à vrai dire, les ficelles de toutes les décisions militaires et politiques de la région ne sont pas entre nos mains. La politique internationale y est pour quelque chose.»

La région de Jezzine, coupée durant quinze ans du reste du pays, a vu son développement totalement négligé. Avec le retour du gouvernement, les autorités espèrent que les choses vont changer: des chantiers sont ouverts, on répare les routes, les bureaux gouvernementaux ouvrent à nouveaux leurs portes. Le président Lahoud, ainsi que le Premier Ministre Salim El-Hoss, d’autres membres du gouvernement et les responsables du développement, ont tous fait le déplacement de Jezzine. Un signal positif en direction d’une population dans l’expectative.

Raymond Eid souhaite que ses paroissiens, en grande réfugiés ou désormais établis à Beyrouth, reviennent peu à peu. «Ils ont des affaires privées ou sont fonctionnaires. Avant les événements, ils remontaient ici pour le week-end; certains y laissaient même leur famille. Avec les barrages, c’était devenu très difficile. IL reste à peine un paroissien sur dix actuellement, mais j’espère qu’ils retourneront. Certains font déjà le trajet pour le week-end. Avec l’aide au développement que promet le gouvernement, j’espère que la grande majorité reviendra d’ici un an.»

Le prêtre maronite place sa confiance en Dieu: «Nous sommes réputés dans cette région pour être de bons chrétiens, tolérants. Et même les malheurs que nous avons subis, nous les considérons comme une participation à la Passion du Christ. Cela a été notre Golgotha, et il faut toujours, dans cette montagne libanaise, qu’il y ait un crucifié pour le salut des autres. Après le Vendredi Saint, il y a le matin de Pâques, et pour nous, cela a déjà commencé.» (apic/be)

23 juin 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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