Actualité: Entretien réalisé à Mollens, au-dessus de Sierre, en Valais, dans le cadre des préparatifs du Rassemblement œcuménique de Graz, en juin prochain, où Chiara Lubich s’adressera aux 750 délégués des Eglises et aux milliers de participants de toute

APIC – INTERVIEW

Rencontre avec Chiara Lubich, à trois mois du Rassemblement œcuménique de Graz

La passion de l’unité

Jacques Berset, Agence APIC

Sierre, 24 mars 1997 (APIC) L’Italienne Chiara Lubich, la fondatrice du mouvement des Focolari, qui unit de par le monde des millions d’hommes et de femmes de toutes les religions, est l’une des personnalités invitées au IIe Rassemblement Œcuménique Européen de Graz, en Autriche, sur le thème Notre interview.

A trois mois de ce grand événement, qui rassemblera du 23 au 29 juin plus de 700 délégués orthodoxes, catholiques, protestants et anglicans des Eglises de l’Atlantique à l’Oural et des milliers d’autres participants, Chiara Lubich témoigne de sa passion pour l’unité, charisme de son mouvement.

APIC: Le thème du Rassemblement Œcuménique de Graz – la réconciliation – est tout à fait en syntonie avec la spiritualité du mouvement des Focolari, que vous avez fondé pendant la guerre à Trente, en Italie du Nord…

Chiara Lubich: La spiritualité de communion, la construction d’un monde uni, voilà un esprit très moderne. Malgré toutes les tensions qui déchirent actuellement le monde, les menaces de guerre – pensons à ce qui se passe à nos portes en ce moment en Albanie, ou plus loin dans la région des Grands Lacs ou en Terre sainte- c’est un signe des temps que le monde tend à l’unité. Le Concile Vatican II a souvent parlé de l’unité, de même que le Conseil œcuménique des Eglises ou la Conférence mondiale des Religions pour la paix. Sans parler de l’effort des pays européens pour s’unir. Même les grandes idéologies – qui se sont en partie effondrées – cherchaient à résoudre les problèmes du monde globalement. C’est paradoxalement au milieu de ces tensions et de ces déchirements que le monde cherche l’unité. C’est ce que comprend bien la spiritualité de notre Mouvement.

L’histoire de l’Eglise a connu de nombreuses spiritualités, mais plutôt de type individuel. Il y a eu des très grands saints; pensons simplement par exemple à sainte Catherine, saint Nicolas de Flue, saint François d’Assise, au saint curé d’Ars, etc. Mais ils ont toujours été caractérisés par un cachet plutôt individuel que communautaire ou collectif. Le Mouvement des Focolari apporte dans les Eglises une spiritualité de communion, où l’on va à Dieu et l’on se sanctifie avec les autres, et non malgré les autres comme cela se passait par exemple au début du christianisme. Il fallait aller dans le désert. L’homme, le frère, étaient un obstacle, qu’on cherchait à fuir

Pour les Focolari, le frère est le chemin qui mène à Dieu. Notre Mouvement est justement né avec cette vocation. Ainsi, dès le début à Trente, dans les abris antiaériens, pendant les bombardements, nous avons ouvert l’Evangile, et avons trouvé la prière de Jésus dans son testament: . Nous avons compris que c’était là la du mouvement, ce que nous devions réaliser: contribuer à réunir les hommes avec Dieu et entre eux, ensemble avec l’Eglise. Dès le début, on a souligné l’amour, l’amour envers les pauvres, puis l’amour envers tous, enfin l’amour réciproque entre nous. Cet amour a des effets concrets. Partout où il y a la désunion, nous cherchons à apporter l’unité, la réconciliation justement. Il y a donc une syntonie absolue entre notre Mouvement et le Rassemblement de Graz.

APIC: Malgré ce mouvement vers l’unité que vous décrivez, les divisions sont pourtant toujours là, particulièrement pénibles quand il s’agit de tensions entre les Eglises chrétiennes. N’exprimez-vous pas davantage l’optimisme de la volonté que le pessimisme de la raison ? D’autre part, pensez-vous que l’on puisse combattre les injustices du monde seulement en construisant des petits foyers d’amour, en quelque sorte , sans s’attaquer aux structures injustes, au niveau macro-économique par exemple.

C. L.: A propos de l’optimisme de la volonté, c’est possible, mais il est aussi vrai que l’Evangile dit: > – qui regroupe des chrétiens de différents partis pour les former, pour qu’ils s’aiment déjà en premier lieu entre eux, parce qu’ils sont chrétiens. C’est seulement ensuite qu’ils doivent se sentir membres de leurs partis respectifs.

Nous faisons cela, parce qu’en tant que chrétiens, ils sauvegardent les valeurs, celles de la vie, des droits de l’homme, de l’unité, de la justice. Ils transmettent ces valeurs dans leurs propres partis. Le > qui dit . On la trouve dans quasiment toutes les religions.

APIC: Ne vous reproche-t-on pas de faire de l’irénisme voire du confusionnisme, dans cette recherche de l’unité ?

C. L.: Nous sommes chrétiens, nous déclarons que nous sommes catholiques. Eux sont bouddhistes, ils le restent. Mais pourquoi devrions-nous nous battre à coups de poing, pourquoi ne pourrions pas nous aimer et nous entraider ? Il faut reconnaître les fautes que notre Eglise a commises dans le passé ; le pape Jean Paul II a lui-même demandé pardon pour la condamnation de Galilée, pour celle de Jan Hus, condamné au bûcher comme hérétique en Bohème… Aujourd’hui, c’est une autre époque, nous avons une autre mentalité. La radio et la télévision mettent toute l’humanité en communion.

Certes, loin de nous l’esprit de croisade ou le prosélytisme. Mais nous sommes persuadés que la religion qui est vraie est la nôtre, la religion chrétienne et catholique. Nous pouvons le dire à tous, mais cela ne permet pas d’attaquer les bouddhistes ou les musulmans. Au contraire, il faut les aimer. Sans faire d’irénisme, on peut au minimum admettre que nous sommes tous des hommes. Nous acceptons mêmes les athées dans notre Mouvement, car nous partageons avec nombre d’entre eux les valeurs de justice, de solidarité, de défense des droits de l’homme. Si nous avons tant de choses en commun, pourquoi devrions-nous nous séparer ?

APIC: Vous ne devez pas être très aimés des conservateurs ? Vous êtes ici à l’opposé des intégristes !

C. L.: Evidemment. Mais je ne revendique rien, je suis ce que je suis, moi-même. J’essaye de dépasser les frontières en aimant tout le monde, et avec l’amour, on jette des ponts. Face aux musulmans ou aux bouddhistes, nous reconnaissons que nous sommes chrétiens, et ils nous croient parce que nous sommes bien des chrétiens, sinon ils ne nous croiraient pas. Pour avoir un dialogue avec les autres, il faut que nous ayons une identité forte, sinon c’est là qu’il y aurait l’irénisme.

On ne nous fait pas ce reproche. Au tout début, certains ont décrié notre mouvement, le considérant comme parce que nous aimions tant la Parole de Dieu, et parce que nous pratiquions la communauté des biens. L’Eglise a étudié notre mouvement – qui était si nouveau – et elle l’a fait en profondeur. Elle nous a ensuite donné son approbation.

Certes, il est normal, avec un mouvement si grand – 2 millions de membres dans 198 pays – que l’on entende ici ou là des critiques face à notre démarche. Mais le pape Jean Paul II lui-même est très content de ce que nous faisons. De même, le cardinal Francis Arinze, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, a dit que nous sommes à l’avant-garde du dialogue interreligieux. A qui d’autre plus qualifié devrais-je demander la permission de faire ce que je fais ? Nous sommes bien enracinés dans l’Eglise et les Focolari sont l’un des mouvements que le pape aime le plus. (apic/be)

6 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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