Actualité: Mgr Karl-Josef Rauber, nonce apostolique en Suisse, quittera définitivement Berne pour Budapest le lundi 16 juin prochain, après quatre ans d’intense activité qui laisseront de lui l’image d’un homme de dialogue et d’un médiateur respecté et ob

APIC – interview

A la veille de son départ, le nonce, Mgr Karl-Josef Rauber, jauge le catholicisme suisse

L’Eglise en Suisse, «un enfant précoce», pas un «enfant rebelle»

Jacques Berset et Josef Bossart, de l’Agence APIC

B 11 juin 1997 (APIC) La Suisse pourrait bien être le lieu d’éclosion de modèles d’Eglise novateurs qui, dans un avenir plus ou moins proche, seront valables pour l’ensemble de l’Eglise. Dans une interview exclusive accordée à l’agence APIC à quelques jours de son départ, Mgr Karl-Josef Rauber qualifie l’Eglise catholique en Suisse d’»enfant précoce». Contrairement à d’autres, il estime que le catholicisme suisse n’est pas un «enfant rebelle», mais qu’il doit tout de même éviter les «excès».

Certaines initiatives, pour l’instant à l’état de projet, mettent en jeu la sacramentalité de l’Eglise, met en garde Mgr Rauber. Ainsi dans certaines régions de Suisse alémanique la volonté exprimée par des paroisses – pour pallier le manque de prêtres – de confier la célébration de la messe à des assistantes ou assistants pastoraux «conduirait inévitablement au schisme». Bien qu’il ne craigne pas l’émergence d’une «Eglise nationale suisse» qui se mettrait en marge de l’Eglise universelle, le nonce apostolique met toutefois le doigt sur certains excès potentiels du «modèle suisse».

Grâce à ses structures et à sa culture démocratiques, cet «enfant précoce» pourrait par contre dans certains domaines offrir des modèles et apporter des solutions novatrices à l’intérieur de l’Eglise universelle.

APIC: Vous avez, dans une récente analyse, comparé les Eglises locales composant l’Eglise universelle aux enfants d’une même famille. La petite Eglise suisse est-elle un enfant particulièrement difficile, voire rebelle ?

Mgr Rauber: Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un enfant précoce. En effet, certaines pratiques développées en Suisse seront peut-être aussi importantes un jour pour l’ensemble de l’Eglise. Je peux m’imaginer que la Suisse, justement en raison de ses structures démocratiques, pourrait faire éclore des modèles d’Eglise qui, tôt ou tard, pourraient servir à l’ensemble de l’Eglise.

APIC: Concrètement, en quoi la Suisse est-elle en avance ?

Mgr Rauber: Essentiellement en ce qui concerne la participation des laïcs. En effet, dans les diocèses, les laïcs sont très demandés. Les divers modèles – que ce soit la direction de la paroisse, ou le travail des assistants pastoraux et des catéchistes – exercent de plus en plus d’influence, tant au niveau des fidèles que de l’organisation de l’Eglise elle-même.

APIC: Considérez-vous cette participation des laïcs comme positive ?

Mgr Rauber: Fondamentalement oui. Mais il y a naturellement aussi des excès. Nous n’avons pas encore fait suffisamment d’expériences pour voir où tout cela débouche. Il se peut aussi que certaines pratiques doivent être reprises, parce qu’elles ne s’avèrent pas comme des modèles possibles pour l’avenir de l’Eglise. D’un autre côté, je dois dire que certaines structures de collaboration qui se sont mises en place en Suisse pourraient servir d’exemple pour toute l’Eglise. Je pense à des forums de discussion comme la diète des catholiques aux Grisons, ou encore la diète des catholiques du diocèse de Bâle, prévue en mai 1998 à Lucerne.

Je ne nommerais d’ailleurs pas forcément de telles structures de participation «structures synodales», car le concept de synode, tant à l’intérieur de l’Eglise réformée que de l’orthodoxie, est déjà utilisé dans un sens spécifique. Je pense qu’il est très important que l’on mène une fois une discussion en toute confiance afin de se faire une idée claire sur ce qui est important pour la pastorale des années futures. Pour savoir aussi comment mieux organiser l’Eglise, notamment pour faire face au manque de prêtres.

APIC: Que visez-vous quand vous parlez d’»excès» dans l’Eglise suisse ?

Mgr Rauber: Il y a toujours un risque d’excès, quand survient quelque chose de nouveau. C’est la raison pour laquelle il faut un régulateur. Je ne voudrais pas qualifier d’excès le principe de la direction de la paroisse confiée à un laïc, mais ce principe, s’il venait à être considéré comme une institution permanente, ne correspondrait plus à la règle qui veut qu’il y ait un curé à la tête de la paroisse. Ce principe est ancré dans l’Eglise.

L’Eglise catholique en effet ne voit pas le laïc en soi comme dirigeant la paroisse. Si un laïc préside la messe dans la paroisse, il n’y a plus de différence dans la forme de liturgie entre une paroisse réformée et une paroisse catholique. La communauté réformée ne connaît pas le sacrifice de la messe.

Qu’il y ait un certain rapprochement entre les confessions, c’est tout à fait nécessaire. Mais par ailleurs, dans l’Eglise catholique, la messe a aussi une importance inaliénable. L’excès à craindre serait que l’on dise aujourd’hui: «Si vous n’êtes pas d’accord avec le désir exprimé plus haut, nous, les assistantes et assistantes pastoraux responsables de paroisse, nous allons tout simplement commencer, dès 1999, à célébrer l’eucharistie même sans ordination spécifique».

APIC: Vous faites allusion à des projets concrets de responsables de paroisses laïcs dans le diocèse de Bâle, qui ont annoncé qu’ils allaient administrer les sacrements dès la Pentecôte 1999. Où cela pourrait-il mener ?

Mgr Rauber: A un schisme, inéluctablement! Car cette démarche nie la fonction de prêtre telle qu’elle a été instituée par Jésus-Christ. On nie le sacerdoce ordonné: il en va de la sacramentalité de l’Eglise. Ce qui est envisageable – l’assistance pour le sacrement de baptême ou du mariage par un assistant pastoral – ne peut absolument pas l’être pour la célébration de l’eucharistie ou le sacrement de réconciliation.

APIC: Cette démarche des responsables de paroisses laïcs est provoquée par l’actuel manque de prêtres.

Mgr Rauber: Le manque de prêtres semble en effet les forcer à franchir ce pas. Mais il faut trouver d’autres chemins, car je ne peux pas faire tout simplement de moi-même quelque chose qui n’est absolument pas en mon pouvoir. Cela représenterait un excès dommageable et dangereux pour l’Eglise.

En ce qui concerne le manque de prêtres, pour le moment je vois encore des solutions dans l’éveil de l’intérêt pour les vocations sacerdotales. On peut le faire de multiples manières, par exemple par l’intensification de la pastorale des vocations. Il faut aussi que les prêtres eux-mêmes vivent leur sacerdoce d’une façon exemplaire. Dans les paroisses d’où provenaient les futurs prêtres, il y avait toujours de très bons prêtres à l’œuvre.

On ne pourra répondre à la question du manque de vocations sacerdotales que par une série de mesures partielles qui, tels des morceaux de mosaïque, finissent par composer un tableau complet. Car ni l’ordination d’hommes mariés ayant fait leurs preuves, les «viri probati», ni l’abolition du célibat obligatoire pour les prêtres, ne sont des solutions absolues. On ne peut pas prétendre résoudre complètement le problème du manque de prêtres avec de telles mesures et dire qu’ainsi seraient garanties la célébration de la messe et la l’administration des sacrements dans toutes les paroisses.

APIC: Qu’en est-il dans ce contexte de l’accès des femmes au diaconat ?

Mgr Rauber: Le diaconat féminin n’a jamais été exclu jusqu’à maintenant. Mais c’est une autre question de savoir s’il va effectivement être introduit. Certains justifient le diaconat féminin parce qu’une telle institution, que l’on pourrait rapprocher des diaconesses, existait déjà dans l’Eglise primitive. Mais selon certains études récentes, il ne semble pas que cette ordination était identique à l’ordination au diaconat que nous connaissons généralement dans l’Eglise.

D’autre part nous comprenons le sacrement de l’ordre en trois degrés: le diaconat, le presbytérat et l’épiscopat. Pourra-t-on par conséquent exclure la femme du sacerdoce et de l’épiscopat le jour où elle aura accès au diaconat ? Dans ce domaine, l’Eglise va toujours rester un peu sur la défensive.

Il est cependant incontestable que l’on doive revaloriser la femme dans l’Eglise. Une attitude fondamentalement positive à l’égard de la femme a toujours existé dans l’Eglise. Elle ne s’est pas peut-être pas toujours exprimée suffisamment, mais il faut reconnaître que dans le passé, la femme n’avait pas non plus le rôle qu’elle a aujourd’hui dans la vie publique; pour être juste, il faut aussi prendre ce fait en considération. D’ailleurs, en Suisse, les femmes n’ont le droit de vote au plan national que depuis les années 70 !

APIC: D’aucuns disent qu’après avoir perdu les ouvriers au siècle passé, l’Eglise risque de perdre les femmes à l’aube du troisième millénaire…

Mgr Rauber: Je ne le pense pas le cas, parce que l’Eglise s’est tout de même beaucoup ouverte. Mais en ce qui concerne l’ordination sacerdotale des femmes, la tradition de l’Eglise catholique romaine est unanime et immuable: jamais une femme n’a été ordonnée prêtre. On se réfère ici à Jésus-Christ. Parmi les Douze – l’on ne parle pas ici du terme apôtre en général, car d’autres aussi ont été appelés apôtres, et l’on trouve des femmes avec ce titre dans les Ecritures saintes – à qui il a confié directement ses pouvoirs pour son Eglise, il est avéré qu’il n’y avait aucune femme.

Jésus n’a en aucune manière rejeté les femmes. Bien au contraire, il a d’une certaine façon rompu avec son temps en prenant davantage les femmes au sérieux et en se tournant bien davantage vers elles. Malgré tout, parmi les Douze Apôtres qui étaient à ses côtés ne se trouvait aucune femme. Pourquoi ? On ne peut pas l’expliquer. Le Christ a pu prévoir notre développement social actuel, et pourtant il n’a pas appelé de femmes parmi les Douze.

APIC: La discussion sur l’ordination des femmes est donc aujourd’hui close pour l’Eglise catholique…

Mgr Rauber: Le pape, en se référant à la tradition immuable de l’Eglise, ne se voit en tout cas pas en position d’introduire des changements dans ce domaine. L’archevêque de Vienne, Mgr Christoph Schönborn a déclaré récemment que cette question pourrait tout au plus être encore discutée au niveau d’un Concile. Si cette possibilité existe encore, cela signifie que l’on pourrait peut-être encore approfondir ce problème.

APIC: La discussion ne serait donc pas totalement fermée…

Mgr Rauber: En ce qui me concerne, elle est close. Je ne pense pas que l’on va encore trouver quelque chose de nouveau. A part le fait de dire que notre époque nous y pousse, je ne vois pas quelles nouvelles connaissances peuvent être encore apportées dans ce débat. Il revient naturellement aux théologiennes de continuer à poser cette question de l’ordination des femmes. On ne peut pas l’empêcher. Mais leurs arguments ne semblent pas si pertinents. Comprenez-moi bien: je n’aimerais en aucune façon que cela passe pour une discrimination. Je ne sais cependant pas si l’ordination est fondamentalement nécessaire pour qu’une femme s’engage aujourd’hui en tant que femme dans l’Eglise. A mon avis, il y a d’autres possibilités.

APIC: Parfois l’Eglise suisse a l’impression de ne pas être prise au sérieux par Rome dans ses traditions démocratiques spécifiques. Partagez-vous ce sentiment ?

Mgr Rauber: Je ne dirais pas: «pas prise au sérieux». Les Suisses sont largement pris au sérieux à Rome, mais peut-être considérés un peu avec souci. Parce que l’on ignore comment la situation pourrait évoluer si l’on introduisait certains modèles démocratiques dans le vaste paysage ecclésial mondial.

APIC: Craint-on un effet de domino ?

Mgr Rauber: Parler d’»effet de domino» me semble exagéré. Mais le souci existe; Rome pense que ce qui peut fonctionner dans la petite Suisse pourrait peut-être provoquer des difficultés au niveau de l’Eglise universelle. L’Eglise a toujours été structurée de façon très rigide et elle toujours essayé de maintenir cette organisation. Car face à un monde qui s’éloigne toujours plus de sa façon de voir les choses, l’Eglise estime qu’elle doit d’abord être forte à l’intérieur, pour entrer en dialogue avec le monde et agir au plan missionnaire.

APIC: Est-on conscient à Rome des «retours de flammes» qui pourraient venir de Suisse si l’on avait la tentation d’imposer à l’Eglise suisse des modèles de type monarchique ?

Mgr Rauber: Certainement. On ne considère pas le modèle suisse avec défiance, mais tout de même avec quelque inquiétude. Rome souhaite qu’il y ait une très forte unité autour des évêques. L’Eglise locale doit en effet refléter l’Eglise universelle. Mais les évêques ne sont pas des vicaires du pape: cela est expressément dit dans le Code de droit canon. Les évêques sont des pasteurs choisis à la suite de Jésus, frères dans le collège épiscopal, mais évidemment toujours en relation avec le pape.

APIC: Si l’on considère les développements actuels dans l’Eglise suisse, existe-t-il un danger de voir surgir une sorte d’»Eglise nationale suisse» séparée de Rome ?

Mgr Rauber: En réalité, un tel danger n’existe pas. Les évêques suisses soulignent à chaque fois qu’ils présentent de nouveaux modèles, par exemple les «viri probati», qu’ils ne les mettront en œuvre qu’en accord avec le pape et l’ensemble de l’Eglise, c’est-à-dire en tant que membres du collège épiscopal. Je vois plutôt ce type de danger du côté des groupes orientés très à droite: ils ne comprennent pas certains développements recommandés par le Concile Vatican dans l’Eglise locale et l’Eglise universelle, c’est pourquoi ils aimeraient en freiner le cours. Quand ils ont l’impression de ne plus pouvoir le faire et que ce cours est irréversible, ils se déclarent finalement indépendants.

APIC: Vous faites ici allusion concrètement au diocèse de Coire…

Mgr Rauber: Au fond, je n’aimerais pas aborder ce problème. Je ne dis pas non plus que l’évêque de Coire ait cette tendance. Au contraire, il a toujours souligné qu’il aimerait cheminer de concert avec le pape. Mais il existe des milieux orientés à droite qui ont un certain penchant à l’indépendance.

APIC: Ces milieux semblent en tout cas vouloir utiliser Mgr Wolfgang Haas pour leurs propres buts.

Mgr Rauber: Ils aimeraient en tout cas le faire. Jusqu’où Mgr Haas se laisse-t-il utiliser, cela est une autre question. Mais il est clair qu’ils aimeraient l’avoir à leurs côtés pour d’une certaine manière restaurer la «saine» Eglise. Mais c’est là que réside le danger. Car cette Eglise «saine» a-t-elle jamais existé ? Il n’y a jamais eu d’époque où l’Eglise en tant qu’institution humaine aurait été incontestée et aurait été dans une position si extraordinaire.

C’est justement quand on cherche cette Eglise «saine» que l’on se prend à rêver d’une Eglise nostalgique, qui n’a jamais existé, ou qui n’existe plus. Le temps a fait son œuvre et la pastorale doit s’adapter à notre époque. Nous devons développer de nouvelles formes, l’Eglise doit accompagner les hommes contemporains. Elle ne peut en tout cas pas revenir en arrière, car les hommes ne retournent pas en arrière; ils vont de l’avant.

APIC: La Conférence des évêques suisses en décembre dernier, dans une déclaration, a qualifié la situation dans le diocèse de Coire de «quasiment sans issue». Une démarche unique dans l’Eglise universelle. Et pourtant, à l’heure qu’il est, aucune solution n’a pas encore été trouvée.

Mgr Rauber: Il est exact que dans aucun autre pays la Conférence des évêques a pris position de façon publique sur la situation dans un diocèse. Cela naturellement ne peut pas échapper à Rome. D’un point de vue objectif, on offre ainsi une aide pour trouver une solution en vue d’améliorer la situation.

APIC: D’aucuns prétendent que le conflit dans le diocèse de Coire n’est plus qu’une épreuve de force et que l’on ne se soucie pas vraiment des conséquences pastorales désastreuses d’un tel conflit.

Mgr Rauber: Il n’est pas question ici d’une épreuve de force, mais du souci aussi partagé par Rome, que l’Eglise en Suisse pourrait se couler dans un modèle étranger à l’Eglise universelle et que la situation pourrait échapper des mains des évêques. Il ne s’agit pas ici de l’orthodoxie ou de la fidélité d’un évêque, qui ne sont en cause dans aucun diocèse suisse. Il s’agit en fait, à l’époque où nous vivons, de trouver quelles sont les voies adéquates pour transmettre le dépôt de la foi à tous les hommes, également à ceux qui sont éloignés de l’Eglise, et de savoir comment la foi peut être acceptée par les hommes.

C’est la raison pour laquelle on s’inquiète également des divisions qui déchirent le diocèse de Coire et qui n’ont pas pu être été dépassées malgré tous les efforts entrepris. Ce qui fait que dès le début, les conditions ne sont pas données pour que beaucoup accueillent la foi. (apic/be)

9 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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