Actualité: Dans un rapport diffusé le 19 juin 2001, Amnesty International dénonce les exactions commises notamment par les troupes rwandaises et la rébellion congolaise dans l’est du Congo RDC, où la guerre qui dure depuis quatre ans a fait 2,5 millions d
APIC reportage
Yverdon: L’abbé Kamalebo témoigne de la violence des affrontements à l’est du Congo RDC
Traqué, il se cache durant 22 mois dans la forêt tropicale
Bernard Bovigny, de l’agence APIC
Yverdon-les-Bains, 4 juillet 2001 (APIC) Arrivé en Suisse de la République Démocratique du Congo (RDC) le 12 février 1999, l’abbé Léonard Kamalebo travaille comme vicaire à la paroisse catholique St-Pierre à Yverdon-les-Bains. Mais avant de débarquer sur territoire helvétique, son chemin est passé par la forêt tropicale, dans laquelle il a dû vivre camouflé durant 22 mois, traqué aussi bien par les troupes d’occupation rwandaises que par l’AFDL (l’armée de conquête de Kabila). Il ne lui reste aujourd’hui plus qu’une arme pour lutter contre l’extrême violence dont sont notamment victimes ses compatriotes de l’Est congolais: la parole.
Le mouvement de défense des droits de l’homme «Amnesty International» vient de publier un rapport consternant sur les violences subies par la population civile dans l’est du Congo, ravagé par une guerre qui a fait 2,5 millions de morts en 4 ans. C’est cette situation de tension qui a provoqué la fuite de l’abbé Léonard Kamalebo dans la forêt tropicale, puis son arrivée en Suisse comme candidat à l’asile.
L’année 1994 voit l’afflux de réfugiés fuyant le génocide du Rwanda. Puis c’est au Congo RDC, qui s’appelait alors Zaïre, de connaître la guerre civile. Le futur président Laurent-Désiré Kabila s’allie en 1996 avec le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda pour renverser le gouvernement du maréchal Mobutu.
Dénoncer l’intolérable
C’est dans ce contexte explosif, marqué notamment par la soif de vengeance entre les ethnies hutu et tutsi, présentes surtout au Burundi et au Rwanda, que les événements vont se précipiter dans l’est du Congo. «Mon rôle n’était pas perçu clairement par les uns et les autres», précise Léonard Kamalebo. Le prêtre, qui était aumônier de tous les réfugiés sans distinction, a pu alors mesurer l’énorme difficulté de s’afficher médiateur sans être soupçonné de parti pris, et de dénoncer l’intolérable sans susciter en retour la violence. L’intolérable, pour l’abbé Kamalebo, a été le massacre, sur territoire congolais, de 200’000 réfugiés hutus par les forces rwandaises, composées de tutsis assoiffés de vengeance à la suite du génocide dont ils ont été les principales victimes. «Et ça continue aujourd’hui», précise le prêtre. L’intolérable qu’il dénonce, ce sont également les exactions commises par l’armée de conquête de Kabila: vols, viols, massacres, destructions, et enrôlement de plus de 6’000 enfants entraînés à tuer.
L’abbé Kamalebo tente tant bien que mal de protéger ceux qui lui sont confiés et appelle les différentes parties à renoncer aux massacres. Mais la violence, sous ses formes les plus intolérables, devient le seul langage entre les ethnies et les groupes politiques présents dans la région. «Trois tutsis étaient hospitalisés dans ma région au moment où la guerre a éclaté au Rwanda. Comme ils étaient menacés de mort par les nombreux hutus présents, j’ai obtenu d’être le seul à posséder la clé de leur chambre en tant qu’aumônier des réfugiés. Je les visitais tous les jours pour leur apporter leur nourriture. Un jour, j’ai trouvé la porte ouverte et la chambre vide. Quelqu’un était probablement venu les tuer. Je ne les ai plus jamais revus …», se rappelle l’abbé Kamalebo en citant un des nombreux exemples de l’horreur vécue au quotidien dans sa région.
Son activité parmi les réfugiés, et ses paroles de dénonciation très dures par rapport à la violence dont il est témoin ne passent pas inaperçus. La lutte du prêtre contre l’injustice débute déjà en 1991, lorsqu’il forme des communautés de base qui cherchent à défendre leurs intérêts et à se protéger des attaques venant de toutes parts. «Ces initiative déplaisaient au gouvernement de Mobutu. Et lorsque les forces de l’ordre venaient pour m’arrêter, la population locale organisait l’opposition», raconte Léonard Kamalebo, qui avait lui-même mis au point un système d’alarme avec des clochettes dans chaque habitation.
Dans la forêt, comme des primates
Mais en octobre 1996, le danger représenté autant par les armées des pays voisins (Rwanda, Burundi, Ouganda) que par celle de Kabila à laquelle elles sont par ailleurs alliées devient trop pressant. Avec près de 3’000 personnes, des réfugiés hutus et des Congolais apeurés par les exactions commises par l’armée rwandaise dominée par les tutsis, l’abbé Kamalebo doit se réfugier dans la forêt tropicale. Il y restera 22 mois en tout. «Nous avons vécu comme des primates, en nous adonnant à la chasse, la pêche et la cueillette», se souvient le prêtre. Le groupe a dû apprendre à observer pour assurer sa survie. Ainsi, les champignons mangés par les tortues étaient considérées comme comestibles, de même les fruits cueillis par les singes, et les plantes consommées par les chiens, qui pouvaient servir de médicaments.
Mais la maladie et les attaques des animaux sauvages (serpents, lions, singes des montagnes, léopards) ont eu raison de plusieurs centaines de ces fuyards. Et plusieurs parmi les plus vulnérables ont succombé à la fatigue. Le nombre de morts est difficile à évaluer, car le groupe n’a pas été compact durant ces deux années. Lorsque cela devenait intenable, Léonard Kamalebo se réfugiait quelques jours dans un village musulman, où ses traqueurs ne soupçonnaient pas sa présence. En août 1998, la population locale, avec laquelle il avait gardé de fréquents contacts, lui demande de partir en raison du danger qu’il leur fait encourir. L’évêque de Kasongo, puis le nonce à Kinshasa, lui intiment de quitter le Congo. La population locale simule alors son décès et organise un deuil qui durera un mois. La nouvelle de sa mort, qui se répand alors comme une traînée de poudre, lui permet de rejoindre tranquillement Kinshasa et de quitter le pays avec l’aide d’Amesty International.
«L’exil, c’est la mort avant de mourir»
Léonard Kamalebo est maintenant au bénéfice d’un permis B dans le canton de Vaud. Il peut donc demeurer en Suisse. Ce n’est pourtant pas ce destin qu’il avait souhaité. «L’exil, c’est la mort avant de mourir», affirme-t-il dans sa cure d’Yverdon-les-Bains. «A 39 ans, j’apprends à nouveau à vivre. J’ai perdu tous mes repères et je ne suis plus auprès des êtres qui me sont les plus chers». Il espère bien entendu retourner dans son pays, mais la situation actuelle ne le lui permet pas. «La nuit a beau durer, le jour finira bien par arriver», affirme l’abbé Kamalebo.
La réconciliation est le seul chemin vers la paix. Mais elle doit passer par la reconnaissance des fautes de chacun. «Tous, hutus, tutsis, Ougandais, Rwandais et Congolais, ont du sang sur les mains», souligne-t-il, «Mais il est très difficile d’interpeller une ethnie ou un peuple sans être accusé d’être à la solde des autres». (apic/bb)



