Actualité: Mgr Norbert Brunner, évêque de Sion, s’est rendu à la mi-août en «pèlerinage» en Sibérie en compagnie de son vicaire général, l’abbé Josef Zimmermann, à l’invitation de l’administrateur apostolique de Sibérie, Mgr Joseph Werth, évêque du plus g

APIC – Reportage

L’évêque de Sion, Mgr Norbert Brunner, à la rencontre des catholiques de Sibérie

Impressionné par la foi des déportés du régime stalinien

Jacques Berset, de l’Agence APIC

Talmenka (Sibérie), 19 août 1997 (APIC) «Les catholiques de Sibérie ont conservé leur foi malgré une terrible persécution; ils gardent leur dignité malgré un taux de chômage élevé et une pauvreté croissante. C’est ce qui m’impressionne le plus: ces gens ont confiance en la Providence, en Dieu». Mgr Norbert Brunner, l’évêque de Sion, est visiblement ému. Il vient de célébrer la messe dans une communauté d’»Allemands de la Volga», déportés autrefois en Sibérie sur ordre de Staline.

A trois heures de route au sud de Novisibirsk, sur la route de Barnaul, chef-lieu du territoire de l’Altaï, Talmenka regroupe une cinquantaine de milliers d’habitants, dont une minorité d’anciens déportés allemands tentés aujourd’hui par l’émigration. Le curé de l’endroit, l’abbé Thomas Höhle, un Allemand de l’Est de 37 ans, a insisté pour que l’évêque de Sion préside la célébration.

Mgr Brunner voulait venir en Sibérie plutôt comme «simple pèlerin», pour écouter ce que ces gens qui ont tant souffert pour leur foi ont à nous dire. Le jeune curé lui a fait comprendre ce que la présence d’un évêque représentait pour une population si longtemps privée de pasteurs. «Même si parfois l’on ressent une certaine crainte chez les fidèles, je constate leur joie sincère et profonde d’être témoins dans ce pays», note Mgr Brunner, impressionné par la foi qui les porte dans les difficultés.

Au vu de ce qu’il découvre, l’évêque de Sion se prend à réfléchir à voix haute: «Pourquoi pas envisager des parrainages entre paroisses valaisannes et paroisses sibériennes ? Pas seulement en vue d’une aide matérielle, mais aussi pour une aide spirituelle. Bien entendu, il nous faudra un peu de temps pour «digérer» toutes ces nouvelles réalités…»

Le quartier de Talmenka où se trouve la paroisse catholique ressemble à un village sibérien ordinaire, avec ses grandes meules de foin dans la cour des fermes et ses tas de bûches de bouleau blanc prêts pour l’hiver. Petites maisons entourées de jardins clôturés disposées le long de chemins boueux, isbas colorées faites de poutres à peine équarries, aux petites fenêtres à bords festonnés de fines dentelles de bois ouvragé. L’aspect d’un grand jardin familial regorgeant de légumes sortis de la terre noire de Sibérie.

Une chapelle bâtie en cinq jours

Une petite chapelle préfabriquée en bois peinte en bleu, aux fenêtres arrondies blanches, est le signe distinctif de l’endroit. Il a fallu seulement cinq jours aux ouvriers de l’Action «Eglises pour l’Est», venus d’Ampfing, en Bavière, pour la mettre en place. Une pelouse soigneusement entretenue entoure l’édifice surmonté d’un petit clocher.

La cloche, justement, appelle ce lundi après-midi les fidèles à une messe pas tout à fait comme les autres. Thomas Höhle, le premier curé de l’endroit, travaille à Talmenka depuis 4 ans et demi. Aidé de traducteurs, il s’adresse la plupart du temps à ses ouailles en allemand, son russe étant encore mal assuré.

Cheveux blonds bouclés, lunettes cerclées de noir, Thomas Höhle explique la portée de l’événement aux fidèles massés dans la petite chapelle – vieilles babouchkas aux fichus multicolores, hommes vêtus de leur costume du dimanche, jeunes intéressés par l’arrivée d’un important groupe d’étrangers. «C’est la première fois – et cela ne se répétera sûrement plus – que vous assistez à une messe présidée par un évêque accompagné d’une dizaine de prêtres étrangers venus de plusieurs milliers de kilomètres. On n’a jamais vu cela à Talmenka!». Dans l’émotion, il présente Mgr Brunner comme évêque de Soleure…

Les orphelins de la «Trudarmija»

Dans cette région de la plaine de l’Altaï, – qui veut dire «doré» en mongol – aucune présence catholique n’était notée avant la révolution russe. La première communauté est issue de la tragique déportation des Allemands de la Volga, décidée par Staline en août 1941. A Talmenka arrivèrent alors plus de 2’000 déportés du village de Wittmann, près de Saratov. La communauté était entièrement catholique.

Les enfants des «trudarmistes», ces forçats mobilisés dans la «Trudarmija», «l’armée du travail» soviétique, et que souvent leur famille ne reverront plus vivants, devinrent des «quasi orphelins» traumatisés. Mendiant d’une maison à l’autre, ils furent confiés à de vieilles tantes ou à des oncles, témoigne l’abbé Höhle. Les déportés désespérés étaient laissés sans accompagnement spirituel, les prêtres de la région de Wittmann avaient déjà été «liquidés» dans les années 30 par les hommes du sinistre NKVD ou avaient péri dans les camps, assure Thomas Höhle.

Des femmes baptisaient clandestinement

Ce sont souvent les grands-mères qui ont maintenu la foi, en chantant lors des fêtes et des enterrements. Des célébrations étaient organisées la nuit, des femmes – préparées par des prêtres pressentant leur prochaine arrestation – baptisaient clandestinement. Mais la politique d’athéisation brutale a fait des ravages: on n’osait même plus parler de religion au sein de la famille, de peur qu’à l’école un enfant trahisse involontairement ses parents. C’était le règne du soupçon, même entre voisins.

Ceux qui avaient trouvé refuge dans les villages russes ont eu de la chance: ils ont été hébergés dans des étables; sûrs de retrouver leur foyer à la fin de la guerre, d’aucuns pourtant n’ont pas même commencé à bâtir des maisons en dur.

Le régime de surveillance spécial de la «Spezkomendatura», auquel étaient soumis les déportés et qui les empêchait de sortir de leur village sans permission spéciale, fut en fait maintenu une quinzaine d’années. Son abolition ne fut pas synonyme de libération. L’interdiction de quitter la région d’assignation à résidence et de rentrer dans les anciens villages allemands de la Volga ne fut pas levée. Les localités avaient été repeuplées de Russes, les propriétés allemandes confisquées. Le régime soviétique voulait aussi maintenir sur place la main d’œuvre déportée au-delàà de l’Oural afin de poursuivre le développement de ces contrées inhospitalières, témoigne l’abbé Höhle.

Des curés déguisés en femmes

Les premiers prêtres de passage sont venus à la fin des années 50, raconte le curé de Talmenka. Certains déguisés en femmes, pour ne pas éveiller les soupçons, sans jamais annoncer leur visite ou dire leur nom. Staline était mort, mais malgré le rapport Khrouchtchev sur les crimes du «petit père des peuples», la destruction des lieux de culte se poursuivait de plus belle et les croyants vivaient toujours dans la peur.

Puis est venue dans les années 80 la perestroïka de Gorbatchev, qui a entrouvert les portes de la liberté. Entre-temps la communauté allemande s’était multipliée par deux, par le jeu des naissances et des mariages, dont nombre d’unions mixtes avec des Russes. La paroisse a enfin pu être enregistrée légalement, en février 1993. Actuellement, le nombre des pratiquants s’élève ^à quelque 200. Mais les piliers de la paroisse s’en vont les uns après es autres. Talmenka, en effet, a déjà perdu la moitié de sa population d’origine allemande, tentée par une émigration massive vers la mère patrie.

Ainsi, confie Thomas Höhle un peu désemparé, il n’est pas rare qu’après la messe dominicale une famille entière, souvent des personnes engagées dans la vie ecclésiale, vienne demander une bénédiction spéciale: les bagages sont déjà prêts, destination l’Allemagne. Les paroissiens de Talmenka sont des gens modestes, plutôt pauvres. Formant moins de 10% de la population de l’agglomération, ils se sont assimilés malgré leurs origines allemandes. Ils connaissent les mêmes problèmes que leurs voisins: manque d’initiative caractéristique de la société communiste, alcoolisme, fort taux de chômage, jeunes désoeuvrés sans perspectives d’avenir…

Survivre sans rente ni salaire depuis des mois

«Je vis pourtant avec eux, mais cela reste pour moi un mystère de savoir comment tant de gens sans travail arrivent à survivre ici… Peut-être grâce aux légumes de leur petit jardin, la vente d’objets personnels ou la solidarité familiale, qui est très grande ici ? Les instituteurs attendent leur salaire depuis avril dernier, les rentes des retraités ne sont plus versées depuis des mois, et pourtant les gens ne mendient pas dans la rue! Les familles qui rêvaient d’Allemagne sont déjà loin, en particulier celles dont les enfants parlaient encore allemand et qui avaient la possibilité de s’intégrer plus facilement. Depuis l’effondrement de l’empire soviétique et l’ouverture des frontières, des centaines de milliers d’Allemands ont quitté la Russie et les autres ex-Républiques soviétiques. Ceux qui restent ont été souvent totalement russifiés ou sont issus de familles mixtes.

Maintenant, les informations circulent, les visites sont désormais fréquentes. Les gens de Talmenka sont devenus conscients que la situation en Allemagne n’est plus si rose: deux grandes familles émigrées «là-bas» sont revenues, ne supportant pas le mode de vie occidental, marqué par l’individualisme et la compétition.

A la sortie de la messe, autre son de cloche. Un homme à l’accent bavarois encore hésitant, chapeau sur la tête, nous déclare se réjouir de son choix: après avoir vendu sa petite maison de bois à la paroisse, il y a de cela quatre ans, il a choisi d’émigrer vers le pays de ses rêves. A l’âge de 11 ans, comme les autres habitants de Wittman, il a connu la déportation – «plusieurs semaines dans des wagons à bestiaux «-, la faim et la disparition tragique de parents enrôlés dans la «Trudarmija», «où on les laissait mourir de faim». Aujourd’hui, Aloys Meier, 67 ans, habite à Traunreut, près de Traunstein, en Haute-Bavière. Il ne regrette pas cette déchirure: «Il fallait le faire, pour assurer l’avenir des petits enfants. Après un moment de nostalgie, j’ai décidé que pour rien au monde je reviendrais m’installer ici, la vie y est aujourd’hui encore trop dure !» (apic/be)

9 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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