Actualité: Mgr Bernard Genoud a été nommé en date du 16 mars évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. Il a accordé à l’APIC sa première interview en tant qu’évêque.
APIC – Interview
Mgr Bernard Genoud, nouvel évêque de Lausanne, Genève et Fribourg
Un père doit être au service de la croissance de ses enfants
Par Maurice Page, de l’Agence APIC
Fribourg,
(APIC) «J’ai la chance d’hériter d’un diocèse très vivant et en paix. Je pense à saint Paul qui dit : les uns ont planté, d’autres ont arrosé, d’autres récoltent, mais c’est Dieu qui donne la croissance. Je vais essayer d’arroser ce qui a été planté et de semer de nouvelles pousses.» A l’annonce de sa nomination comme évêque de Lausanne Genève et Fribourg, Mgr Genoud affiche une belle sérénité, même s’il sait qu’il a «maintenant la lourde responsabilité d’aller plus loin.»
Averti mardi de sa nomination par le secrétaire de nonciature à Berne, Bernard Genoud a accepté sa désignation qu’après avoir obtenu l’assurance que cela correspondait aux vœux de la majorité des personnes consultés dans le diocèse. Sachant que le résultat de la consultation plaidait en sa faveur, l’abbé Genoud a répondu oui après une petite heure de réflexion. «Ne me dites pas que vous n’y aviez jamais pensé», lui a dit Mgr Ricca. «J’étais déjà sur la liste au moment de la succession de Mgr Mamie, a-t-il confié à l’APIC. Cette décision était déjà mûrie et je considère que l’appel de Rome est aussi un signe vocationnel.»
APIC: La signature du serment de fidélité à Rome exigée pour tout évêque et qui réclame la «soumission de l’intelligence», ne vous a-t-elle pas perturbé? On dit qu’elle est à l’origine de nombreux refus.
Mgr Bernard Genoud : En tant que philosophe cela ne me pose pas de difficulté. Pour saint Thomas, la foi bien comprise et la raison qui travaille juste ne peuvent pas fondamentalement se contredire puisqu’elles ont la même source. La foi dit des choses supérieures à la raison mais jamais contradictoires. Je considère cela comme un acte de communion. Si j’étais ouvrier chez Citroën je ne ferais pas de la pub pour VW. Il faut être dans l’esprit de la maison. Dans sa dernière encyclique, Jean Paul II se tue à dire que foi et raison ne se contredisent pas. De grands philosophes athées comme Gluksmann considèrent que la pape a cinquante ans d’avance dans le domaine.
APIC: Un des plus grand défis pour un évêque semble être celui de l’unité. Surtout dans un diocèse tel que celui de Lausanne, Genève et Fribourg composé de quatre cantons aux mentalités, à l’histoire et au fonctionnement différent…
B:G.: J’ai toujours utilisé la formule Monseigneur et cher Père évêque. Pour moi l’essentiel est que l’évêque soit un père pour tous ses prêtres et pour tous les diocésains. Je souhaiterais que l’évêché soit vraiment la maison de famille où chacun puisse venir. Je désire qu’on me voit comme quelqu’un au service de la charité commune et de l’unité dans le Christ. Tout cela dans la simplicité. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un type compliqué. C’est pourquoi je me plaisais tant à Lessoc, petit village au pieds des Vanils. Mais j’ai tout un apprentissage à faire de mon nouveau «métier»
APIC: Le Père est celui qui écoute, mais aussi celui qui ordonne ou qui réprimande…
B.G.: Je crois d’abord qu’il est celui qui aime. Je préfère la notion d’autorité à celle de pouvoir. L’autorité signifie dans son sens originel ’ce qui fait croître’. Un père est évidemment celui qui met toutes ses forces au service de la croissance de ses enfants. J’aimerais être le père de ce diocèse. Que chacun sente que je l’aime et que je veux grandir avec lui.
APIC: A l’instar des autres diocèses de Suisse, LGF manque de prêtres. Pour certains il faut favoriser le recrutement, pour d’autres il faut modifier les conditions d’accès au sacerdoce…
B.G.: En tant que supérieur du séminaire depuis cinq ans, Dieu sait si je crois à l’importance de la pastorale des vocations. Mais il y a aussi d’autre voies à inventer. Le Christ travaille et nous précède. Il s’agit de reconnaître les signes des temps dans ce que nous vivons. Nous avons besoin de plus de prêtres, mais aussi de plus de chrétiens engagés. Au fond j’ai l’impression que le nombre de prêtres correspond en fait statistiquement au nombre de fidèles. Si on a 5% de pratiquants, logiquement on a moins de prêtres.
Le manque de prêtres est aussi le résultat de ce que Mgr Koch a récemment appelé le manque de communauté. Les communautés cherchent dans le prêtre un père. Mais avant d’être père, il faut avoir été fils. Il faut donc que les communautés engendrent ceux qui sont appelés à devenir leur père. Les vocations ne vont pas tomber du ciel. Il y a en outre beaucoup d’autres formes de vocations. Dieu s’occupe de son Eglise et je n’ai aucun souci de ce côté là.
APIC: Une des solutions le plus facilement envisageable serait l’ordination d’hommes mariés…
B.G.: Pour ce qui est du célibat des prêtres je reste attaché au principe que l’Eglise catholique connaît dans le rite oriental. Ce principe veut qu’on reste dans le sacerdoce dans l’état dans lequel on y est entré. Rien n’empêche en soi que l’on ordonne des hommes mariés. Saint Pierre l’était.
APIC: Une des nouvelles voies d’engagement est celle du diaconat permanent dont vous êtes le responsable pour le diocèse…
B.G.: Quand on parle de diaconat permanent on ne parle pas d’abord de personnes engagées dans les paroisses. Mais d’abord d’hommes qui exercent un métier et qui, dans leur milieu de travail, reçoivent une mission officielle de l’Eglise pour christianiser leur terrain. C’est le levain dans la pâte.
APIC: Mais depuis longtemps déjà l’Occident ne vit plus dans une société de chrétienté.
B.G.: Petit troupeau, peuple immense. Il faut chercher la chrétienté dans les petites réalisations. Il faut réinventer la notion de fils de Dieu dans la multiplicité. Nous sommes dans un temps qui exige de chacun un plus grand engagement. On a besoin de laïcs qui mettent la main à la pâte. J’ai là-dessus une grande espérance. En tant que responsable de la catéchèse dans les Cycles d’orientation je suis par exemple très impressionné de la qualité d’engagement des enseignants de religion.
APIC: Les gens qui s’engagent ont parfois l’impression de n’être que des bouches-trous qui n’ont rien à dire …
B.G.: C’est très dommage. Il faudra vraiment se mettre ensemble à la même corde et au même bout. En tant qu’évêque, je ne veux être qu’un serviteur. Les charismes dans l’Eglise sont très variés. Nous héritons d’une situation où le prêtre était un homme orchestre, chef de colo et président du club de foot. Ça c’est fini.
APIC: Mgr Kurt Koch, évêque du diocèse voisin de Bâle s’engage en faveur du diaconat féminin…
B.G.: Je n’ai pas encore de programme personnel sur ce sujet. Dans l’Eglise le diaconat des femmes a déjà existé, mais il était lié à la sacramentalité du baptême. Dans l’Eglise primitive avec le baptême par immersion des adultes, il ne convenait pas que des hommes immergent les femmes que l’on baptisait. Le diaconat des femmes a entre autres été crée pour présider à cet acte de baptême.
En outre, la diaconie féminine est présente dans toute l’Eglise à travers les ordres religieux. Je ne peux pas inventer tout seul la manière nouvelle de vivre cette réalité, mais il faut y penser et prier pour trouver le vrai chemin.
APIC: Le sacerdoce des femmes est encore une notion d’un autre ordre
B.G.: Il faut peut-être rappeler ici le sens des choses. Au fond, le christianisme, l’Eglise, n’a qu’un but : la sainteté et le salut. Tout le reste est au service de cette sainteté. Ensuite les ministères sont divers. Après la croix, le Christ a vu de quel côté était la fidélité: du côté des femmes qui étaient au calvaire. Pourtant il ne leur a pas donné le sacerdoce. Dans les religions païennes des peuples antiques, le sacerdoce des femmes existait. En toute simplicité je n’ose pas prendre une position qui serait révolutionnaire et que je n’aurais pas les moyens de défendre. Je ne suis pas sûr que l’Eglise arrive à l’ordination des femmes, j’ai plutôt l’impression que non. Je n’en vois pas la nécessité comme telle. Mais je ne suis pas du tout opposé à ce qu’un Concile se penche sur ces questions.
APIC: Vous parlez des pousses de l’Eglise qu’il faut arroser. Votre prédécesseur Mgr Grab a lancé le processus de l’Assemblée diocésaine 2000. Comment voyez-vous cette démarche.
B.G.: L’assemblée diocésaine 2000 est une des semences d’espérance. J’ai vu et entendu des jeunes et des moins jeunes s’exprimer pour dire leur joie d’être ensemble et de faire partie de cette Eglise. Je vais la vivre encore mieux en étant le père de tout cela. Je crois beaucoup à AD 2000 comme à quelque chose d’essentiel. A Neuchâtel, lors de la dernière assemblée, nous avons senti un vent de bonne volonté pour faire de l’Eglise une communauté plus vivante.
APIC: Un des articles cités dans votre bibliographie s’intitule «De quelques amnésies fatales pour notre civilisation» Pouvez-vous nous en dire plus ?
B.G: Je parle de quelques oublis qui portent un tort terrible à notre civilisation. C’est en particulier l’oubli de la philosophie de l’homme, de l’anthropologie. Je crois que si l’on retrouve ce qu’est l’homme, un être fait pour l’amour, la beauté et la justice on pourrait arriver entre croyants de diverses religions et non-croyants à une plate-forme d’unité sur les valeurs fondamentales. Cette base humaine peut ensuite être reprise par la foi.
APIC: Ce sont de tels repères qui manquent à la jeunesse?
B.G.: Je sens les jeunes avides. Ils ont soif et faim. Certains sont en train de «claquer» de non-sens. C’est le grand moment de redonner le goût du sens. Leur rendre le sens du bonheur. Fondamentalement, ils ont même parfois oublié qu’ils ont droit au bonheur. Pas à n’importe quel prix, mais un bonheur qui se construit ensemble. Si vous leur rendez cela les jeunes sont prêts à partir n’importe où. Je suis très optimiste.
APIC: L’Eglise doit aussi se montrer présente dans la société suisse.
B.G.: Le défi pour l’Eglise est l’illumination du quotidien par la foi et la charité. Et quand je dis quotidien, je dis l’économie, l’accueil des étrangers, le respect des pauvres. Je crois que le défit est d’amener ce pays à concevoir le bien commun autrement qu’en termes uniquement nationalistes qui, à mon avis, ne peuvent être qu’homicides. L’Eglise doit s’engager sur les vérités fondamentales. Je rejoins complètement ce que disait le cardinal Journet dans «Exigences chrétiennes en politique». L’Eglise ne ’prend pas la place de’, mais elle est là pour illuminer ces valeurs. Je n’ai pas le droit de dire mon Père quand je dis Dieu je dois dire obligatoirement Notre Père.
APIC: Un évêque a aussi d’autres centres d’intérêt ?
B.G: J’aime l’art et la beauté. Je crois qu’on ne peut pas vivre dans la laideur. Le monde est plein de beauté mais il faut savoir regarder. Il faut vacciner la jeunesse avec la beauté. Lorsqu’on a fini de chanter une cantate de Bach dans une église, il n’en reste rien, mais le cœur est rempli. (apic/mp)



