Actualité: Le 24 novembre prochain, à Zurich, le Synode national de l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse, la plus petite des Eglises nationales reconnues, élira son nouvel évêque. Il prendra la succession de Mgr Hans Gerny, qui a annoncé à la surprise
APIC Interview
Rencontre avec Mgr Hans Gerny, évêque démissionnaire de l’Eglise catholique-chrétienne
Les Eglises sont souvent trop consensuelles et pas assez critiques
Walter Müller, Agence APIC
Traduction Jacques Berset, APIC
Berne, 29 octobre 2001 (APIC) Mgr Hans Gerny, 64 ans, quitte ses fonctions le 31 octobre après 15 ans de ministère épiscopal à la tête des quelque 14’000 catholiques chrétiens de Suisse. L’évêque a invoqué comme motifs l’avenir et l’intérêt de l’Eglise: dans la situation actuelle, la relève doit être assurée par une personnalité disposant de forces nouvelles, qui puisse se charger de la conduite spirituelle des communautés catholiques-chrétiennes de Suisse, qui forment la troisième – et la plus petite – «Eglise nationale de Suisse».
Les Eglises sont souvent trop et pas assez critiques face à l’esprit du temps, commente Mgr Gerny, pour qui seule une Eglise ayant une position profilée interpelle les gens. Très engagé dans le mouvement œcuménique, l’évêque catholique-chrétien relève un effet positif du document romain controversé «Dominus Iesus», la déclaration vaticane sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise. Soudain, on s’est remis à discuter de thèmes que l’on n’abordait plus par pure politesse.
APIC: Mgr Gerny, quelles sont les raisons de votre démission qui a pris tout le monde par surprise, car vous n’aviez pas atteint la limite d’âge de 70 ans et n’avez pas de problèmes de santé?
Mgr Gerny: La raison principale de ma démission était l’impression que quelqu’un de neuf devait reprendre ce ministère épiscopal, que j’ai exercé pendant 15 ans. Il fallait du sang neuf. Le ministère épiscopal est fatiguant et je ne voulais pas l’exercer jusquà que tout le monde finisse par se demander: quand l’évêque va-t-il finalement s’en aller ?
APIC: Quel est le défi majeur de l’évêque catholique-chrétien de Suisse ?
Mgr Gerny: Le fait que le fond chrétien de notre civilisation est en train de disparaître. Dans l’Eglise aussi, nombre de personnes ont de la peine à se familiariser avec le Nouveau Testament, avec des questions comme la mort et la résurrection, l’amour du prochain et la communauté. Nous devons nous efforcer d’aborder les gens de façon tout à fait nouvelle. Durant mon ministère épiscopal, j’ai toujours essayé, dans mes lettres pastorales et mes déclarations au Synode, d’analyser la situation et de faire comprendre que l’on ne devait pas continuer sur les sentiers battus d’une Eglise nationale, mais qu’un renouveau était urgent. Car pour moi, on peut bien poursuivre sur la même lancée un moment, mais cela ne peut pas durer encore longtemps.
APIC: Il manque à vos yeux un renouvellement intérieur permanent de l’Eglise, selon le vieil adage «Ecclesia semper reformanda»…
Mgr Gerny: On parle certes volontiers du peuple de Dieu en marche, mais rester assis est plus confortable. Souvent, on ne remarque pas que l’on est assis au lieu de cheminer. J’ai essayé de donner à l’Eglise de nouvelles impulsions pour un renouveau. Entre-temps, on remarque ces signes de renouveau dans diverses communautés et un mouvement se met en branle.
APIC: Face à la sécularisation croissante de la société, doit-on renforcer l’aspect communautaire de l’Eglise ?
Mgr Gerny: C’est extrêmement important que toutes les Eglises se donnent à nouveau une identité forte. Seule une Eglise avec des déclarations fortes, avec une position profilée interpelle les gens. Les Eglises sont souvent trop consensuelles, trop «adaptées». Elles craignent chaque sortie d’Eglise, c’est davantage marqué dans une petite Eglise que dans une grande. Résultat: nous ne sommes plus très intéressants pour les gens intellectuellement plus vifs, comme les artistes, les intellectuels, les personnes en charge de postes exposés au sein de la société.
APIC: Cela vient-il d’un déficit dans la communication ?
Mgr Gerny: Il s’agit tout d’abord du contenu du message, qui doit être bon. Mais la forme est également très importante. Elle doit être adaptée à la culture qui imprègne la société. Nous devons réussir à faire sentir aux hommes d’aujourd’hui que l’Evangile s’occupe de leurs questions, de leurs soucis, de leur vie de tous les jours … que Dieu parle ici et maintenant et pas dans le langage du Pays de Canaan.
Les hommes doivent se retrouver dans ce que l’Eglise veut communiquer. On laisse entendre que notre société ne recherche plus la foi. Je ne partage pas cette opinion. Nous sommes restés une société très religieuse. Cette religiosité s’exprime cependant de façon très diffuse. Il n’en reste pas moins un fort besoin religieux.
L’intérêt croissant que porte un grand nombre de personnes à l’ésotérisme montre que les humains d’aujourd’hui ont autant de besoin religieux que ceux d’autres époques. Je considère que la faculté d’être religieux fait partie intégrante de la nature humaine. Il est primordial que les Eglises cherchent à satisfaire ce besoin, de sorte que la religion apporte quelque chose aux hommes et les fasse avancer. Il ne n’agit pas d’une simple satisfaction des besoins «conforme au marché».
APIC: Quels canaux utiliser pour cela ?
Mgr Gerny: La liturgie représente là quelque chose de très central. J’ai fait l’expérience que de très bonnes liturgies – avec une prédication profilée et une personnalité convaincante qui dirige la liturgie – attirent les gens. C’est le contraire avec une liturgie banale qui suit la mode ou qui suinte la monotonie. Certes, la liturgie ne va jamais attirer autant de monde qu’un match de football. Je pense que parfois nous essayons de rendre la liturgie attrayante en faisant trop appel aux apparences extérieures.
La liturgie doit être quelque chose de vivant, qui touche les gens. Mais il est primordial que le contenu concerne l’annonce de l’Evangile et que l’on y fasse mémoire de la mort et de la résurrection du Christ. Il ne s’agit pas simplement d’un moment où l’on est bien ensemble en se tenant la main.
APIC: Quelle signification revêt dans ce contexte la piété populaire ?
Mgr Gerny: Le catholique-chrétien que je suis a toujours été sceptique à l’égard de la piété populaire. Mais je crois de plus en plus que certaines formes de piété populaire sont très importantes – toujours à condition qu’elle soit au service de l’Evangile et qu’elle ne soit pas un but en soi. Ainsi un pèlerinage peut être très valable: se concentrer, cheminer, avoir un but, l’accompagner d’exercices spirituels. Il peut cependant aussi se transformer en un exercice mariologique qui n’a plus grand’chose à voir avec le centre, qui est le Christ.
Un autre exemple: à la campagne, autrefois, lors d’un enterrement, on allait chercher le cercueil au domicile familial et le cortège passait dans les rues du village. Cela aidait énormément à faire le travail de deuil. De telles coutumes nous manquent beaucoup aujourd’hui, et il nous est très difficile de les faire revivre.
APIC: Quel est votre rapport avec l’Eglise catholique-romaine ?
Mgr Gerny: Lorsque j’étais un jeune prêtre, dans les années 60, les relations étaient encore très mauvaises. C’est extraordinaire de voir comme elles se sont améliorées. Ainsi, avec les évêques catholiques-romains, les relations sont ouvertes et bonnes. Naturellement, de profondes divergences demeurent. La question de l’ordination sacerdotale des femmes ne va pas simplifier les choses.
APIC: Quelles ont été les conséquences de la publication de «Dominus Iesus» ?
Mgr Gerny: J’ai été particulièrement dérangé par le ton du document. Par contre, je suis en partie d’accord avec les préoccupations qui y sont contenues. La déclaration vaticane a eu une conséquence que je considère comme positive: soudain, on a recommencé à aborder des thèmes que l’on avait mis sous le tapis, que, simplement par politesse, l’on n’avait plus discutés ensemble. C’est un des problèmes de l’œcuménisme que l’on ne traite pas assez sérieusement de nos divergences.
J’ai vécu l’œcuménisme à tous les échelons: de la paroisse villageoise au niveau mondial. Cela m’a permis de découvrir combien la réalité de l’œcuménisme est différente selon les divers plans où l’on se situe, et surtout la différence de compréhension que l’on en a selon les niveaux. Ainsi, au niveau paroissial souvent domine le sentiment que les divergences théologiques compliquées évoquées au sommet appartiennent depuis longtemps à l’histoire.
Les responsables ecclésiaux se font par contre du souci de voir que dans les paroisses on adopte certaines pratiques, souvent tout à fait spontanément, sans avoir beaucoup réfléchi et analysé. C’est un des gros problèmes auxquels l’Eglise doit faire face: entre les divers niveaux (paroissiens, théologiens, clergé,…), l’on n’est plus en mesure de parler le même langage. On aurait besoin d’une sorte d’œcuménisme entre ces divers niveaux.
APIC: L’on camoufle les divergences ?
Mgr Gerny: C’est comme dans un mariage: si on ne discute pas ce qui fait problème, les clivages s’approfondissent toujours plus. Nous devons réapprendre à parler en toute clarté de ce qui nous sépare, par ex. la question des ministères et de l’eucharistie. Je rappelle que dans certaines paroisses, il est tout à fait courant que les membres de diverses Eglises célèbrent ensemble l’eucharistie et pratiquent l’intercommunion. Au niveau épiscopal, on le sait et on est d’avis que cela n’est pas bon. De chaque côté, l’on ne comprend pas pourquoi l’on juge ces pratiques bonnes ou mauvaises. On ne parle plus la même langue et on vit dans des mondes différents.
APIC: Dans l’Eglise catholique romaine, les milieux progressistes avancent des postulats comme une participation synodale démocratique, l’abolition de l’obligation du célibat pour les prêtres, l’ordination des femmes. Ils sont réalisés dans l’Eglise catholique-chrétienne. Pourtant, on n’a pas l’impression que cela vous amène des nouveaux convertis.
Mgr Gerny: Le nombre des conversions est faible. Il y a différentes raisons à cela. L’une d’entre elles est que l’on veut tenter – comme Hans Küng – de changer les choses de l’intérieur. Celui qui quitte son Eglise ne le peut plus. Mais il y a une raison bien plus importante: vous pouvez très bien vivre joyeusement comme un catholique-chrétien au sein de l’Eglise catholique-romaine sans qu’il vous en coûte. Il y a 50 ou 100 ans, vous en auriez subi de désagréables conséquences économiques et même risqué l’excommunication.
Les membres de l’Eglise ont bien souvent perdu le sens des frontières confessionnelles. La tentation de changer de confession existe avant tout chez les membres du clergé. Mais je suis toujours resté très réticent dans ce cas. Car je suis convaincu que le passage d’une Eglise àà une autre ne peut avoir lieu que s’il s’agit de problèmes théologiques et ecclésiaux fondamentaux. La question du célibat à elle toute seule ne suffit pas. Si quelqu’un veut se marier et rester prêtre, ce n’est pas encore une raison suffisante pour se convertir.
APIC: Après l’ordination sacerdotale de la diacre Denise Wyss le 19 février 2000 à Soleure, – une première dans l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse – avez-vous accueilli des transfuges de l’Eglise catholique-romaine ?
Mgr Gerny: Théoriquement seulement. Le moment pour une rupture des digues dans le monde chrétien n’est pas encore arrivé. Les grandes ruptures dans l’histoire de l’Eglise, comme la Réforme, se sont toujours réalisées en accord avec le développement socio-politique.
APIC: Combien de fidèles compte l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse ?
Mgr Gerny: Nous sommes actuellement près de 14’000, mais la tendance est à une légère baisse. Ce petit nombre nous fait souci, du simple fait qu’il faut un minimum de fidèles pour mainenir les structures ecclésiales: nous avons besoin de membres pour les choeurs, des conseillers paroissiaux, des membres du Synode, des pratiquants, des contribuables qui paient l’impôt ecclésiastique. C’est un fait que nous avons ici et là de la peine à trouver des personnes pour occuper des positions à responsabilité. Parmi les quelque 40 membres du clergé, nous devons trouver un évêque et quatre professeurs de théologie et garantir un choix suffisant pour occuper des postes à responsabilités.
Il nous manque en outre un arrière-pays. Ainsi, quand un fidèle catholique-chrétien déménage, il y a fort à parier qu’il ne trouvera pas une paroisse dans son nouveau lieu. Il va peut-être rejoindre la paroisse d’une autre confession. Les nombreux mariages mixtes ne nous sont pas non plus favorables.
Nous ne sommes pas les seuls touchés: à Bâle, seuls les 43% de la population appartiennent à une Eglise. Le poids social des Eglises va continuer de diminuer. C’est pourquoi notre Eglise peut éprouver une sorte de modèle de vie qui pourrait être utile aux grandes Eglises qui devront tôt ou tard affronter situation de minorité. (kipa/wm/gs/be)
Encadré
Berne: L’évêque Hans Gerny a fait ses adieux aux fidèles catholiques-chrétiens de Suisse
L’évêque Hans Gerny a fait samedi 27 octobre ses adieux aux fidèles catholiques-chrétiens de Suisse en présence de plusieurs centaines de fidèles rassemblés en l’église St-Pierre et Paul à Berne. Mgr Gerny était à son service depuis 40 ans, d’abord comme curé et depuis 15 ans comme évêque.
L’assistance à la célébration solennelle était venue de toute la Suisse mais également des Eglises vieilles-catholiques de l’Europe entière. Des hôtes engagés dans le monde de l’œcuménisme, de l’Université et de la politique étaient également présents pour fêter avec l’évêque Gerny la fin d’une importante étape de sa vie. L’évêque Gerny pourra en effet, dès le 1er novembre, se consacrer davantage à sa famille.
Entouré de sa famille et de nombreux fidèles des paroisses, il était aussi accompagné d’autres évêques de l’Union d’Utrecht des Eglises vieilles-catholiques de la Hollande, de l’Allemagne et de la Pologne l’ont. Parmi eux, on notait la présence d’Antonius Jan Glazemaker, archevêque émérite d’Utrecht, lié par une longue et profonde amitié avec l’évêque Gerny. Le nouvel archevêque d’Utrecht Joris Vercammen était également présent. Le gouvernement du canton de Berne était représenté par la Conseillère d’Etat Elisabeth Zölch.
Dans sa prédication, l’évêque Hans Gerny a rappelé à son Eglise qu’elle ne devait pas être une Eglise «assise» mais une Eglise en mouvement, même si ce n’est pas le chemin le plus confortable. L’Eglise doit sans cesse se renouveler et répondre aux questions de notre temps, sans toutefois tomber dans la tentation de s’adapter à toute nouvelle tendance. Un point de vue clair est souhaité, même si cela ne plaît pas à tout le monde. (apic/com/mw/be)



