Actualité: Le cardinal Henri Schwery, ancien évêque de Sion fête cette année ses 65 ans d’âge, ses 20 ans d’épiscopat et ses 40 ans de sacerdoce. Entretien avec l’homme, l’évêque, le cardinal.

APIC – Interview

Rencontre avec le cardinal Henri Schwery, ancien évêque de Sion.

Redécouvrir la beauté, l’idéal et le pardon

Par Maurice Page, de l’Agence APIC

Sion, 19 septembre 1997 (APIC) Mgr Henri Schwery, ancien évêque de Sion fête cette année un triple anniversaire. Ses 65 ans d’âge, ses 40 ans de sacerdoce et ses 20 ans d’épiscopat. Tour à tour apprécié ou craint pour son caractère bien trempé et pour son franc parler, le cardinal Schwery a livré à l’APIC son analyse sur quelques points qui agitent le monde et l’Eglise: les jeunes, la famille, la drogue «l’affaire Haas» et la curie romaine.

APIC: On vous décrit comme un Valaisan au caractère bien trempé, très attaché à sa terre et aux rudesses de ses montagnes…

Cardinal Henri Schwery: Ce portrait me correspond bien et fait même partie des moyens pédagogiques que j’utilise volontiers. Il me paraît important aujourd’hui plus que jamais de fonder notre prédication évangélique sur un rappel de la base humaine indispensable. La perte des racines est une des raisons du mal-être actuel en Europe. La référence aux valeurs, à la beauté, a souvent disparu. Un des moyens de se rattacher à ces valeurs est de se rappeler que nous avons des pieds pour les «traîner» par terre.

Je suis valaisan jusqu’au bout des cheveux avant d’être suisse. Il y a un lien naturel entre un coin de terre et ses habitants. En Suisse la règle a toujours voulu que les évêques ne soient pas trop éloignés de leur peuple et soient issus du même terroir. C’est une exception dans le monde.

APIC: Vous avez aussi acquis une formation scientifique et pratiqué pendant longtemps l’enseignement

H.S. : Même si je n’enseigne plus la physique, il m’en reste une manière de raisonner proche de ce monde scientifique. Progressivement j’y ai néanmoins pris goût. J’aime bien les choses argumentées et objectives. J’ai aussi appris le partage et le respect des compétences. Un théologien n’est pas physicien et vice-versa. Je suis allergique aux gens qui prétendent se mêler de tout. Mais l’évêque lui doit rester un généraliste c’est un problème auquel je me suis souvent confronté.

Avoir fait de l’enseignement pendant vingt ans les dernières années comme recteur du lycée-collège de Sion, m’a beaucoup marqué. J’ai exercé mon autorité de recteur avec beaucoup d’exigence et de sévérité envers les professeurs et envers les élèves. Pour certains j’ai dû apparaître «vache» mais souvent ce fut à mon corps défendant. Il aurait été beaucoup plus simple d’être copain avec tout le monde. Comme évêque aussi d’ailleurs. J’étais absolument persuadé que des jeunes en formation ont besoin d’un encadrement clair.

APIC: L’attention à la famille a été un des axes de votre épiscopat. Mais quelle approche pastorale proposer face à des familles qui ne correspond plus à la norme ecclésiale et qui se sentent mises en marge comme les divorcés-remariés ou les couples non mariés ?

H.S. Je ne peux vraiment répondre, je n’ai pas de recette. Je constate que cette démarche est de plus en plus difficile parce que le contexte social n’est pas favorable. Un certain nombre d’a priori nous complique terriblement la tâche, beaucoup plus qu’autrefois.

La première chose est que les chrétiens veulent la justification de tout. D’un certain point de vue c’est très bien. Mais il s’agit pour le clergé d’apprendre à dire et à expliquer et non plus simplement à commander comme le faisait mon curé. Cela ne se fait pas tout seul.

Une seconde difficulté vient de la vulgarisation généralisée. Je ne dis pas que c’est négatif, mais je constate qu’on est trop riche de médias. Un document pontifical est fait par le pape de Rome pour l’Eglise tout entière, il n’est pas adapté au patois de Chandolin ! Les évêques ont un travail de traduction à faire. Malheureusement le système veut que ces textes sont diffusés tels quels. C’est bien pour tous ceux qui veulent aller à la source, mais il manque une étape.

Beaucoup de gens aujourd’hui croient tout savoir parce qu’ils l’ont lu dans le journal ou vu à la télévision. Ils ne pensent même pas que ce que dit le téléjournal n’est pas forcément vrai ou pas entièrement vrai. Le cas des documents conciliaires est particulièrement typique. De prétendues applications du Concile n’ont aucun fondement dans les textes. «Humanae vitae» de Paul VI est cité par tous, médecins, couples, évêques prêtres etc. Combien l’ont lue? Je ne comprends pas pourquoi on la réduit au seul aspect de la contraception. Tout le reste est une merveille dont personne ne parle. C’est la difficulté du pasteur.

APIC: Beaucoup estiment que la position de l’Eglise sur la contraception devrait être réformée…

H.S. : Laissez moi dire Jésus-Christ et arrêter de me faire parler du condom ou de la pilule. La première objection que l’on me fait est toujours celle-là. C’est inévitable. Pourquoi mettre toujours le sixième commandement à la place du premier? Quand on aura épuisé tout ce qu’il y a dans le premier, le deuxième, le troisième… on pourra passer au sixième. Cet ordre n’est pas uniquement artificiel. Même si cette norme concerne un idéal comment puis-je le présenter si je ne définis pas d’abord une échelle des valeurs ?

Un autre phénomène de société est, me semble-t-il, que le sens du péché et du pardon a évolué. De nos jours, on veut la justification de ses actes. Plus personne ne viendra nous dire «Dieu peut-il me pardonner de n’avoir pas su attendre pour vivre maritalement avant le mariage ?. Je me suis laissé avoir, je suis coupable.» On dit :»L’Eglise ne comprend rien. Aujourd’hui on ne peut pas ne pas coucher». Je n’en veux pas à la personne mais je constate que c’est un énorme problème pastoral que d’essayer de faire redécouvrir la beauté d’un idéal, la beauté du pardon. Mais pour cela il faut accepter de reconnaître que nous sommes pauvres. La miséricorde de Dieu, c’est l’amour de Dieu pour l’homme concret.

APIC: On en vient alors à la nécessité d’évangéliser la culture

H.S.: Qu’est-ce que la culture? C’est l’air qu’on respire, c’est l’environnement, l’écologie humaine. Mais n’est-il pas maladroit de dire «évangéliser la culture»? C’est un peu de la récupération. De quel droit voulez-vous «baptiser mon enfant», répondront les acteurs de cette culture. La culture est en mutation extrêmement rapide. Le problème est strictement humain avant d’être surnaturel. La plupart des têtes des jeunes sont vides, sans enthousiasme, sans idéal, rien. Parce qu’il n’y a pas de critères fondamentaux de référence. Pour beaucoup la musique est la seule chose qui remplit leur tête. Il peut y avoir une plénitude parce qu’ils ont entendu un concert qui leur a plu mais il n’y a alors plus que cela

Evangéliser la culture, pour moi c’est dire une bonne nouvelle aux gens: «Vous avez été créés par Dieu pour aimer, pour respecter une certaine cohérence dans la nature et non pas pour faire des choix tellement restrictifs qu’ils vous appauvrissent». Ceux qui ont découvert cela sont stupéfiés par les beautés qu’on leur révèle. Après il est facile de dire Jésus-Christ, mais il faut d’abord dire l’homme.

APIC: Vous soutenez l’initiative «Jeunesse sans drogue» contre l’avis de la Conférence des évêques suisses…

H.S: Les toxicomanes sont des victimes. Le drogué devient esclave, tout le monde le reconnaît aussi bien les psychologues que les drogués eux-mêmes. Je ne demande pas à un drogué d’être assez lucide pour dire: «je demande pardon j’ai tort». Je crois qu’il ne peut plus le faire. La question est alors très justement reportée sur la société. Je ne dis pas les parents, je dis la société en général et les autorités. Une des manières de poser la question est de dire: «si je suis père de famille qu’est-ce que je veux pour mes enfants? Le meilleur ou pas?»

Autre chose est de savoir quelle technique utiliser. On oppose la politique de la Confédération à «Jeunesse sans drogue» à tort ou à raison. Pour ma part, je reviens à mon analyse d’une société sans culture. Et là j’ai des preuves. Je peux vous fournir immédiatement quarante noms d’anciens toxicomanes arrêtés, jugés, condamnés à la prison. Je prétends que s’ils sont tombés dans la drogue, c’est parce que leur tête était vide, sans idéal. Ces quarante ont retrouvé un idéal esthétique, musical, sportif ou autre.

Concrètement j’ai récemment fait visité Rome à un groupe d’ex-toxicos. Je n’ai jamais eu de meilleurs auditeurs, ils communient avec ce qu’ils voient. Ils s’extasient devant la beauté. Celle des catacombes, celle du Panthéon ou celle des peintures du Caravage de St-Louis des Français dont j’ai eu de la peine à les arracher. Quand je les vois, je me dis «voilà des gens en bonne santé». Quand je vois des gens traités à la méthadone ce n’est pas ce que je vois. C’est tragique.

APIC: Les adversaires de «jeunesse sans drogue» craignent de nouveaux risques de marginalisation …

H.S.: Ne me faites pas dire que vais les rejeter dans la rue et les laisser crever. Ceux qui prétendent cela sont des salauds. Je n’ai jamais dit qu’il ne fallait pas continuer de s’occuper de ces pauvres diables. Cela continuera, quelle que soit le résultat du vote du 28 septembre. Ce serait un comble que cela cesse. Dire que ceux qui sont pour «jeunesse sans drogue» sont prêts à laisser crever les drogués sur les trottoirs est un procès d’intention profondément malhonnête que de Je vous prouve le contraire.

Pour moi, le problème est le suivant : la société est collectivement coupable d’avoir vidé la tête et le cœur de jeunes de belles choses d’un idéal y compris celui de la maîtrise de soi. Lorsqu’un médecin m’écrit: «Tu t’es laissé piéger, tu es un imbécile. Pourquoi cautionnes-tu cette affaire-là, d’ailleurs avec un comité de gens infréquentables, dont un gardien but ou un champion de ski ?» Je suis obligé de lui répondre : «Ton argumentation n’a plus rien de scientifique». Ce d’autant plus que le champion de ski en question, Pirmin Zurbriggen, représente un idéal que les jeunes devraient justement trouver pour s’en sortir. Sans compter qu’il s’occupe personnellement et depuis des années de drogués. Loin de moi l’idée de dire aux médecins ce qu’ils ont le droit ou pas de faire, mais à condition que l’on soit tous d’accord sur l’idéal à poursuivre.

APIC: La Conférence des évêques suisses recommande le ’non’ à l’initiative…

H:S.: La CES n’est pas très honnête de traiter indirectement les partisans de «Jeunesse sans drogue» de païens en disant qu’ils ignorent Saint Matthieu : «Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens c’est à moi que vous l’avez fait». Je le revendique autant qu’eux.

APIC: Les évêques suisses rentrent de leur visite ’ad limina’ à Rome. Il y a cinq ans vous étiez encore parmi eux. On parlait déjà de «l’affaire Haas» dans des termes quasiment identiques à ceux d’aujourd’hui. Partagez-vous l’impatience de beaucoup de catholiques en Suisse?

H.S: Je partage beaucoup plus que de raison, jusqu’à en souffrir, le souci de l’Eglise qui est en Suisse alémanique. Lorsque les évêques ont dit en décembre dernier que les problèmes existaient avant Mgr Haas et qu’ils subsisteraient après, j’en témoigne. En 1985, alors que j’étais président de la Conférence (avant la nomination de Mgr Haas en 1988 ndlr), j’ai déjà fait un rapport dans ce sens. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses, mais toujours en empirant. Actuellement la situation est intenable. Il faut une solution.

Je ne suis plus membre de la CES, mais cela ne veux pas dire que je ne suis pas solidaire, encore moins que je ne fais rien auprès du Saint-Siège. Je ne peux pas directement en parler, mais je suis un peu découragé et je ne sais pas si je vais continuer. Parce que la solution qui consiste à dire «il faut remplacer Mgr Haas» serait simplement reporter sur son successeur le même problème. Donc la solution est plus complexe.

APIC: Les évêques suisses sont-ils en mesure de proposer une solution?

H.S.: Les évêques sont sous tension. D’un côté ils sont contraints d’être tout de même solidaires avec Mgr Haas , de l’autre la pression monte de partout. Ils ont publié en décembre un communiqué tout en sachant qu’ils allaient se faire tirer les oreilles après. Les adversaires de Haas ont pu dire alors «les évêques suisses sont avec nous», ’sous-entendu contre Rome.

Les évêques sont allés à Rome et reviennent en disant: «nous n’avons pas de solution». Mais dans le discours officiel lors de la visite ’ad limina’, la CES n’a dit qu’une seule phrase concernant «une ecclésiologie déroutante de ci ou de là ” et c’est tout. Si j’étais de ceux qui ont mis la pression, je dirais aux évêques: «Quoi c’est tout ce que vous avez dit au pape? Vous n’êtes pas sérieux. Et vous nous faites croire que vous êtes avec nous?» On peut répondre que ce qui s’est dit dans les coulisses ne vous regarde pas. Mais alors il ne fallait pas le dire en public en décembre. Il y a deux poids deux mesures. Les évêques suisses ont pris un énorme risque. Je suis étonné que les journalistes ne posent pas plus de questions.

Il est urgent d’aider nos frères catholiques de Suisse alémanique à vivre une Eglise qui ne soit pas deux camps retranchés. Il y a tellement d’abus d’un côté que ceux qui sont excédés de l’autre côté montent aux barricades.

APIC: On a parfois l’impression que les instances romaines ne sont pas conscientes du problème ou ne veulent pas en parler …

H.S.: Pour ce que je sais, les instances romaines sont conscientes du problème au plus haut niveau. Le pape est informé, le secrétaire d’Etat l’est et les autres le sont aussi. Je leur en ai parlé souvent, preuves et documents à l’appui. Mais si je suis le seul aller à Rome taper sur la table, je me demande si je vais continuer.

APIC: Face à la crise, Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle, semble mieux réagir que Mgr Haas…

H.S.: La situation à Bâle est à mes yeux encore beaucoup plus grave qu’à Coire. En 1983-84, Mgr Otto Wüst signalait déjà qu’on était au bord d’un schisme. Mgr Koch va être confronté à des problèmes insurmontables. Si on le laisse seul, il va se faire ’casser la figure’ avant peu. Pour le moment, personne n’a intérêt à tirer sur Mgr Koch, on tire sur Mgr Haas ça suffit. Enlever Mgr Haas, je vous offre ma pipe qu’on va tirer sur Mgr Koch.

APIC: Depuis votre accession au rang de cardinal en 1991, vous êtes membre de plusieurs instances romaines assez importantes. Le Concile a remis en honneur le principe de la collégialité. Comment est-il mis en pratique ?

H.S.: On a toujours tendance à dire que Rome est centralisée, de manière pire que Paris. Franchement non. La collégialité des évêques est quelque chose d’assez nouveau. Nous en sommes encore au b-a ba. C’est assez normal. La curie romaine fonctionne depuis des siècles en vase clos, même si ses membres sont souvent des saints qui font très bien leur boulot. En Suisse, quelle administration cantonale accepte sans autre que l’électeur vienne lui demander des comptes sur sa manière de fonctionner? .

Dans la curie on trouve encore des chefs de service très attachés au système ancien centralisateur et qui croient que c’est la bonne solution. Pour le moment, ils bétonnent un peu. Mais il y a aussi des gens beaucoup plus collégialement impliqués. En quinze ans, des progrès énormes ont été réalisés. La curie s’est internationalisée. Elle a intégré des hommes de terrain là où auparavant il n’y avait que des ’apparatchiks’ à majorité italiens, même si c’est encore largement insuffisant.

Contrairement à ce qu’on dit parfois, Jean Paul II délègue énormément. Il consulte et il écoute beaucoup. Il ne va cependant certainement pas décréter une réforme totale de la curie. Cela sera une tâche du prochain pape.

APIC: Vous êtes membre de la commission cardinalice pour les affaires économiques du Saint-Siège. Quel est votre rôle?

H.S.: La chose la plus sacrée des Etats est le porte-monnaie. Jean Paul II a crée une commission cardinalice de 15 membres pour vérifier annuellement les budgets, les comptes et le fonctionnement. J’en fait partie. Ce n’est pas toujours fameux, mais le progrès est infini par rapport à une dizaine d’années. La transparence commence à se faire. C’est ce qui me paraît capital. Avant, on ne savait rien. Cette mentalité est toujours là. Je pose quelques questions «naïves» qui embêtent et auxquelles on répond souvent : «C’est parce qu’on a toujours fait comme ça». Et je dis: «non, il faut changer».

Quant aux chiffres rouges du Vatican, cela me paraît moins grave. Le Vatican n’a pas d’impôts. Il ne vit que de dons, ce qui rend l’exercice du budget très délicat. Le Saint-Siège est un service qui ne peut pas ne pas faire de déficit. Le Vatican n’aurait par exemple jamais eu les moyens de payer lui-même la réfection de la chapelle Sixtine.

APIC: Vous avez cherché à apporter à Rome votre expérience d’évêque diocésain …

H:S.: Dans les instances romaines j’essaye d’être ce que je suis. C’est à mes yeux la meilleure manière de servir. Par exemple dans la Congrégation pour les causes des saints je m’emploie à préparer des rapports «scientifiques» précis et concrets. En toute modestie, je crois y avoir apporter un peu plus de rigueur.

Je suis tous les mois à Rome, au moins pour quelques jours, parfois pour des périodes plus longues, généralement en novembre, mars et juin. J’habite officiellement Sion et je ne suis pas à proprement parler membre de la curie.

Un des autres sujets qui me tient à cœur est la Garde suisse. Je pense que c’est une des meilleures images que la Suisse puisse donner à l’extérieur. Actuellement, elle peine à avoir un effectif tout àà fait complet ce qui surcharge le travail des engagés. Elle a besoin de notre soutien moral. Cela ne concerne à mon avis pas seulement les catholiques. (apic/mp)

19 septembre 1997 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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