Actualité: Luc de Raemy jeune prêtre «fidei donum» fribourgeois, actuellement en Haïti est de passage dans son canton pour faire partager son expérience.
APIC – Interview
Rencontre avec Luc de Raemy, prêtre «fidei donum» fribourgeois en Haïti
En Haïti le suicide n’existe pas !
Par Maurice Page , de l’Agence APIC
Fribourg, 23 novembre 1997 (APIC) Jeune prêtre fribourgeois, l’abbé Luc de Raemy a débarqué en Haïti au mois de février dernier. Plongé dans une réalité très différente de celle de Bulle où il a vécu six ans de ministère, il apprend à nager au cœur de la cité de Tabarre-Fleuriau, une banlieue grouillante de vie de Port-au-Prince. De passage en Suisse, il a livré à l’APIC ses premières impressions d’un pays où tout reste à faire.
Proche voisin de l’ex-président Aristide, Luc de Raemy apprécie une vie qui l’oblige à se dépouiller de tout artifice pour s’impliquer directement au cœur des choses. Ordonné pour le diocèse de Lausanne Genève et Fribourg en 1991, Luc de Raemy est prêtre «fidei donum» c’est-à-dire qu’il est «prêté» à un pays de mission. Pour lui il est question de solidarité et de partage.
Abbé Luc de Raemy : Je suis parti en février et j’ai passé sept mois dans le pays. J’ai plongé dans cette réalité haïtienne, mais il faut apprendre à nager. C’était mon premier grand départ en pays de tiers monde, même si j’avais déjà fait un séjour en République dominicaine. Le premier choc est celui des contrastes. Au départ j’ai eu un regard «touristique», avec l’envie de tout photographier mais ce n’est plus le cas après quelque mois. Pour le moment mon contact avec le pays en est encore au stade de l’impression plus qu’à celui de l’analyse approfondie.
Je vis dans la banlieue de Port-au-Prince, derrière l’aéroport international dans le quartier de Tabarre-Fleuriau. J’ai été invité en Haïti par un Père lazariste que j’ai connu à Paris et j’ai rejoint la communauté des lazaristes. J’habite à 200 mètres de la maison de l’ex-président Jean Bertrand Aristide qui est en quelque sorte mon «paroissien». J’ai eu l’occasion de le rencontrer plusieurs fois, dont deux en privé. Il vient en outre quelquefois à la messe à la paroisse. Aristide et sa femme ont été les parrain et marraine de la première volée d’élèves sortie de notre école secondaire au mois de juin.
Aristide reste très sensible à la réalité du quotidien. Mais je ne porterais pas de jugement sur lui ou sur sa politique. C’est sans doute quelqu’un de séduisant, qui sait parler aux gens et qui reste soutenu par la population même si certains le haïssent.
APIC: Un des acquis de la politique d’Aristide est sans doute le retour de la liberté de parole
L.R.: Il ne faut pas oublier que les Haïtiens se sont tus pendant des années à cause de la peur des militaires et des voisins toujours susceptibles de les dénoncer. Le dialogue surtout politique est encore dans une phase d’apprentissage. Dans le milieu où je vis avec les séminaristes de la congrégation, on n’a pas appris à être critique. Toute la formation est plutôt «bancaire» c’est-à-dire qu’elle consiste à accumuler le maximum de connaissances et à les restituer tel quel. Ils ont beaucoup de peine à prendre position. Etre étranger est sur ce plan un point positif.
Quand on parle de tiers monde, on peut aussi considérer cette insuffisance dans le dialogue, dans la culture démocratique. Sans vouloir porter de jugement, c’est une des pauvretés d’Haïti y compris dans l’Eglise. La conception de l’autorité, l’accompagnement des jeunes et l’écoute de leurs attentes ou de leurs problèmes sont très différents des nôtres. Les séminaristes ont souvent peur de se dévoiler parce qu’il y a toujours le risque de se faire mettre dehors. Donc ils se forgent une personnalité ou au moins une façade «gentille» destinée à plaire aux supérieurs. Je m’efforce d’arriver à un dialogue plus vrai par exemple en les accompagnant dans les familles. Ce qui m’a permis aussi de visiter le pays.
APIC: La capacité de dialogue et la recherche du consensus sont à la base de tout processus démocratique…
L.R.: J’ai l’impression que l’on joue un peu à la démocratie comme à l’école. On s’amuse à prendre la parole souvent pour empêcher l’autre de le faire. La division du parti «Lavalas» d’Aristide fait que le pays n’avance plus. Le parlement discute des problèmes pendant des sessions et des sessions sans prendre de décision et sans appuyer le gouvernement. On remplace alors les ministres, mais on n’avance pas pour autant. Au point que certains songent à une dictature éclairée.
APIC: Quel est aujourd’hui le rôle de la hiérarchie catholique et ses rapports avec l’Eglise de base ?
L.R.: Je pense que la hiérarchie préfère actuellement se tenir en retrait après la phase assez négative survenue après le coup d’Etat contre Aristide. On attendait alors que l’Eglise se prononce, mais elle s’est tue à l’exception de Mgr Romélus. Cette complaisance, au moins apparente, envers le général Cedras, tout comme la nomination d’un nonce apostolique par Rome, ont laissé des traces. Il a manqué une parole. Il y a eu une cassure. Mais le peuple haïtien, me semble-t-il oublie ou pardonne très vite. Je n’ai eu que très peu d’échos négatifs vis-à-vis de la hiérarchie dans la population.
En outre la Conférence des évêques n’est plus aujourd’hui qu’une voix parmi d’autres. Autrefois avec la Conférence des religieux, elle était la seule à pouvoir s’affirmer face au régime totalitaire. Aujourd’hui tout le monde ose parler et a une opinion sur tout. On le constate par exemple dans la diversité des journaux.
APIC: L’arrivée en Haïti c’est aussi le contact avec un peuple à découvrir
L.R.: Je suis parti là-bas dans une vision égoïste. Après six ans de ministère en Suisse, j’ai pensé qu’il était bon de me «redonner» des moyens pour avancer, pour grandir en sainteté si j’ose ce terme, pour «m’affiner». Je suis à l’école là-bas de vertus comme la patience, l’écoute, la tolérance. La vie en Haïti dépouillée de tout artifice nous ramène à l’essentiel très rapidement. La rencontre est plus directe.
Je ne suis cependant pas totalement naïf. Jusqu’à présent le 90% des gens qui viennent me voir cherchent à obtenir une aide financière. C’est le handicap du blanc. Les missionnaires zaïrois qui vivent en Haïti ne l’ont pas. La coopération Sud-Sud est plus facile. Les Haïtiens gardent une vision complètement irréelle de l’Occident. A mon départ plusieurs voulaient m’accompagner pour servir de chauffeur, de cuisinier ou de gardien à mes parents.
APIC: La vie dans les bidonvilles de Port-au-Prince est très dure
L.R. : En Haïti, le suicide n’existe pas. L’espérance qui habite ce peuple est fantastique. C’est une leçon pour moi. On proclame toujours ’cela ira mieux demain’. Les ’tap-tap’ qui circulent en ville ou les bateaux s’appellent «Cela va changer» ou «Pas découragé».
C’est un peuple profondément croyant, je ne dirais pas forcément chrétien. Leur foi est tellement forte qu’elle est vraiment une dynamique du quotidien. Pour eux Dieu est présent, Jésus est à leur côté.
APIC: N’y a-t-il pas là aussi une forme de fatalisme?
L.R.: Certains remarquent qu’Haïti est un des rares pays d’Amérique latine qui n’a pas connu de guérilla et attribuent cela à une mentalité d’esclave. Je n’ai cependant pas l’impression d’un fatalisme. D’ailleurs le discours de l’Eglise a profondément changé. Elle ne dit plus qu’il est bon de souffrir aujourd’hui pour attendre la récompense du Paradis après la mort. Même si certaines sectes protestantes perpétuent ce discours, la théologie de la libération a apporté un regard tout autre. Plutôt que de fatalisme, je parlerais de force qui aide à supporter le quotidien. Les gens n’ont pas une attitude passive. Ils luttent pour se nourrir pour se loger etc. Dans les cités la vie est grouillante et très active.
Il faut se rendre compte que 50% de la population a moins de vingt ans. Les générations passent très vite. Ainsi la moitié de la population n’a pas ou à peine connu la dictature des Duvalier. Donc cette société va changer beaucoup et très vite.
APIC: La violence semble une réalité très inquiétante de la société haïtienne.
L.R.: En sept mois je ne me suis fait traiter qu’une seule fois de sale blanc, mais par un noir qui roulait en mercedes. Je ne me suis jamais senti en danger. Tout dépend de ton attitude. Les délégués des organisations internationales sont très étonnés que je puisse me promener dans les bidonvilles. On leur a tellement mis dans la tête que c’était très dangereux qu’ils n’y mettent pas les pieds. Avec quelques sourires et un peu d’attention, les gens sentent très vite pourquoi tu es là.
La violence actuelle due à un certain banditisme ne fait que remplacer celle des militaires des régimes dictatoriaux. Cela fait partie aussi du nouveau jeu. Je n’ai été contrôlé que deux fois par la police. Auparavant il y avait des barrages militaires sur toutes les routes. Au vue de la situation des gens, je pense même que la violence reste limitée. Elle est latente mais peut exploser fortement par exemple lors de manifestations politiques.
APIC: Quelle est la pratique pastorale d’un jeune prêtre suisse dans la réalité sociale haïtienne?
L.R.: Pour le moment je ne me suis encore que peu engagé dans la pastorale quotidienne puisque ma tâche était d’accompagner les séminaristes lazaristes. Je commence à donner des coups de main en paroisse par exemple pour la célébration de la messe. Le dimanche est le jour du rassemblement. Tout s’arrête et on va à la messe ou au culte ou au rassemblement pentecôtiste. La messe est le prétexte de la fête et de la rencontre. Elle dure bien deux heures. Une homélie de moins de 20 minutes est considérée comme carrément médiocre. L’homélie est un échange pas un monologue. La liturgie reste cependant classique et respecte le rituel. Elle est surtout haute en couleur par la musique. Rien ne peut se faire à l’économie et personne n’a l’idée de simplifier ou de raccourcir les célébrations. A ma suggestion de laisser tomber une lecture on m’a répondu «Nous n’allons tout de même pas nous priver de la Parole de Dieu».
La dimension spirituelle est fortement soulignée parallèlement à l’engagement social à travers des écoles, des dispensaires la construction de logements, l’amenée d’eau, le revêtement des routes etc.
APIC: Les paroissiens et les amis du secteur de Bulle apportent leur soutien dans le domaine de l’éducation.
L.R. : Notre projet principal est de faire tourner une école secondaire et d’assurer le parrainage des jeunes qui en sortent. Après trois ans une première volée est sortie cette année. C’est une école privée dont la directrice est une religieuse mais le personnel est laïc. Nous essayons de mettre en œuvre une pédagogie plus critique par exemple en abordant les questions écologiques, de la pollution, de la déforestation ainsi que les aspects politiques. Avec évidemment aussi une approche chrétienne.
Il y avait déjà une école primaire. Nous avons réuni les gens de la zone pour s’informer de leurs désirs. Deux projets ont été présentés: une école secondaire et un programme d’irrigation. Finalement l’école a été retenue. Le projet vient vraiment de la base.
L’école secondaire compte trois niveaux et regroupe 120 élèves. L’école primaire en compte environ le double. En Haïti les élèves commencent l’école quand ils peuvent. Certains de nos jeunes de l’école secondaire ont plus de vingt ans.
APIC: A qui est ouverte cette école ?
L.R.: L’école est d’abord destinée aux enfants du quartier. Pour y entrer, les jeunes doivent pouvoir payer au moins la taxe d’inscription d’environ 20 francs suisses et le premier mois d’écolage. L’écolage est le plus bas possible soit l’équivalent de 7,5 francs suisses par mois y compris le repas de midi. Une école totalement gratuite n’est pas souhaitée car les parents doivent prendre conscience de l’importance de l’instruction. Sinon les gens ne feront des efforts que pour se payer une radio ou une télévision.
A côté de l’école secondaire, nous avons aussi développé une petite école technique qui fonctionne tous les samedis dans quatre disciplines: la dactylo, la couture, la soudure et l’agriculture. Après deux ans de soudure certains ont déjà monté un petit atelier dans la rue.
Nous devons veiller aussi que cette éducation ne monte pas à la tête de ces jeunes. Ceux qui sont formés ont facilement tendance à rejeter son milieu. L’idéal serait de monter une vraie école technique sur le plus long terme.
APIC: Que font ces jeunes après l’école secondaire ?
L.R.: A la sortie de l’école, les parrainages récoltés en Suisse servent à permettre à ses jeunes de poursuivre des études supérieures. Il s’agit d’un soutien personnel et financier. Il a fallu par exemple que j’accompagne un jeune chez le directeur d’une école pour lui permettre de s’inscrire. Il y était déjà allé onze fois!
Ces parrainages ont aussi pour but de créer des échanges entre la Suisse et Haïti. C’est ainsi que deux jeunes gruyériennes ont passé quelques mois en Haïti pour travailler à l’école et dans un atelier. J’aurais d’ailleurs parfois très envie d’organiser des charters pour envoyer nos jeunes, dégoûtés de tout, voir la situation d’Haïti ! (apic/mp)




