Actualité: Le pédagogue brésilien Edgar Kolling, coordinateur national du secteur éducation du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), a effectué lundi dernier, avec une délégation brésilienne, une visite de solidarité aux sans-papiers occupan
APIC Interview
Brésil: l’Eglise plus que jamais aux côtés des paysans sans terre
Rencontre avec Edgar Kolling, du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST)
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg, 20 juin 2001 (APIC) Né dans une famille de dix enfants, à l’intérieur de l’Etat de Santa Catarina, Edgar Kolling est tombé tout petit dans la marmite du militantisme. Pas étonnant: paysans sans terre – un paradoxe dans ce pays aux vastes étendues sous-peuplées, où seule 20% de la population vit à la campagne -, ses parents, descendants lointains d’émigrés allemands, ont erré dans le Sud du Brésil à la recherche d’un lopin de terre à cultiver.
Dès l’âge de 15 ans, Edgar Kolling – qui a aujourd’hui 39 ans – milite aux côtés des paysans, d’abord au sein de la CPT, la Commission pastorale de la terre des évêques brésiliens, puis dès sa fondation en 1984, au sein du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), l’un des plus puissants mouvements populaires brésiliens. Grâce aux occupations de terres, le MST a déjà pu récupérer près de 20 millions d’hectares pour installer quelque 350’000 familles sans terre.
APIC: Vous avez été sensibilisé dès l’enfance à la question agraire…
E. Kolling: Dans ma famille – je suis un émigré de la cinquième génération – , nous n’avions pas assez de terres. Aucun des 10 frères n’est resté paysan. La seule chose que nos parents, qui sont très croyants, ont pu nous offrir est le droit à étudier. J’ai deux frères curés, un jésuite et un prêtre diocésain. Notre mère était enseignante et nous avons eu une formation humaine et chrétienne qui nous a poussés à la générosité et à l’engagement pour la justice sociale. Quand j’étais séminariste dans le diocèse de Chapeco, l’évêque d’alors, Mgr José Gomes, était président de la CPT. Il invitait les futurs prêtres à visiter les campements des paysans sans terre.
APIC: Fin mars, les médias rapportaient que la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) avait retiré son appui au MST par manque de confiance et faute d’un «climat de vérité».
E. Kolling: C’est un mensonge répandu sciemment par la presse conservatrice de droite, au service des intérêts des latifundistes. Le quotidien «O Estado de Sao Paulo», qui a lancé cette fausse information, a fait croire que Dom Jayme Henrique Chemello, président de la CNBB, avait annoncé le retrait du soutien des évêques au MST. Dom Jayme a écrit une lettre au MST pour rétablir la vérité. Il a même dit être disposé à célébrer une messe dans un «acampamento» sur une terre occupée par les paysans sans terre et à y convoquer la presse.
Dom Jayme a déclaré que le MST pouvait bien de temps à autres – mais pas de façon systématique, pour éviter le chaos – occuper des propriétés laissées à l’abandon pour attirer l’attention du gouvernement et lui montrer qu’il y a des terres non cultivées. Pour le président de la CNBB, un tel état de fait ne devrait pas exister alors que des millions de familles attendent de pouvoir travailler la terre. Il a comparé l’action des paysans sans terre à celle d’un affamé qui, par nécessité, s’empare de nourriture pour survivre, précisant que l’Eglise n’a jamais considéré que c’était là un péché. Sur plus de 400 millions d’hectares de terres agricoles disponibles au Brésil, seul un quart est utilisé.
APIC: Quel est l’intérêt de faire croire que la CNBB a retiré son soutien au MST ?
E. Kolling: Il est bien sûr tout à fait faux de dire que l’Eglise n’est plus aux côtés des sans terre. Elle est au contraire solidaire, depuis les prêtres et les religieuses jusqu’aux évêques. Si certains évêques plus conservateurs sont contre, on ne peut pas le dire de la CNBB en tant qu’institution. Nous avons certainement une bien meilleure relation avec la CNBB qu’il y a dix ans. Nous avons d’ailleurs commencé nos actions d’occupation de terres avec l’appui de la Commission pastorale de la terre (CPT) de la CNBB, à la fin des années 70, en pleine dictature militaire. C’est quand nous avons pris notre autonomie, en fondant le MST en 1984, qu’il y a eu une période de tensions.
Le gouvernement, pour affaiblir le MST, comme il le fait pour tous les mouvements qui s’opposent à sa politique néolibérale, cherche à dresser l’opinion publique contre nous. Il fait tout pour isoler le mouvement des paysans sans terre du public. C’est un fait, l’Eglise est l’institution au Brésil qui jouit de la plus grande crédibilité dans la société. Ainsi, affirmer dans la presse que la CNBB a rompu avec le MST poursuit un but transparent. La presse, qui représente les milieux du pouvoir, a obéi à une sorte de consigne venue d’en haut.
APIC: Malgré les dégâts sociaux, le Brésil poursuit sa politique néolibérale…
E. Kolling: Ces dernières années, le discours idéologique des «élites» et des médias vantant la politique néolibérale, la privatisation des services publics, la vente du patrimoine national aux groupes financiers étrangers, a subi d’importants revers. Les gens ont pris conscience que le discours sur «l’Etat light» a provoqué un recul social considérable. La classe moyenne s’est réduite à une peau de chagrin, elle connaît elle aussi le chômage et la pauvreté.
Nous avons déjà touché le fond, et la tendance actuelle est à la résistance de la société civile, qui exige désormais que l’Etat accomplisse sa mission dans les secteurs sociaux, de la santé et de l’éducation. Le gouvernement a privatisé de nombreux services publics, et cela sans aucun critère ni aucune logique. Au lieu d’améliorer la vie des gens et de diminuer la dette du Brésil, ces mesures ont fait effet contraire: le pays n’a fait que s’enfoncer.
Dans son discours, le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso (FHC), en place depuis le 1er janvier 1995, promettait la lune: les privatisations allaient améliorer la situation et permettre davantage d’investissements sociaux et éducatif. Ces belles paroles ont été démasquées. Les gens ont compris que la privatisation ne signifie pas la dernière évolution de l’histoire.
Ainsi, la dette extérieure du Brésil est passée de 54 milliards de dollars en 1980 (5 milliards en 1970) à 260 milliards de dollars en l’an 2000, selon le Bulletin de la Banque Centrale. De décembre 1994 à décembre 1999, nous avons payé 195 milliards de dollars de service de la dette, dont 75 milliards d’intérêts et 120 milliards d’amortissements.
APIC: La crise énergétique qui a secoué le Brésil ces derniers mois fait-elle du tort à l’image du gouvernement de FHC ?
E. Kolling: Les pannes d’électricité qui ont amené des coupures d’approvisionnement pour les ménages et les industries a déjà signé la fin du régime de Cardoso. Cette impasse dans la production d’électricité vient du fait que le Fonds Monétaire International (FMI) a interdit au gouvernement brésilien d’investir dans le secteur de l’énergie. Le gouvernement de FHC est tellement servile face aux diktats du FMI que les résultats en sont désastreux. En avril-mai dernier, la grande presse en général, qui a pourtant «fabriqué» FHC, comme elle l’avait déjà produit avant lui le président Fernando Collor, a déjà tiré un trait sur son régime.
Il faut faire la différence entre l’Etat et le gouvernement. La grande presse, qui représente les intérêts de la classe dominante, est intéressée au contrôle du pouvoir de l’Etat. L’oligarchie a ont utilisé FHC dans son premier mandat, mais aussi au début de sa seconde période. Aujourd’hui, elle est prête à appuyer tout candidat qui lui serait favorable. Je n’écarte pas que la classe dominante puisse soutenir un candidat du PT, le parti des travailleurs, si elle pense qu’elle peut le domestiquer.
APIC: Vous dites que la grande presse «fabrique» les préésidentiables…
E. Kolling: Pour le moment, les grands médias «construisent» déjà d’autres candidats alternatifs, comme Ciro Gomes (du parti PPS, Parti populaire socialiste) ou Itamar Franco (du PMDB, Parti du mouvement démocratique brésilien). Gomes fut ministre de l’Economie de FHC, tandis qu’Itamar Franco fut mis à la tête de l’Etat durant deux ans (1993-1994) à la suite de la destitution de Fernando Collor. La droite est très habile à utiliser et à manipuler les leaders politiques, pour conserver le pouvoir effectif, celui de l’Etat: les forces armées, l’économie, le contrôle de l’élaboration des lois, les juges…
Si c’est nécessaire, elle peut changer un système présidentiel et favoriser le parlementarisme; ce qui intéresse l’oligarchie, ce n’est pas tellement le pays ou la nation. Une bonne partie de l’élite brésilienne serait prête à entrer dans la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA) par pur opportunisme, si cela pouvait lui servir.
APIC: Vous affirmez que la préoccupation de lélite brésilienne est de maintenir un niveau de vie semblable à celui des pays du Nord, quitte pour cela à sacrifier la majeure partie de la population brésilienne.
E. Kolling: Dès 1994, alors qu’il est ministre des Finances, puis en tant que président, FHC met en œuvre une politique économique visant exclusivement à satisfaire les intérêts du capital international. En quelque sorte, l’élite brésilienne conclut un pacte avec le capital international. D’une part, elle renonce au modèle de développement industriel national adopté au moment de la révolution de 1930, sous le gouvernement Vargas. D’autre part, elle se soumet au diktat du capital international, faisant du Brésil un simple marché pour les intérêts de ce capital. FHC a ouvert notre économie, en éliminant tous les contrôles douaniers grevant le commerce des produits, et a maintenu un taux de change rendant bon marché les produits importés. Ce faisant, il leur a ouvert les portes de notre marché.
En échange, il espère que le capital financier international va investir massivement au Brésil, ce qui va relancer la croissance de l’économie. Enfin, il s’attend à ce que l’ouverture du marché lui ouvre la voie des biens de consommation de luxe auxquels les bourgeoisies des autres pays ont accès.
Si la condition du maintien de son standing est pour le moment de s’allier avec le Nord, la grande bourgeoisie choisit cette voie. Si éventuellement, dans cinq ans, elle estimait devoir appuyer un nouveau coup d’Etat militaire, elle le ferait sans état d’âme. Il en va de même de la vente des entreprises publiques. Si la crise énergétique n’était pas venue troubler ces plans, sans oublier le progrès de la conscience publique et la résistance croissante du mouvement social, FHC aurait déjà privatisé le fleuron de l’industrie pétrolière nationale, Petrobras, ainsi que le Banco do Brasil et d’autres parties du patrimoine national. L’élite brésilienne – FHC en premier lieu – a bel et bien abandonné toute idée de souveraineté nationale. (apic/be)




