Actualité: Le Foyer franciscain de St-Maurice fête le 15 juin ses 25 ans d’existence. L’occasion pour les capucins de faire le point sur les défis qui s’offrent à eux.
APIC – Interview
Frère John Corriveau, ministre général des capucins
L’Evangile est l’unique valeur des capucins
Maurice Page, Agence APIC
St-Maurice , 6 juin 1997 (APIC) Quelque 35 capucins de Suisse romande étaient réunis les 2 et 3 juin au Foyer franciscain de St-Maurice pour leur «chapitre des nattes». Ils ont accueilli à cette occasion le supérieur général de leur ordre Frère John Corriveau, un canadien anglophone. Dans une interview à l’APIC, Frère John rappelle les principes de base de la vie franciscaine: fraternité, pauvreté et «minorité».
L’institution du «chapitre de nattes» remonte à l’époque de saint François d’Assise. Comme les frères qui étaient déjà plusieurs milliers n’avaient pas de locaux assez grands pour se réunir, ils s’installèrent sur des nattes. Aujourd’hui le «chapitre des nattes» offre avant tout aux frères la possibilité d’être ensemble, de maintenir le lien avec les origines de l’ordre, de célébrer et de réfléchir. Chacun y participe librement sans être délégué. Ce n’est pas une rencontre formelle. Il n’y a ni décision ni élection mais plutôt échange et partage.
APIC: Quelles sont les valeurs franciscaines que les capucins tiennent aujourd’hui à défendre?
John Corriveau : Saint François n’a pas donné à ses frères une liste de valeurs mais simplement l’Evangile. La Bonne Nouvelle de Jésus-Christ est extrêmement riche, chaque génération y trouve ses valeurs et des directives pour sa vie. Toutes les valeurs humaines y sont contenues. Au centre de la vie franciscaine se trouvent la fraternité, la pauvreté et la «minorité» au service du monde. Pour les capucins, la question de la pauvreté est très importante parce que nous sommes présents dans 97 pays du monde.
Comment pouvons-nous être vraiment les amis des pauvres? Il faut qu’ils puissent se tourner naturellement vers nous et trouver chez nous des lieux où la dignité humaine ne se mesure pas à ce que l’on possède. L’Evangile ne doit pas rester lettre morte.
APIC: La vie franciscaine se définit aussi comme une fraternité contemplative.
J.C.: Pour nous l’expérience de Dieu est à la base de toute vie humaine. Cette recherche de Dieu se fait sur le plan individuel dans l’étude de l’Evangile, mais aussi en communauté. Nous sommes constamment à la recherche des signes de la présence de l’Esprit de Dieu dans le monde. C’est notre vision des sources évangéliques de notre vie.
APIC: François d’Assise avait fait de «Dame pauvreté» sa compagne. Qu’en est-il aujourd’hui ?
J.C.: La pauvreté des franciscains se base sur le chapitre 2 des Actes des apôtres où il est dit que les chrétiens mettent tout en commun, chacun recevant selon ses besoins. C’est l’idéal que nous essayons de vivre. En ce qui concerne le partage des biens, les frères suisses sont un exemple pour l’ordre. En principe chaque maison ne peut pas avoir plus de trois mois de réserves matérielles. Une part importante des revenus de la province, qui sont collectés à la source, sont immédiatement redistribués ailleurs. Nous voulons vivre de ce que nous recevons de la Providence.
La pauvreté implique un mode de vie individuel simple mais c’est aussi une démarche collective. C’est même le premier élément pour les franciscains. François voulait ce témoignage de pauvreté collective. Je tiens à ce qu’à l’intérieur de l’Ordre il n’y ait pas des frères mendiants et des frères riches mais un réel sens du partage.
APIC: Il y a aussi une pauvreté à combattre?
J.C.: On ne peut pas embrasser la misère humaine ! On se place toujours du côté de ceux qui luttent pour la justice et contre la pauvreté. Nous cherchons à voir le monde avec les yeux des pauvres à nous identifier vraiment avec les marginalisés, même si c’est peut-être moins visible ici en Suisse qu’en Amérique latine. Les lieux franciscains ont toujours voulu être des lieux d’accueil.
APIC: La pauvreté signifie aussi précarité, insécurité…
UJ.C.: Je ne peux pas admettre que les frères vivent dans l’insécurité par exemple en étant privés d’assurance maladie ou d’autres assurances sociales. Nous devons donner l’exemple d’une sécurité qui vient de la fraternité. Par exemple je voyage toujours en sécurité et presque sans argent parce que je sais que je serai reçu partout par mes frères. Je ne veux pas priver mes frères de cette sécurité, parce que je les priverais alors de la fraternité qui est la source principale de notre ordre. C’est cet esprit-là que nous voulons transmettre.
On peut dire en Suisse que les gens vivent en sécurité parce que la Suisse est un pays riche, mais aussi parce que le peuple a pris la décision de garantir une sécurité minimale au moins pour les personnes âgées et les enfants. Ce que d’autres pays même riches n’ont pas. La sécurité vient de la fraternité et non pas de la puissance économique.
APIC: La lutte contre la pauvreté implique aussi un aspect politique…
J.C.: La vision franciscaine repose sur le principe de «minorité». Saint François a voulu que ses frères n’aient aucun poste de pouvoir ni dans l’Eglise, ni dans la société. En occupant des positions de pouvoir on s’éloigne du peuple. L’engagement politique dans ce sens-là n’est pas celui des frères. Il n’en reste pas moins que les franciscains ont le devoir d’être pacifistes et de s’opposer à la violence, par exemple à la peine de mort ou au commerce des armes, mais sans jamais chercher le pouvoir, ni entrer dans les luttes politiciennes.
APIC: Dans l’Eglise il y a aussi des tensions, des divergences et des luttes de pouvoir. Comment les capucins le vivent-ils?
J.C.: Saint François vivait lui-même dans une Eglise où les divergences étaient nombreuses. Il avait établi trois principes fondamentaux: l’obéissance à l’Eglise, le refus de toute position d’autorité, et le renoncement à tout privilège. Chapeautant tout cela, la volonté de vivre de l’Evangile.
Celui qui suit ces principes ne se trouve jamais en conflit avec l’Eglise. Aucune autorité ecclésiale a jamais défendu de vivre selon l’Evangile. Saint François ordonne à ses frères de ne pas prêcher là où l’évêque du lieu n’est pas d’accord. Il est un grand réformateur mais n’a jamais été en conflit avec l’Eglise. Il agit toujours dans la non-violence. Lorsque l’Eglise part en croisade, François part sans armes pour aller trouver le sultan.
APIC: Les capucins ont traditionnellement développé un fort élan missionnaire. Qu’en est-il aujourd’hui ?
J.C.: Les capucins suisses ont largement participé à l’effort missionnaire. Dans l’esprit franciscain, un missionnaire doit devenir partie du peuple qu’il évangélise. Dans ce sens le travail des Suisses est achevé puisque les missions qu’ils ont fondées sont reprises aujourd’hui par des autochtones et deviennent elles-mêmes missionnaires. (apic/mp)



