Actualité: Le préposé général de la Compagnie de Jésus, le Père Peter-Hans Kolvenbach, a inauguré jeudi 4 septembre au Musée d’Art et d’Histoire de Fribourg l’exposition consacrée à saint Pierre Canisius, confesseur et docteur de l’Eglise, mort il y a 400
APIC – INTERVIEW
Questions au Père Peter-Hans Kolvenbach, préposé général de la Compagnie de Jésus
Une nouvelle théologie de la libération plus nécessaire que jamais
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 7 septembre 1997 (APIC) L’Eglise ne peut faire l’impasse sur les théologies de la libération, car elles sont ancrées dans l’Evangile et la vie du peuple de Dieu, affirme le Père Peter-Hans Kolvenbach, préposé général de la Compagnie de Jésus. Dans une interview à l’agence APIC, il estime cependant que la théologie de la libération latino-américaine est à un tournant. A bout de souffle, elle doit impérativement se renouveler, car le monde a radicalement changé.
Les jésuites se sont souvent engagés dans un «apostolat de frontières», auprès des populations marginalisées et opprimées d’Amérique centrale ou du Rwanda, par exemple. Cela ne s’est pas fait sans douleurs et sans drames. Nombre de religieux de la Compagnie de Jésus ont laissé leur vie dans le combat pour la justice ou dans le travail de médiation. D’autres ont défrayé la chronique par leurs recherches dans le domaine de la théologie, tels feu Juan Luis Segundo, pour la théologie de la libération, ou Aloysius Pieris, pour la théologie de l’inculturation en Asie.
APIC: Les questions soulevées par ces théologiens remuants – inculturation, libération – sont-elles encore pertinentes à la veille de l’an 2’000 ? Ne sont-elles pas dépassées par l’évolution historique qui consacre le triomphe du néo-libéralisme à l’échelle planétaire et la fin de l’utopie marxiste ?
P. Kolvenbach: Les questions soulevées par ces «théologiens de frontières» sont plus pertinentes que jamais, surtout au seuil de trois importants synodes des évêques: celui pour les Amériques au mois de novembre et ceux pour l’Asie et l’Océanie l’an prochain. A cette occasion, il sera difficile de ne pas se poser de questions à propos de la libération, qui a besoin d’un nouveau souffle théologique, et de l’inculturation, dont dépendra largement l’évangélisation en Asie.
Une vraie rencontre entre les cultures vivantes de cette partie du monde et l’Evangile est vitale. Et ceci d’autant plus que le néo-libéralisme a fortement tendance à négliger, voire à écraser l’humain pour atteindre la plus grande efficacité économique. Contre une économie qui risque de perdre l’homme, Jean Paul II demeure fidèle à sa vision, dite et redite, dès le début de son pontificat: l’homme est la route de l’Eglise.
APIC: Si la théologie de la libération a besoin d’un souffle nouveau, c’est qu’elle n’est pas définitivement enterrée et qu’elle reste nécessaire….
P. Kolvenbach: Ce mouvement est un peu à bout de souffle, certes, mais il me semble difficile de nier les théologies de la libération: elles sont tellement ancrées dans l’Evangile et dans la vie du peuple de Dieu! La fête de Pâques est une fête de libération! De fait, l’Eglise a toujours rendu attentif à certaines erreurs de ces théologies de la libération. Elle n’a cependant jamais pu les condamner en tant que telles. Ce serait condamner saint Paul ou saint Jean et tout l’Ancien Testament…
Même si certains le nient, la théologie de la libération a voulu être une théologie pratique. Pas seulement une théologie qui pense, mais aussi une «praxis» pour changer la société. Malheureusement, on ne constate pas que l’Amérique latine ait été transformée. A cela s’ajoutent les profonds changements qui ont affecté le continent. Le communisme a connu une sévère perte de crédibilité: sans pour autant qualifier la théologie de la libération de marxiste, il faut tout de même mentionner les éléments marxistes qui s’y trouvaient, comme l’expression de la lutte des classes.
En outre, à l’exception de Cuba, tous les gouvernements sont désormais élus démocratiquement. C’est un point important: la théologie de la libération avait toujours contre elle des chrétiens qui étaient au pouvoir et qui opprimaient les pauvres, des chrétiens eux aussi. Cela lui a donné une couleur qu’elle ne pouvait avoir ailleurs dans le monde. Raison pour laquelle «l’exportation» de la théologie de la libération hors de l’Amérique latine n’a pas été un grand succès. Sur le terrain, je vois que les gens qui vivent l’insertion avec les pauvres sont fatigués. Tout me semble donc prêt pour un nouveau tournant.
APIC: On a fin par découvrir que l’oppression a non seulement une dimension socio-économique, mais également une dimension culturelle, avec la prise de conscience des peuples indigènes ou l’émergence des revendications des femmes…
P. Kolvenbach: Etant donné cette évolution, il y a évidemment une nouvelle direction à prendre. Dans certaines réunions, nous sommes maintenant accusés d’avoir affaibli la théologie de la libération en considérant la culture comme un élément essentiel de la théologie de la libération de l’avenir. Nous affirmons que l’homme, y compris le pauvre, ne vit pas seulement de pain. Il a aussi sa propre culture et sa religion.
Les évêques, dans les assemblées, ne sont pas encore au clair à ce propos. Ils voient tous l’invasion des sectes même si, statistiques en main, on ne voit pas bien quelles sont les conclusions qu’on peut en tirer. Il arrive souvent en effet que des personnes attirées par les sectes se rendent aussi en pèlerinage à Notre-Dame de Guadalupe ou participent par ailleurs à la Semaine Sainte.
Certains évêques considèrent que les gens vont vers les sectes parce que l’Eglise s’est trop intéressée au pain et a oublié «le pain de vie». Pour d’autres, l’Amérique latine serait encore davantage envahie par les sectes si l’Eglise ne s’était pas clairement engagée dans la dimension sociale de l’Evangile. Cette question sera certainement remise sur la table lors du prochain synode des évêques sur les Amériques.
APIC: Dans les sociétés dites développées, n’a-t-on pas besoin aussi d’une théologie de la libération pour nous affranchir de l’idéologie matérialiste de la société de consommation, pour être capables de penser une alternative à un néo-libéralisme de plus en plus totalitaire ?
P. Kolvenbach: Cela ne fait aucun doute. Mais cette théologie ne pourra pas être la copie conforme de la théologie latino-américaine. Tout le monde est plus ou moins d’accord pour dire que l’économie du «tout marché», centrée exclusivement sur l’efficacité économique, est contre l’homme. Jean Paul II ne cesse d’insister sur ce point, même si certains prétendent que le domaine de l’économie et de l’argent ne regardent pas l’Eglise. Pour ces gens, l’Eglise n’est là que pour le spirituel et devrait se contenter de parler de la Vierge. Le pape dit clairement que l’Evangile n’est pas seulement pour la sacristie, mais pour toute la vie humaine.
Il faut admettre que quand l’Eglise parle, elle n’ait pas de recettes économiques toutes faites. Elle rappelle tout de même que la dignité de l’homme doit être la référence ultime de tout système économique. On peut toutefois se demander si l’Eglise a vraiment une doctrine sociale. Certes, elle s’est prononcée sur un certain nombre de questions sociales, mais je ne crois pas qu’on soit déjà arrivé à avoir un corps de doctrine complet.
Les encycliques sociales traitent chaque fois un problème particulier. Une synthèse de la théologie sociale de l’Eglise fait cependant défaut. Un confrère jésuite, le Père Jean-Yves Calvez, lui qui souhaite une nouvelle encyclique sociale sur la marginalisation, l’exclusion sociale et le chômage – la «société à deux vitesses» -, ne dit pas autre chose. L’économie est en mutation constante. On doit faire face à une grande diversité de situations: peut-on encore invoquer le tiers monde quand on parle de la Corée du Sud ou de Singapour ? Traiter ce problème lors du prochain synode sur les Amériques sera ardu: on ne peut pas se contenter de dire que l’Amérique du Sud est pauvre et que les Etats-Unis sont riches quand on sait qu’au moins 30 millions d’Américains vivent au-dessous du seuil de pauvreté, sans compter les immigrants clandestins…
APIC: Les jésuites en Amérique latine ont payé très cher leur engagement pour la justice sociale ou la réconciliation nationale, comme ceux qui ont laissé leur vie à l’Université de San Salvador (UCA), ou les jésuites du Mexique, qui reçoivent aujourd’hui encore des menaces de mort pour leur action de défense des droits de l’homme. L’engagement socio-politique des jésuites est-il toujours souhaité, comme il l’était au temps du Père Arrupe?
P. Kolvenbach: Ce que vous appelez l’engagement socio-politique des jésuites est le résultat direct du synode des évêques de 1971 sur la justice dans le monde. Sans aucun doute, la promotion de la justice est liée à l’évangélisation. Dès les commencements de la Compagnie de Jésus, les jésuites se trouvaient de préférence parmi les pauvres, les esclaves et les marginaux, nullement pour des raisons politiques ou idéologiques, mais pour pouvoir justifier effectivement leur nom de compagnons de Jésus en annonçant comme Lui la bonne nouvelle aux pauvres et en dénonçant comme Lui les injustices.
Au temps du Père Arrupe, nous avons dû redécouvrir cette dimension de tout apostolat et apprendre à travers bonheur et malheur comment la vivre aujourd’hui dans la diversité déconcertante des situations sociales et économiques du monde. Après un début marqué par une certaine radicalisation, ces dernières années ont vu un souci sincère de faire en sorte que l’engagement social rende transparent l’Evangile qui l’inspire au service d’une personne humaine qui ne vit pas seulement de pain. (apic/be)



