Actualité: Jean Paul II se rend du 21 au 25 janvier prochain en visite pastorale à Cuba, l’un des derniers pays communistes du monde, où l’on note un regain de ferveur religieuse. La venue du pape va-t-elle faire fléchir Fidel Castro et provoquer l’ouvert

APIC – Dossier

Visite historique de Jean Paul II à Cuba, l’un des derniers pays communistes du monde

A Cuba, «c’est le temps de la récolte»

Jacques Berset, de l’Agence APIC

Fribourg/Rome/La Havane, 9 janvier 1998 (APIC) «A Cuba, c’est le temps de la récolte… les Eglises sont en pleine croissance, des paroisses voient le nombre de leurs fidèles augmenter de 200 % par an», me lançait déjà il y a quelques années le pasteur presbytérien Arce Martinez, député au Parlement de La Havane. A la veille de la visite historique de Jean Paul II, même refrain aujourd’hui du côté catholique: après sa suppression en 1969, Noël est redevenu jour de fête; une soixantaine de religieuses et de prêtres étrangers ont reçu un visa; en une décennie le nombre des baptêmes a triplé; on voit à nouveau des jeunes à la messe…

Un regain de tension du côté gouvernemental signalerait, selon les observateurs, des divisions existant au sein du Parti communiste cubain (PCC) entre les tenants de la libéralisation et les conservateurs fermement accrochés aux dogmes d’un athéisme d’Etat et d’un monopole idéologique surannés. Depuis quelques temps, des pressions diverses sont exercées avant tout sur les membres du PCC proches ou sympathisants de l’Eglise catholique, annonce l’agence vaticane FIDES à Rome.

Menaces de licenciement

Dans le sillage de l’ouverture apparue il y a quelques années déjà, des communistes déclarés, somme toute peu convaincus, ont commencé à participer à des rencontres communautaires et à assister à des cérémonies religieuses. En particulier aux 13 messes dont le gouvernement a autorisé la célébration en plein air en préparation à la visite du pape. Ces personnes – dirigeants d’entreprises, membres officiels du PCC, chefs de la sécurité – qui se sont approchées de la communion, ont subi ensuite pressions et interrogatoires.

Au cours des traditionnelles réunions du personnel qui ont lieu tous les 15 jours, dans de nombreuses usines, hôpitaux et écoles, des chefs ont menacé de licenciement ceux qui participeraient à la messe du pape. Il est fréquent que ces messes de préparation soient enregistrées en vidéo par la police, qui contrôle ainsi les participants.

Un printemps de l’Eglise à Cuba

«Mais la peur, principal obstacle à l’expression de la foi, a largement reculé dans la population», commente un prêtre, qui précise: depuis une dizaine d’années, l’Eglise a progressé en nombre de diocèses, mouvements laïcs, vocations sacerdotales, publications et fréquentation des lieux de culte.

Malgré la croissance de l’Eglise, il lui est toujours très difficile d’obtenir des autorisations pour construire les lieux de culte dont elle a besoin. Les chrétiens dans les quartiers doivent se rabattre sur des chapelles aménagées dans des maisons privées, des «casas-cultos».

Avec beaucoup de patience l’Eglise a, bien qu’exclue depuis la Révolution de 1959 des institutions éducatives et des services sociaux et sanitaires, réussi à remettre sur pied la Caritas, qui existe de facto depuis 1991. Elle réclame cependant davantage d’autonomie dans la gestion des fonds disponibles, encore largement contrôlée par l’Etat. Il s’agit tout de même de dizaines de millions de dollars d’aide en provenance de l’étranger.

Autre signe de «dégel», la fondation en 1996 d’une «Union des journalistes catholiques», affiliée à l’UCLAP, la section latino-américaine de l’Union catholique internationale de la presse UCIP, dont le siège est à Genève. Deux ans auparavant, le cardinal Etchegaray, après avoir rencontré le chef de l’Etat Fidel Castro à La Havane, annonçait la création d’une Commission nationale cubaine «Justice et Paix», qui ne devrait pas seulement montrer ce qui ne va pas dans le pays, «mais aussi ce qui est exemplaire». Une telle Commission veut participer à la réconciliation des esprits à Cuba et au dialogue social, notait pour sa part le cardinal Jaime Ortega, archevêque de La Havane.

Sentiments mitigés

Sur place, l’enthousiasme populaire suscité par la venue du pape atteint même les non pratiquants. Les militants catholiques gardent tout de même des sentiments mitigés. Ils attendent bien sûr que le pape renforce leur foi et leur espérance: «Il ne nous a pas abandonnés!». D’autres par contre craignent davantage que «Fidel saldra bien internacionalmente»: le régime en place en tirera profit pour redorer son image au plan international et tenter d’alléger le blocus de l’île imposé par les Etats-Unis à travers la sévère loi Helms-Burton. Ils estiment que la visite de Jean Paul II ne changera pas leur réalité quotidienne marquée par l’absence de liberté, la pénurie et les privations de toutes sortes.

Un quotidien de plus en plus caractérisé par les inégalités sociales et le fossé qui se creuse entre «ceux qui en ont» (des dollars) et «ceux qui n’en ont point», entre ceux qui continuent d’être payés en pesos dans le secteur public et ceux qui ont la possibilité de gagner des billets verts en travaillant légalement à leur compte, dans les entreprises mixtes, dans le secteur informel non déclaré, voire sur le marché noir, ou qui ont la chance de recevoir des dollars de parents exilés.

Un encadrement religieux décimé après la Révolution

Les Cubains baptisés représentent aujourd’hui environ 50% de la population; iI y a une dizaine d’années à peine, seuls 1% d’entre eux étaient pratiquants. Aujourd’hui la situation s’est détendue et il est devenu plus facile de vivre sa foi au grand jour. l’Eglise connaît un renouveau qui réjouit les instances vaticanes. S’il y a désormais 260 prêtres dans l’île et 67 séminaristes pour 10 diocèses, «ils étaient 900 avant la Révolution», a néanmoins déclaré le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’Etat du Vatican, lors de la visite du «Lider maximo» à Rome. Il a rappelé à Fidel Castro qu’en Europe, pour une communauté de la dimension de la communauté catholique cubaine, «les prêtres seraient au moins 3’000».

Dès le début de la Révolution, la confrontation fut de mise entre l’Etat communiste et l’Eglise, accusée d’être dirigée par un clergé en majorité étranger, de soutenir les menées contre-révolutionnaires et de défendre les intérêts des minorités privilégiées et pas ceux du peuple. L’encadrement religieux a été décimé, à la suite des expulsions ou du départ plus ou moins volontaire des membres du clergé (plus d’un demi-millier de prêtres et quelque 2’000 religieuses catholiques). Les protestants ont connu la même saignée avec le départ forcé ou l’émigration d’une majorité des pasteurs, dont une bonne partie a rejoint les rangs de la diaspora cubaine aux Etats-Unis. On estime qu’un Cubain sur dix, soit plus d’un million, vit en exil. En cause les persécutions politiques mais aussi les difficultés économiques, aggravées par l’embargo américain.

Les jeunes retrouvent le chemin de l’église

Malgré le manque cruel de prêtres, l’Eglise catholique connaît une renaissance impressionnante, stimulée par la visite imminente du pape. De nombreux jeunes, éduqués à considérer l’Eglise comme un organisme «contre-révolutionnaire», portent à présent un regard à la fois curieux et attentif sur la foi des chrétiens. Il est ainsi devenu normal de rencontrer aux messes du cardinal Ortega des centaines de jeunes universitaires, mais aussi des post-révolutionnaires âgés. «Ils cherchent des réponses à leurs questions et des certitudes plus profondes pour leur avenir», relève l’évêque auxiliaire de La Havane, Mgr Carlos Jesus Patricio Baladron Valdes.

A la recherche de certitudes dans une société en crise

«Ils sont poussés à la recherche par l’échec du rêve marxiste et par le vide qu’ils ressentent», commente Lillian de la Parte. Selon les statistiques données par cette spécialiste, le grave problème d’alcoolisme qui touche 39 % de la population cubaine, est particulièrement aigu chez les jeunes: 54 % des alcooliques sont des jeunes de 20 à 24 ans. La croissance inquiétante du taux de suicide – passé de 10 pour 100’000 habitants dans les années 50 à 18 aujourd’hui, avec des poussées de 21 à 22 en 1993 – est un indicateur du malaise qui touche la société.

Parmi les causes, on note la dépression, la solitude et les énormes problèmes sociaux que doit affronter la population, dont le moindre n’est pas la recherche quotidienne de nourriture pour soi et sa famille. Certes, la situation alimentaire s’est améliorée, avec le rétablissement des marchés paysans en 1994, mais la part de l’approvisionnement subventionné que l’on peut obtenir par la fameuse «libreta» diminue constamment.

Seule une minorité, qui a des dollars, n’a pas vu son pouvoir d’achat diminuer, tandis que le chômage toucherait le quart de la population active. Ce ne sont pas les bons résultats macro-économiques (croissance de 7,8 % en 1996, estimée à 4 % pour 1997) dus au boom du tourisme (un million de visiteurs), à la progression de la production sucrière et du nickel qui remplissent l’assiette du Cubain moyen.

Cette «fatigue de vivre», comme un prêtre de La Havane qualifie le profond malaise qui affecte la société cubaine, amène les jeunes à s’approcher de l’Eglise. «J’avais un besoin spirituel que l’Eglise a rempli, déclare un jeune de 22 ans. J’ai trouvé la paix, la compréhension et surtout, j’ai trouvé le Christ qui m’aime». C’est cette espérance et la réconciliation entre les différentes composantes de la famille cubaine, exilés compris, que le pape Jean Paul II devrait animer. Cette visite devra respecter un dosage subtil pour ne pas être récupérée par les extrémistes des deux bords, tenants de l’orthodoxie marxiste sur place et «ultras» de la diaspora cubaine en exil. Personne aujourd’hui ne se risque à prédire aujourd’hui les fruits qu’elle portera.

Une partie d’échecs à hauts risques

Le pouvoir en place tente de garder son hégémonie politique et idéologique en freinant le développement de la société civile (Selon Amnesty International, les prisonniers d’opinion se comptent par centaines à Cuba). Il a toutefois dû prendre note d’un fait objectif: l’Eglise catholique est devenue une institution incontournable. Surtout dans le sillage du succès inattendu en 1986 de «l’Encuentro nacional ecclesial cubano» (ENEC). Cette importante Rencontre nationale de l’Eglise cubaine, résultat de plusieurs années de participation, de discussions à la base et de structuration du milieu catholique, a créé un espace social autonome dans une société cubaine monopolisée par le Parti et ses organes.

Il devient évident que l’Eglise cubaine est de moins en moins une «Eglise dans le socialisme» (qui accepterait le statu quo, avec certains arrangements), mais de plus en plus une institution présentant un projet alternatif à la Révolution, dont le système de référence et les appuis matériels ont quasiment disparu avec la chute du Mur de Berlin.

Dans «Le Monde Diplomatique» de janvier, le journaliste belge André Linard, de l’agence InfoSud, le souligne: l’Eglise cubaine espère que la mobilisation autour du pape fera d’elle, définitivement, un interlocuteur de poids face à l’Etat et une «solution de rechange à la Révolution».

Si le régime cubain prend le risque d’inviter un pape qui n’a jamais ménagé ses efforts dans la croisade anticommuniste, c’est qu’il en escompte tout de même des bénéfices: le Vatican n’a-t-il pas à maintes reprises condamné l’embargo américain, «arme injuste et dévastatrice» qui, sous prétexte de punir les autorités, frappe les plus pauvres ?

Substituer le dialogue à la dialectique du conflit

Face à ce regain de légitimité internationale qui brise l’isolement du «Lider maximo», comment seront entendues les paroles de Jean Paul II réclamant la «pleine liberté de l’Eglise pour son action évangélisatrice» et le respect des droits de l’homme ? Dans le pays «l’Eglise et l’Etat peuvent travailler la main dans la main» et à la «dialectique du conflit doit se substituer la complémentarité, car l’étape de l’athéisme dans ce pays «semble surmontée», tandis que le rôle social de l’Eglise est toujours plus reconnu, écrivait le pape il y a deux ans dans une lettre aux catholiques cubains.

Sans mentionner explicitement le néo-libéralisme qui fait des ravages dans les sociétés en développement, le pape se demandait si, «au moment où semblent dépassés les systèmes collectivistes qui étouffent les initiatives valables, qu’elles émanent d’individus ou de groupes, le monde va-t-il tomber sous la coupe de mécanismes aveugles d’un type d’organisation économique impitoyable, qui ne tient pas compte des plus faibles et frustre les aspirations des pauvres ?»

Les paroles que prononcera certainement Jean Paul II sur les méfaits du capitalisme sauvage, dans la droite ligne d’une doctrine sociale de l’Eglise postulant le principe de subsidiarité et prônant la solidarité sociale, seront certainement saluées et exploitées sur place. Le «puissant et menaçant» voisin américain, dont les côtes sont situées à moins de 200km et qui possède encore à Cuba même la base militaire de Guantanamo, fera certainement une toute autre lecture du message papal. Lui qui veut, par la loi Helms-Burton (section 206), imposer à Cuba un gouvernement qui s’oriente «clairement vers une économie de marché fondée sur le droit et la jouissance de la propriété privée». Sans demander, lui non plus, l’avis du peuple cubain concernant le modèle de société qu’il souhaite. (apic/fides/lmd/be)

10 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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