Actualité: Alors que les autorités israéliennes font état d’une levée partielle du bouclage des territoires occupés, donnant l’illusion que la vie pour les Palestiniens a retrouvé un semblant de normalité, la réalité sur le terrain est toute autre. En par
APIC – INTERVIEW
Jérusalem: Le ministre israélien Yigal Bibi veut faire de l’an 2000 une année de la paix
De la poudre aux yeux si rien ne change, estime Mgr Lutfi Laham
Jacques Berset, Agence APIC
Jérusalem, 3 septembre 1997 (APIC) Le vice-ministre israélien des Affaires religieuses, Yigal Bibi, a lancé un appel aux leaders chrétiens du monde entier afin de faire de l’an 2000 une année de la paix, sur le modèle des années olympiques dans la Grèce antique. L’intention est louable, fait-on remarquer dans les milieux chrétiens de Jérusalem, mais encore faut-il qu’Israël n’empêche pas, sous prétexte de «sécurité» l’accès des lieux saints aux pèlerins, mais surtout aux chrétiens de l’Eglise locale, qui ont le malheur d’être Palestiniens.
«Nous aspirons tous à la paix pour l’an 2000, anniversaire de la naissance du Christ, mais tant qu’Israël maintient sa politique visant à couper totalement Jérusalem du reste des territoires palestiniens et veut faire oublier Jérusalem aux Palestiniens, ces appels ne sont que de la poudre aux yeux», estime Mgr Lutfi Laham, exarque du Patriarcat grec-melkite catholique de Jérusalem. «Le vrai sens du Jubilé – du latin ’jubilare’, se réjouir – signifie que nous voulons être dans la joie et dans la paix, mais pour ce qui est de l’appel à la paix, j’espère que Monsieur le Ministre le lance d’abord à son propre gouvernement!»
Bouclage de Bethléem: «une erreur», concède le Ministre israélien des Affaires religieuses
Le vice-ministre israélien, qui a rencontré en fin de semaine les responsables des diverses communautés chrétiennes de Jérusalem, a reconnu que le bouclage durant une quarantaine de jours de la ville de Bethléem, fermée aux pèlerins chrétiens du monde entier, a été une «erreur». Une telle punition collective a fait beaucoup de tort à l’image d’Israël et a porté un coup sévère au tourisme de pèlerinage, les pèlerins étrangers n’ayant plus nécessairement la garantie d’accéder aux lieux saints.
Yigal Bibi a déclaré aux responsables des pèlerinages et aux membres du Comité pour le Jubilé de l’an 2000 – représentant les diverses obédiences chrétiennes de Jérusalem -, qu’une voie devait être trouvée pour permettre durablement l’accès des pèlerins aux lieux saints bibliques qui ont vu la naissance de Jésus. Bibi s’est montré optimiste, estimant que les pèlerins à l’occasion du nouveau millénaire pourront non seulement visiter Israël, la Jordanie ou l’Egypte, mais également la Syrie, l’Irak ou le Liban.
Par contre Mgr Kamal Hanna Bathish, évêque auxiliaire du Patriarcat latin de Jérusalem et chargé par le Vatican de la coordination des festivités du Grand Jubilé en Terre Sainte, remarque que la paix dans la région est de plus en plus fragile. Et de souligner que tous les chrétiens, également les Palestiniens qui vivent sur place, devraient avoir accès aux lieux saints de Jérusalem, Nazareth, Bethléem ou Jéricho. Le patriarche latin de Jérusalem, Mgr Michel Sabbah, a pour sa part déclaré à Ramallah que les célébrations du Jubilé de l’année sainte 2000 pourraient être compromises par les obstacles mis par Israël à l’accès aux lieux saints.
Le Saint Sépulcre, qui abrite le tombeau du Christ à Jérusalem, s’il peut être visité par les étrangers, reste inaccessible aux chrétiens locaux de Terre Sainte qui vivent hors de la ville. Les Palestiniens chrétiens ne peuvent se rendre sur les lieux saints de Jérusalem, «c’est inacceptable» et cela constitue une violation de la liberté religieuse, affirme le patriarche latin. Dans une interview à l’agence APIC, Mgr Lutfi Laham déplore quant à lui le double langage israélien.
APIC: N’y a-t-il pas une contradiction flagrante entre l’appel lancé aux pèlerins étrangers de venir visiter les lieux saints à l’occasion du Jubilé de l’an 2000, et le fait que l’accès de Jérusalem est quasiment fermé aux chrétiens locaux ?
Mgr Laham: C’est de fait une situation totalement absurde: inviter les pèlerins chrétiens du monde entier est une chose. Encore faut-il leur faciliter l’accès des lieux saints, notamment de Bethléem, et non pas l’empêcher comme ce fut le cas cet été. Mais il y a plus grave: les chrétiens locaux, eux, n’ont pas la possibilité de se rendre aux lieux saints de Jérusalem. Nombre de nos jeunes fidèles, âgés de 12 ou 13 ans, n’ont jamais pu mettre les pieds dans la ville sainte.
APIC: Pour les Palestiniens, Jérusalem est le centre vital de leur culture, le nœud de communication entre le nord et le sud de leur territoire, là où se trouvent nombre d’institutions ééducatives, sanitaires et sociales. Les chrétiens de Bethléem ou de Beit Sahour, à l’instar des musulmans, n’ont-ils donc plus aucune possibilité de s’y rendre?
Mgr Laham: On le sait peu à l’étranger: Israël a coupé Jérusalem des territoires. On n’empêche pas l’accès des Palestiniens seulement dans des circonstances exceptionnelles – comme des attentats -, mais on le fait systématiquement, pour tout le monde. Les gens des territoires ne peuvent pas entrer sans permission spéciale, très difficile et longue à obtenir. Et les permis durement obtenus et distribués au compte-gouttes n’ont plus aucune valeur dès qu’Israël en décide ainsi, à l’occasion d’une fête juive par exemple, pour des raisons de «sécurité». La permission n’est souvent accordée que quand l’événement pour laquelle elle a été sollicitée a déjà eu lieu. Pour se rendre de Ramallah à Bethléem, il faut faire d’immenses détours, qui doublent, voire triplent la distance, et qui coûtent très cher en temps et en argent.
APIC: Peut-on parler de violtion flagrante de la liberté religieuse?
Mgr Laham: Bien sûr, les Israéliens invoquent des raisons de «sécurité» et nient vivement s’en prendre à la liberté religieuse. Dans les faits, ils empêchent le déroulement normal de la vie des communautés et la pastorale est très affectée par ces mesures. Certes, les restrictions ne sont pas spécifiquement religieuses, étant donné qu’elles affectent tous les secteurs de la vie: l’économie, l’éducation, la santé, la culture, la vie sociale, la pratique religieuse…
Tout le monde est visé: même nos diacres, nos prêtres et nos religieuses ne peuvent venir librement aux réunions. A l’instar de médecins ou de professeurs très dignes, d’ouvriers ou de petits commerçants à la recherche du moindre gagne-pain, ils doivent parfois entrer clandestinement, en empruntant des sentiers à travers les rochers et les champs d’oliviers, en escaladant les murs, à leurs risques et périls. Et s’ils se font prendre ? C’est l’emprisonnement ou l’amende, le tampon sur les papiers des «illégaux» qui les empêchera d’obtenir une permission à l’avenir.
D’un autre côté, les colons juifs dans les territoires palestiniens ont tous les passe-droits, leurs propres routes… Ce sentiment de discrimination et d’injustice révolte les gens et fait le lit de l’extrémisme.
Israël a la ferme volonté de faire oublier Jérusalem aux Palestiniens, qu’ils soient chrétiens ou musulmans Ces derniers y ont aussi leurs lieux saints! On dit: ’Jérusalem n’est
plus pour vous!’ Beaucoup de nos professeurs, qui doivent venir enseigner à Jérusalem, ne peuvent s’y rendre; les élèves sont aussi empêchés. Les écoles en souffrent grandement. Nous avons besoin de médecins, ils ne peuvent venir… A cause de la situation tellement désespérante, beaucoup de nos fidèles s’en vont dès qu’ils ont une occasion. Il y a 50 ans, les chrétiens de Jérusalem étaient 45’000, ils ne sont plus que 10’000 aujourd’hui. L’émigration est de plus en plus forte; on en ressent les conséquences tous les jours.
APIC: A vous entendre, on a l’impression que les Accords d’Oslo signés il y a déjà quatre ans, sont dans l’impasse, que la population est désespérée, et que l’explosion est proche…
Mgr Laham: C’est un fait, la population est à bout et devient agressive face au harcèlement quotidien… L’étape qui prévoyait le développement des infrastructures palestiniennes et l’accroissement de ses ressources économiques permettant une vie digne pour la population palestinienne n’a pas vraiment été réalisée. La population est très amère et désenchantée par rapport aux Accords d’Oslo.
J’espère qu’il n’y aura pas de regain de violence, mais il faut que des choses concrètes arrivent sur le terrain, et vite, sinon il faudra craindre le pire. On ne se fait bien sûr pas beaucoup d’illusions sur la prochaine visite de la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright, car on connaît la politique américaine en faveur d’Israël. Les gens en espèrent tout de même des améliorations, car il faut s’accrocher à chaque lueur d’espoir. Comme hommes d’Eglise, nous tentons d’apaiser les gens et de leur redonner de l’espérance et de la confiance, mais combien de temps encore cette situation intolérable durera-t-elle?
APIC: Une visite du pape Jean Paul II pour le Grand Jubilé de l’an 2000 ne pourrait-elle pas redonner l’espoir à la population?
Mgr Laham: Nous plaçons effectivement beaucoup d’espoir dans une visite de Jean Paul II à Jérusalem. Encore faut-il qu’il y ait une atmosphère favorable tant pour le pape que pour les pèlerins; la Terre Sainte doit être une terre de paix. Pour les chrétiens, la venue du pape est très importante, mais elle ne l’est pas seulement pour nous: tout le monde l’attend, Palestiniens et Israéliens, musulmans, juifs, catholiques et orthodoxes. (apic/be)



