Actualité: Invité de l’Action de Carême pour animer l’actuelle campagne œcuménique «SolidarCité», l’évêque brésilien Dom Affonso Felippe Gregory a accordé une interview à l’APIC sur le problème brûlant de la réforme agraire au Brésil.

APIC – INTERVIEW

Mgr Affonso Felippe Gregory, évêque d’Imperatriz, invité de l’Action de Carême

Le cri des paysans sans terre du Brésil

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 12 mars 1998 (APIC) «Je suis évêque aux portes de l’Amazonie brésilienne, un endroit où le vent fait la courbe, comme disent les gens de ma famille, restés à Porto Alegre. A 4’000 km plus au sud, ils ne peuvent pas s’imaginer que le vent puisse aller plus loin qu’Imperatriz!». Dom Affonso Felippe Gregory, cheveux blancs sur un large front dégarni, 68 ans le mois dernier, a une aura communicative. Président depuis 1991 de la Caritas Internationalis à Rome, il fait partie de l’aile marchante – majoritaire – de l’épiscopat brésilien.

Dans le Nordeste déshérité, le diocèse d’Imperatriz, évêque en tête, soutient les occupations de terre menées par des familles qui n’ont pas même un lopin où reposer leur tête. Au grand dam des fazendeiros qui contrôlent des latifundias pouvant s’étendre sur plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’hectares.

5 millions de familles sans terre, des fazendas de 100’000 hectares et plus

Selon les données de la Banque Mondiale, dans le Brésil d’aujourd’hui, moins de 1% de grands propriétaires accaparent à eux seuls 43% des terres cultivables. 23 millions d’ouvriers agricoles et de petits paysans vivent au-dessous du seuil de pauvreté, 5 millions de familles n’ont aucune terre, 40 millions de Brésiliens souffrent de la faim dans un pays où la production agricole pourrait nourrir une population deux fois plus nombreuse. Des surfaces presque équivalentes à celle de l’Europe de l’Ouest sont occupées – pas toujours légalement – par des grandes propriétés improductives ou vouées à l’élevage extensif.

APIC: Pourquoi tant de conflits pour la possession de la terre dans votre région ?

Mgr Gregory: Nous vivons aux frontières de l’Amazonie, dans une région d’occupation récente, avec d’un côté les grandes latifundias et de l’autre de nombreux paysans sans terre. On rencontre dans le Maranhao des fazendas de 5’000 à 100’000 hectares, voire plus. Un exemple: l’ancien président du Brésil, José Sarney, qui promettait il y a une bonne dizaine d’années déjà la réforme agraire, fait lui-même partie des grands propriétaires du Maranhao. Aujourd’hui, comme sénateur, il a toujours beaucoup d’influence et d’appuis dans le secteur agricole et le monde des affaires. Ces gens là ne veulent pas d’une réforme agraire.

La question agraire, dans les zones de colonisation, vient souvent du fait que les titres de propriété ne sont pas solidement fondés. Certains ont été acquis grâce à des influences politiques. Dans d’autres cas, une partie de la terre a été acquise légalement par les fazendeiros. Ils se sont attribué le reste de leurs «propriétés» – parfois quatre ou cinq fois plus – sans disposer de titres légaux. Dans ce cas, les instances judiciaires sont le plus souvent du côté des grands propriétaires. Les juges ne prennent pas position contre les intérêts des puissants. Dans le pire des cas, les conflits se résolvent à coups de pistolets, mais il y a d’abord tout l’arsenal des menaces et des humiliations.

APIC: Vous avez été personnellement dénoncé comme un «évêque rouge» parce que vous avez justifié les occupations de terre par les paysans pauvres…

Mgr Gregory: Dès le moment où j’ai mis les infrastructures du diocèse à disposition des paysans sans terre, j’ai attiré il y a quelques années la colère d’une bonne partie des latifundistes de la région et de leur organisation, l’Union Démocratique Ruraliste (UDR). J’ai été l’objet de campagnes de diffamation et la cible de grandes manifestations hostiles. Des grands propriétaires terriens m’ont même menacé de mort.

Ils me reprochent de justifier l’occupation de propriétés non cultivées par des familles de paysans sans terre. Il est vrai que je ne condamne pas ces occupations pour peu que trois conditions soient vérifiées: ceux qui occupent un lopin de terre doivent en avoir besoin pour se nourrir eux et leur famille; l’occupation de terre doit se faire de façon pacifique et non-violente; enfin, la terre occupée doit faire partie d’une grande latifundia dont la surface n’est pas entièrement cultivée. Sont donc concernées les grandes fazendas, et non pas les petites propriétés travaillées par les agriculteurs eux-mêmes et leur famille.

Une fois vérifiées ces trois conditions, je ne vais pas, comme évêque, condamner ces occupations. Bien plus, je mets la Caritas diocésaine à disposition de ces pauvres gens pour faire fructifier la terre. En effet, l’occupation de terre est une affaire assez difficile à réaliser – non seulement parce que l’on risque de tomber sous les balles des hommes de mains des grands propriétaires ou de la police militaire – mais aussi parce que ces opérations se font souvent sans moyens ni ressources: les paysans sans terre n’ont ni outils ni machines agricoles, ni même de maisons. Ils ne disposent pas d’infrastructures routières, sanitaires, voire scolaires pour leurs enfants.

Je constate cependant que les conflits agraires dans le diocèse – dans la région traditionnellement conflictuelle du Bico de Papagaio – le «Bec du Perroquet», à la frontière avec le Para et le Tocantins – se sont un peu calmés, après les affrontements sanglants et les assassinats de travailleurs ruraux et de syndicalistes de ces dernières années. La lutte pour la possession de la terre s’est déplacée au Sud de l’Etat du Para, parce que c’est toujours sur le front de la colonisation agraire que les conflits sont les plus aigus.

APIC: L’Eglise se veut l’avocate d’une réforme agraire qui se fait toujours attendre!

Mgr Gregory: Pour l’opinion publique, il est clair que l’Eglise est du côté de ceux qui ont besoin de la terre, qu’elle plaide pour la réforme agraire. Cette position est très importante dans le contexte brésilien, parce que l’Eglise y a conservé une grande autorité morale. Plus concrètement, on aide les agriculteurs à mieux s’organiser pour améliorer leurs conditions de vie, à faire tout ce qu’ils peuvent par eux-mêmes. Mais aussi revendiquer ce qu’ils ne peuvent pas obtenir par leurs propres moyens, et qu’ils pensent avoir le droit de recevoir de la part des autorités. La Caritas diocésaine joue aussi le rôle de la Commission pastorale de la terre (CPT) et accompagne les paysans sans terre.

La réforme agraire au Brésil est à l’ordre du jour depuis des années. Il semble pourtant que rien d’effectif ne se passe… Le défi est énorme, uniquement par le fait des dimensions du pays (le Brésil a une superficie de 8,5 millions de km2). Le Mouvement des Sans Terre (MST) mène des occupations un peu partout dans le pays; cette lutte pousse à réaliser la réforme agraire. De l’autre côté, le gouvernement a lui aussi un programme visant à mettre des surfaces à disposition des sans terre. Le rythme pourrait être un peu plus rapide. Malgré tout, des années seront encore nécessaires pour transformer la structure agraire brésilienne.

APIC: Le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso (FHC), dans son programme de modernisation de la société brésilienne, a l’intention de réduire la population des campagnes – qui est de 20% actuellement – à seulement 4% de paysans.

Mgr Gregory: Je ne sais pas si ces chiffres sont exacts, mais il est clair que le gouvernement de Cardoso vise d’abord le côté le plus performant de l’économie. Pour l’agriculture, c’est le secteur industrialisé qui compte. Pour les villes, la partie de la société qui est intégrée dans le système productif. Au Brésil pourtant, la moitié de la population vit dans le secteur de production informel, intégré ni dans le monde rural ni dans l’industrie. Seuls des petits boulots dans les services et petit le commerce leur permettent de survivre.

APIC: Dans le cadre de la mondialisation et de la globalisation des marchés auxquelles il veut faire participer le Brésil, le président FHC ne prend en compte que les 20% de la population du Brésil intéressants pour ce processus d’intégration. Que fait l’Eglise pour les exclus ?

Mgr Gregory: Malheureusement, la politique du président Cardoso n’est pas seule en cause. La politique mondiale toute entière est orientée uniquement vers ceux qui sont intégrés dans le système socio-économique dominant. Les autres sont tout simplement exclus. L’Eglise doit s’engager aux côtés de ces exclus, des plus pauvres, des plus nécessiteux. C’est une perspective évangélique. Si l’on parcourt les Ecritures, on voit que le Dieu d’Abraham et de Jacob n’était pas du côté des Pharaons, mais du peuple esclave. Si on voit Jésus dans sa pratique, il était lui aussi du côté des exclus, et même à l’extrême, des prostitués et des lépreux. Tous ceux qui vivaient en marge de la société de l’époque étaient les préférés de Jésus. Face aux pouvoirs économiques, politiques et religieux, il avait au contraire une attitude assez critique.

Certains considèrent que l’on ne parle plus de théologie de la libération au Brésil, mais d’une «théologie des exclus». C’est vrai, mais les deux se rapprochent, car c’est le même problème qui se pose, mais avec une perspective un peu différente. Dans ce contexte, le travail des communautés de base se poursuit, peut-être dans une période qui recèle moins d’enthousiasme par rapport aux premières années. C’est normal, car les CEBs étaient au départ plus informelles, plus spontanées. Maintenant elles entrent dans une autre phase, celle de leur organisation et de leur institutionnalisation. C’est une phase très difficile, mais indispensable à leur survie: ou elles s’institutionnalisent, ou elles vont disparaître.

APIC: Les communautés de base, solidaires des exclus, sont-elles en bons rapports avec la hiérarchie ecclésiale ?

Mgr Gregory: Cela dépend de la hiérarchie. Si elle est ouverte, engagée avec le peuple, les rapports sont très bons. Dans mon diocèse, les CEBs, qui sont environ 200, sont une priorité. Le diocèse d’Imperatriz a seulement 25 prêtres pour quelque 450’000 catholiques dispersés sur une superficie de 23’000 km2, soit plus de la moitié de la Suisse. Dans ce coin du Maranhao, les distances sont grandes et les routes souvent en très mauvais état. Pour traverser le diocèse, il faut franchir 200 km de routes, la plupart non asphaltées, 200 km de poussière ou de boue. Quand il pleut, on ne peut rien faire sans un véhicule 4×4. Parfois on n’arrive pas au but dans la journée, on reste planté dans la boue.

Les CEBs, modèle d’Eglise dans le sens voulu par le Concile Vatican II, où les laïcs exercent pleinement leurs responsabilités, sont vitales pour animer la vie ecclésiale du diocèse. Elles permettent vraiment de créer un espace où les chrétiens peuvent se rencontrer, parler de leurs expériences, organiser leur vie sur le plan religieux et aussi socio-économique.

APIC: Comment a été ressentie à la base la dernière instruction romaine sur la collaboration des laïcs au ministère des prêtres ?

Mgr Gregory: Cette instruction a pour moi de la valeur et contient des choses très positives. Mais sa perspective, pour le contexte de notre diocèse d’Imperatriz, n’est pas bonne. Il ne faut surtout pas freiner les laïcs, mais au contraire les animer, les aider à prendre en charge leur qualité de laïcs dans leur pratique de vie chrétienne. Il s’agit d’influencer la société dans le sens de plus de justice, de plus de solidarité. Nous visons une évangélisation intégrale.

Parmi les latifundistes qui accaparent les terres, certains s’affirment chrétiens. Mais pour moi, être chrétien, ce n’est pas seulement aller le dimanche à la messe: la foi doit s’exprimer

pendant les 24h que dure la journée. Les CEBs disent avec raison qu’il faut intégrer vie et foi, les deux doivent aller toujours ensemble.

Nous appuyons les CEBs aussi parce qu’elles sont le lieu où les gens, à la base, vivent la foi dans leur milieu. D’autre part, elles offrent une alternative face à la croissance rapide des nouveaux mouvements religieux, auxquels d’ailleurs nous évitons d’accoler le qualificatif péjoratif de «secte». Si nous collaborons volontiers avec les dénominations protestantes historiques et traditionnelles – luthériens, anglicans, méthodistes, une partie des presbytériens, etc. – il est par contre très difficile de travailler avec les autres mouvements. Ils nous attaquent fréquemment et sont exclusivistes. Nous n’avons qu’un peu plus de 12’000 prêtres pour tout le Brésil, presque un continent! Grâce aux CEBs, nous pouvons être présents efficacement dans les favelas, dans les quartiers populaires et le monde rural. (apic/be)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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