Actualité : De passage à Paris à l’occasion de la publication de son livre «Entre Dieu et le cosmos: une vision non dualiste de la réalité», (1) le théologien catholique indien Raimon Panikkar s’entretient avec le correspondant de l’APIC
APIC – Interview
Rencontre avec le théologien catholique indien Raimon Panikkar
La fin du colonialisme théologique
Jean-Claude Noyé pour l’agence APIC .
Paris, 2 décembre 1998 (APIC) Raimon Panikkar, théologien catholique indien réclame depuis longtemps la fin du colonialisme théologique. Pour être chrétien, il n’est pas nécessaire d’être spirituellement sémite et intellectuellement grec, insiste-t-il. Très engagé dans le dialogue interreligieux, le théologien plaide pour un changement d’approche fondamental. Pourquoi les chrétiens seraient-ils les seuls à accéder à la vérité ? «Si nous croyons à l’universalité du Christ, nous devons croire aussi à la diversité des langages qui nous mettent en relation avec Lui», explique-t-il.
APIC: Le jésuite Jacques Dupuis a été suspendu de cours à l’Université pontificale grégorienne de Rome. La Congrégation pour la doctrine de la foi lui demande des explications sur son livre «Pour une théologie chrétienne du pluralisme religieux». Or selon divers observateurs, les réflexions du Père Dupuis, par ailleurs assez proches des vôtres, sont neuves mais ni révolutionnaires ni menaçantes pour l’identité chrétienne. Comment réagissez-vous ?
Raimon Panikkar : Je souffre pour lui car c’est un homme de foi intègre et un ami proche. Je l’ai toujours défendu devant ses frères jésuites d’Espagne et j’ai eu l’occasion de lui dire que ses réserves sur mes positions étaient pertinentes. C’est regrettable. Mais ses thèses vont recevoir un coup d’éclairage, une explicitation. Cela fera avancer la réflexion. Quoi qu’il en soit, la fin du colonialisme théologique est irréversible, cela ne signifie pas la fin de l’Evangile ou de l’Eglise.
APIC: Qu’entendez-vous par colonialisme théologique ?
R.P.: Les pays d’Asie et d’Afrique particulièrement veulent êêtre pleinement associés à l’effort de réflexion sur la foi. Jusqu’à aujourd’hui, le christianisme reste totalement occidental. Je dis volontiers que pour être chrétien, il faut être spirituellement sémite et intellectuellement grec. C’est pour cela que la pensée chrétienne est restée tel un corps étranger en Inde et que j’en appelle à un nouveau concile de Jérusalem. Afin qu’on ne cherche plus à nous circoncire dans notre tête et qu’on mette à plat les principes fondamentaux du christianisme.
APIC: A ce propos, vous écrivez que le Christ est la Plénitude mais que les chrétiens n’ont pas la plénitude du Christ ? Comment faut-il le comprendre ?
R.P.: C’est un point capital. Jésus ressuscité est le Christ, et les chrétiens sont ceux qui découvrent le Christ dans, par et à travers Jésus. Mais le Christ n’est pas identifiable en toute exclusivité à Jésus. Le Christ alpha et omega, unigenitus et primogenitus, dont rend compte toute la tradition chrétienne, n’est pas immédiatement identique à Jésus de Nazareth,homme historique, fils de Marie. Ce Jésus là, avec ses protéines, n’est pas présent dans l’eucharistie. Mais le Christ, oui.
APIC: Certains théologiens vous reprochent de faire une dissociation entre le Christ et Jésus. En radicalisant votre position, ne risquez-vous pas d’être conduit à faire de Jésus-Christ un prophète ou un «avatar» au même titre que d’autres ?
R.P.: Je ne dissocie pas Jésus et le Christ. Je les distingue sans les séparer. Cela nous paraît paradoxal car nous sommes marqués par la logique formelle selon laquelle si A est égal à B, alors B est égal à A. Christ, c’est le nom que les chrétiens donnent à ce mystère découvert par eux dans Jésus mais qui dépasse infiniment la figure de Jésus.
APIC: Mais le christianisme n’a-t-il pas une place privilégiée qui tient à l’Incarnation même de Dieu dans l’histoire, à travers Jésus-Christ, Fils de Dieu, vrai homme et vrai Dieu ?
R.P.: Revoilà le colonialisme culturel et théologique. Pourquoi les chrétiens seraient-ils les seuls à accéder à la vérité ? Si nous croyons à l’universalité du Christ, nous devons croire aussi à la diversité des langages qui nous mettent en relation avec Lui. Pourquoi faudrait-il qu’il n’y ait qu’une seule culture, qu’une seule religion ? Ce n’est évidemment pas souhaitable. Il faut bien voir que chaque civilisation a ses propres mythes fondateurs. Et le mythe de l’Occident, c’est l’histoire. Comme si tout ce qui ne n’inscrivait pas dans l’histoire était irréel. Mais pour un Indien, le Dieu Krishna est justement d’autant plus réel, vivant, qu’il est transhistorique ! Il ne faut rien absolutiser, pas même l’Histoire.
APIC: L’effort missionnaire a- t-il alors encore un sens ? Si oui, quel visage doit-il prendre ?
R.P.: Mes amis hindous ont fait une étude fort sérieuse qui prouve, chiffres à l’appui, que les missionnaires chrétiens qui prêchaient la pauvreté évangélique étaient mille fois plus riches que ceux à qui ils la prêchaient. Pendant toute la colonisation anglaise, les missionnaires ont voyagé en train en 1ere classe. Mais si on annonce la Bonne Nouvelle non pas dans un sens triomphaliste mais de service, dans la joie de la vie, en chantant et dansant, en se sachant vraiment enfants de Dieu, alors sans doute sera-t-on «contagieux». Mais cela ne saurait être un endoctrinement et suppose que nous revenions en fidélité, avec beaucoup plus de profondeur au message de l’Evangile. En nous débarrassant de toute volonté sous-jacente et polluante de ramener l’autre à nos positions, par commisération ou en poursuivant une stratégie pour le convaincre. Si nous chrétiens, nous pouvons donner un peu de sérénité aux autres, si nous pouvons guérir les malades avec la force de notre spiritualité, alors tant mieux. Et inversement, on apprendra aussi des autres.
APIC: C’est tout l’enjeu du dialogue interreligieux ?
R.P.: Je préfère le mot intra-religieux car il renvoie à un dialogue qui touche au plus profond. Cela suppose que les Européens cessent de se sentir supérieurs mais découvrent en eux un vide, un manque de certitude. Ainsi compris, le dialogue entre les religions est un acte fondamentalement religieux, où Dieu est perçu non plus comme «idole» mais comme mystère qui toujours échappe.
APIC: Vous évoquez la nécessité d’ouvrir ce que vous appelez le 3ème oeil ? Qu’est-ce à dire ?
R.P.: C’est la connaissance mystique, qui ouvre à une autre dimension de la réalité. Une dimension dont nous n’avons plus conscience tant la science moderne, discursive, nous a émasculés. Nous sommes devenus des hommes machines, nous fétichisons le 2ème oeil, celui des sciences, de la technologie. Nous sommes spirituellement, humainement, sous-développés. Par nature, je suis résolument optimiste. Mais force est de constater qu’en l’état, cette civilisation n’a aucun avenir.
APIC: L’étonnant est que vous n’ayez jamais reçu de coup de crosse de Rome ?
R.P.: Je n’ai pas de fonction professorale ou doctrinale. Je parle avec ma liberté et ma conscience de chercheur. Comme fils de l’Eglise mais pas en son nom. Enfin, j’ai dit et redit que je pouvais me tromper et avoir besoin des autres pour me corriger. Il faut être prêt à se laisser convertir par l’autre, à fortiori dans sa propre famille religieuse. (apic/jcn/mp)




