Russie: L’Eglise orthodoxe sous le regard d’un spécialiste: Nikita Struve
Actualité: De retour de Moscou, Nikita Struve, laïc orthodoxe français et spécialiste de la Russie analyse la situation actuelle de l’Eglise russe. Extraits de son entretien avec le Service orthodoxe de presse (SOP).
Quel avenir pour l’Eglise en Russie?
Paris, 22 juin 1998 (APIC) Après l’euphorie d’un renouveau que rien ne laissait présager, l’Eglise orthodoxe russe se trouve confrontée à une série de choix qui pourraient être lourds de conséquences pour son avenir dans la société russe. Laïc orthodoxe français d’origine russe, Nikita Struve connaît bien la Russie où il s’est rendu à maintes reprises depuis la chute du régime soviétique, visitant non seulement la capitale, mais aussi de nombreuses villes de province. Au retour de son dernier voyage, Nikita Struve analyse la situation actuelle de l’Eglise russe.
Il faut être très prudent dans les jugements globaux sur une Eglise qui est grande par l’étendue et par ses effectifs qu’elle vient de décupler en l’espace de dix ans, relève Nikita Struve. «En ce sens mes impressions sont contradictoires. Je crois que nous entrons dans une période quelque peu différente par rapport aux premières années, quand l’Eglise recouvra la liberté, se reconstitua et eut à se positionner vis-à-vis d’un Etat qui soit est neutre, soit la courtise, ainsi que de diverses puissances financières, politiques et autres. Vis-à-vis aussi d’une certaine agressivité ou d’un manque de tact de la part des confessions religieuses occidentales qui voulaient voir en Russie un terrain favorable à leur expansion.
Mais cette époque, symbolisée par la reconstruction de la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, est maintenant révolue. Il est évident qu’il est plus facile de reconstruire des pierres que d’édifier, sur des ruines également, une Eglise vivante, vigoureuse et créatrice.
Nous entrons dans une nouvelle période où apparaissent un certain nombre de crispations et de tensions au sein de l’Eglise russe qui, légitimement, inquiètent de nombreuses personnes en Russie même et aussi ici, en Occident».
Q.: Pour quelles raisons?
N. S.: Parce que ces tensions internes manifestent un regain d’autoritarisme dans l’Eglise et témoignent de la prédominance d’un courant que l’on peut qualifier de conservateur et d’intégriste. Certains événements à Moscou et dans d’autres diocèses, en province, montrent que ce courant prend de l’ampleur. Les actes d’autoritarisme, voire les interdictions, risquent de freiner l’expansion de l’Eglise, notamment parmi les intellectuels et les jeunes qui, attirés par l’Eglise, peuvent être rebutés par ces aspects.
Le problème essentiel de l’Eglise russe aujourd’hui, est celui des cadres et de leur formation. La progression fulgurante de l’Eglise au cours de ces dix dernières années a nécessité la formation rapide d’un clergé qui n’est pas toujours à la mesure des véritables besoins.
Q.: La réflexion sur la modernité est-elle possible aujourd’hui en Russie?
N. S.: Elle semble difficile. Le fait est qu’elle n’a pas encore eu lieu de façon étendue. Aucun concile général de l’Eglise russe ne s’est tenu depuis le retour complet de la liberté en 1990. Il n’y a eu que des assemblées épiscopales. Un concile est bien prévu pour l’an 2000, mais est-il bien préparé? Le concile de 1917-1918 avait été préparé pendant de nombreuses années. Tandis que de nos jours, on ne voit pas très bien les travaux d’approche…
Q.: L’orthodoxie en Russie au 19e siècle a souffert, peut-être, moins d’être une Eglise d’Etat qu’une institution bureaucratique. Le risque d’une nouvelle dérive dans cette direction n’est-il pas grand aujourd’hui?
N. S.: Il est évident qu’actuellement le danger existe de voir l’Eglise russe s’enliser dans un autoritarisme bureaucratique. Cela s’explique, peut-être, par le manque de grandes personnalités pour le moment dans l’Eglise russe. Il serait temps de revenir à l’élection d’évêques diocésains par des assemblées clérico-laïques locales, voire d’aller plus loin et de revenir à l’élection des prêtres dans les paroisses, comme cela se faisait dans l’Eglise russe jusqu’au 18e siècle.
Mais le problème est que la Russie, en 70 ans, a désappris l’usage de la liberté. L’Eglise, tout comme la société russe dans son ensemble, a retrouvé une liberté extérieure, mais le plus difficile c’est d’acquérir la liberté intérieure, qui semble faire aujourd’hui défaut. Nous sommes, sans doute, dans une phase transitoire. Il faut espérer que les forces vives de l’Eglises sauront rééquilibrer cette situation.
Q.: Quel avenir voyez-vous pour l’orthodoxie en Russie?
N. S.: Il est difficile de présager l’avenir. Cependant mes dernières impressions sont plutôt réconfortantes, même si, d’après les instituts d’études sociologiques, les célébrations de la nuit de Pâques cette année n’ont été suivies que par 1% de la population de la capitale russe. Je me suis rendu lors de mon séjour à Moscou dans de nombreuses églises et j’ai été frappé par la sociologie des communautés, qui ne sont pas importantes numériquement – les églises sont maintenant nombreuses dans le centre ville – mais qui dans leur grande majorité, sont constitué de personnes jeunes et des deux sexes.
C’est une chose que j’ai moins remarquée lors de mes voyages en province, où la sociologie reste au contraire telle qu’elle était sous le régime soviétique, à savoir une assistance essentiellement féminine et relativement âgée. Mais cette situation, là aussi, pourrait changer dans l’avenir, car le besoin de la foi et d’une vision du monde axée sur la révélation chrétienne me paraît grand dans la société russe.
Q.: En Russie se joue, peut-être, une grande partie de l’avenir du christianisme?
N. S.: Effectivement, c’est pour cela que nous souffrons de la crise que traverse l’Eglise orthodoxe de Russie, parce que cette Eglise est l’une des plus importantes, ne serait-ce que par le témoignage religieux de la culture russe, qui est impressionnant.
L’un des problèmes fondamentaux reste, à mes yeux, la rencontre de l’Eglise orthodoxe russe et de la modernité. Il y a un grand danger de voir une certaine partie de l’Eglise instituée, notamment un clergé fervent mais replié sur lui-même, s’opposer à la modernité dans ce qu’elle peut avoir de meilleur, à savoir la culture. C’est un vieux problème en Russie. Cette rencontre s’est toujours opérée, à travers l’histoire, de façon tendue, conflictuelle, voire dramatique. Le nombre de prêtres qui à diverses époques se sont fait interdire ou persécuter parce qu’ils étaient en avance sur leur temps est impressionnant. Il faut espérer que cette fois-ci, malgré les tensions inévitables, cette rencontre avec la modernité se fera pour la plus grande gloire de Dieu. (apic/sop/ab)



