Actualité: Samedi 15 novembre, lors du traditionnel «dies academicus» de l’Université de Fribourg, Mgr Julio Cabrera Ovalle, un évêque engagé du Guatémala, a reçu le titre de docteur honoris causa de la Faculté de théologie. L’alma mater friburgensis ente

APIC – Interview

Rencontre avec Mgr Julio Cabrera, évêque du diocèse martyr du Quiché, Guatémala

Dieu est aussi présent dans la culture maya

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 17 novembre 1997 (APIC) «J’ai reçu avec joie cette distinction de façon pratiquement anonyme, car je ressens qu’elle revient à l’ensemble du peuple martyr du Quiché.» Mgr Julio Cabrera, nouveau docteur honoris causa de la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg, insiste pour dédier ce titre académique aux descendants des Mayas qui se battent pour leur dignité. Notre interview.

Pour Mgr Cabrera, secrétaire de la Conférence épiscopale du Guatémala, la distinction décernée samedi signifie «la reconnaissance du travail réalisé aux côtés et à partir des gens pauvres eux-mêmes, qui ont tant lutté pour la vie et pour paix». Depuis la signature de l’Accord de paix le 29 décembre dernier par la guérilla de l’UNRG et le président Alvaro Arzu, «l’on peut parler de paix seulement dans le sens que les armes se sont tues».

Mais la paix, pour l’évêque guatémaltèque, signifie autre chose que le simple silence des fusils: une situation de bien-être et de justice pour la population, la participation à la vie nationale de la majorité indienne qui en a toujours été exclue, la réconciliation sur la base de la vérité et de la justice. «Nous ne voulons pas la vengeance, mais nous devons la vérité aux familles de plus de 150’000 personnes assassinées durant 36 ans de terreur, victimes pour la plupart de l’armée gouvernementale et des groupes paramilitaires et des patrouilles d’autodéfense civile qui ont désarticulé nos communautés».

L’évêque de Santa Cruz del Quiché, une région peuplée majoritairement d’Indiens quichés, a repris en 1987 un diocèse quasiment «démantelé» par une féroce répression militaire qui a coûté la vie à plus de 30’000 personnes, dont de nombreux cadres de l’Eglise.

Son prédécesseur, Mgr Juan Gerardi Conedera, avait été chassé de l’évêché, l’objectif des militaires guatémaltèques étant au début des années 80 d’anéantir l’Eglise catholique sous prétexte de lutter contre la «subversion communiste».

APIC: Santa Cruz del Quiché, dont vous êtes l’évêque, est qualifié de «diocèse martyr»… Peut-on parler au Guatémala de persécution contre les chrétiens ?

Mgr Cabrera: Effectivement, dans notre diocèse, plusieurs prêtres et d’innombrables catéchistes laïcs indigènes ont donné leur vie pour leur foi, par fidélité à l’Evangile. Aussi parce qu’ils ont défendu la vie et la dignité de la personne humaine. Il y a un peu plus d’un an, nous avons eu la chance de remettre personnellement au pape, de la part de la Conférence épiscopale du Guatémala, une liste d’une septantaine de personnes assassinées que nous considérons comme candidats à l’introduction d’une cause de béatification. Ce sont de vrais témoins de la foi dans notre pays.

Le diocèse a déjà commencé, à partir des paroisses, à rassembler des témoignages. Mais le fait que de tels procès de béatification nécessitent un personnel nombreux, connaissant notamment le droit canon, nous complique la tâche. D’autant plus que notre diocèse est pauvre.

APIC: On a assassiné des dizaines de milliers de personnes sous le seul prétexte de combattre la «subversion communiste».

Mgr Cabrera: Ce qui s’est passé au Guatémala est très spécifique: nos martyrs sont des laïcs indigènes qui sont mort pour avoir défendu la dignité de la personne. Ils luttaient pacifiquement pour que les pauvres aient une vie plus conforme au plan de Dieu, des conditions de salaire, d’éducation et de santé meilleures… C’est-à-dire qu’ils traduisaient la vérité d’être fils de Dieu dans la réalité concrète. Quand l’Indien travaille dans les champs à la «zafra», coupant la canne à sucre, quand il cueille le café dans une «finca», il reste un enfant de Dieu et conserve sa pleine dignité. Ce sont là les raisons fondamentales pour lesquelles sont mort d’innombrables laïcs !

Cette vérité nous a effectivement valu de la part des tenants du pouvoir le qualificatif de «subversifs» et de «communistes», justifiant par avance la terrible répression qui s’est abattue comme un nuage noir sur le Guatémala, principalement sur le Quiché.

APIC: Les laïcs engagés et les catéchistes savaient-ils qu’ils allaient subir une répression militaire si massive, les «disparitions», les tortures et les assassinats ?

Mgr Cabrera: Les gens étaient tout à fait conscients de ce qui les attendait. Ils n’ont pas donné leur vie de manière irréfléchie, insensée ou romantique. Ils savaient que s’ils devaient périr sous les balles de l’armée ou dans les griffes des groupes paramilitaires et des escadrons de la mort, c’est parce qu’ils faisaient un travail pour le bien de leur propre communauté. Leur engagement bénéficiait de l’appui de l’Eglise du Quiché, non seulement de la part des prêtres, mais également de l’évêque.

APIC: L’Eglise était donc unie, du bas en haut, derrière les chrétiens engagés dans le combat pour la dignité humaine et la paix ?

Mgr Cabrera: Ce serait trop dire. Le Quiché présente deux réalités différentes: le Sud (Santa Cruz, Chichicastenango…) a toujours été une zone plus tranquille que le Nord du diocèse. Tandis que les régions d’Ixil et d’Ixcan sont beaucoup plus «chaudes». Quand on leur présentait ce qui se passait dans les régions touchées par la guérilla et la répression, les prêtres du sud du diocèse n’arrivaient souvent pas à le croire. Dans le même diocèse!

Il serait donc faux de parler d’une totale unité de pensée, mais l’Eglise était tout à fait unie sur un modèle d’action. La réalité sociale d’injustice est flagrante pour tous.

Au Quiché, il faut savoir que les Indios forment le 96 % de la population du diocèse. Répartis entre les ethnies Quiché, Ixil, Queqchi et Pocon, ils parlent chacun leur propre langue, mais utilisent le castillan comme «lingua franca». Dès l’arrivée des Espagnols, il y a de cela 500 ans, les Mayas furent opprimés et leurs descendants sont toujours marginalisés.

APIC: L’Eglise tient-elle compte de cette réalité historique pour mieux s’inculturer dans la culture des descendants des Mayas?

Mgr Cabrera: Effectivement, l’Eglise a commencé à utiliser les langues locales au début des années 90. Maintenant que les années de persécutions contre les communautés sont derrière nous, l’une de nos préoccupations majeures a été précisément d’utiliser les langues indiennes, en particulier pour la messe et la catéchèse.

1992, date du 500ème anniversaire de la «découverte des Amériques», représente une période charnière dans la prise de conscience croissante de la réalité indigène. Elle coïncide avec les premières ordinations de prêtres d’origine maya depuis le début de l’évangélisation, il y a cinq siècles! Ils sont actuellement huit, sur la trentaine de prêtres que compte le diocèse, à pouvoir chanter et dire la messe dans leur propre langue.

Nous venons de terminer la traduction du lectionnaire en langue quiché. Nous disposons aujourd’hui de pas mal de matériel dans cette langue, notamment tout le Nouveau Testament. On en prépare la version en langue Ixil. Ce mouvement vient de la base. Ce sont les jeunes qui sont les plus enthousiastes à vouloir lire, prier et chanter dans leur propre langue.

Dieu est présent dans la culture maya

Mais nous ne sommes qu’au tout début du processus d’inculturation à un niveau plus profond. L’Eglise, dès son arrivée dans le nouveau monde, avait condamné de manière globale tout ce qui était maya. La religion indigène était considérée comme démoniaque et il fallait l’éradiquer. Il est significatif qu’aujourd’hui, 500 ans après, cette même Eglise a pris conscience que ce peuple a maintenu sa culture et sa religiosité propres.

Nous constatons que les fruits de cette culture sont très bons. Et si nous suivons l’Evangile, qui dit qu’un arbre mauvais ne peut donner de bons fruits, nous découvrons que Dieu est présent dans cette vie, cette culture et cette religiosité du peuple maya. Il ne s’agit plus aujourd’hui de condamner, mais de chercher et de faire entrer ces semences du Verbe à l’intérieur du christianisme.

Quand nous parlons d’inculturation, nous parlons de ceux qui veulent rester maya dans leur manière de penser, tout en confessant leur foi chrétienne et catholique. Là réside la nouveauté. Les Indiens ont la foi en un Dieu personnel, «cœur du ciel et cœur de la terre». Ils croient en la personne de Jésus Christ, en la Trinité. Ils veulent se sentir respectés dans leur manière de penser et dans la façon dont ils expriment extérieurement leur religiosité.

Une religion coloniale

Dans le diocèse, mais aussi au niveau de la Conférence épiscopale, l’homogénéité de pensée concernant l’inculturation est assez grande. Dans la partie théorique, du moins, il y a peu de confrontations. Le problème vient plutôt de certains groupes indigènes, nés vers 1992, qui ne veulent rien savoir de l’inculturation du message chrétien. Considérant qu’il s’agit là d’une religion importée, ils veulent éviter toute influence extérieure qui pourrait menacer leurs propres croyances. Pour eux, l’inculturation est une nouvelle tentative de colonisation spirituelle. Même s’ils sont minoritaires, ces groupes sont significatifs.

APIC: Vos effort d’inculturation se sont-ils heurtés aux mises en garde de Rome ?

Mgr Cabrera: Quand nous, les évêques guatémaltèques, sommes allés à Rome pour la traditionnelle visite «ad limina», nous avons été évidemment reçus par le cardinal Ratzinger. Le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi était préoccupé du fait que nous parlions d’une «Eglise autochtone». Nous voulons effectivement créer une Eglise avec un visage, une façon de penser, un cœur mayas.

Nous avons dû le convaincre que parler d’»Eglise autochtone» était la même chose que ce que l’on trouve dans les documents de l’Eglise universelle: nous voulons des catéchistes mayas, des prêtres mayas et aussi à l’avenir des évêques mayas, et que leur façon de penser soit celle de leur culture maya. Nous souhaitons aussi une spiritualité proprement maya, qui est différente de la nôtre. La culture maya est enracinée dans un monde éminemment agricole, où la terre, les montagnes, les fleuves, le ciel, les étoiles et les arbres – sans parler du maïs – ont leur propre sens. Sortir les gens de ce monde serait les sortir de la réalité.

Le cardinal Ratzinger pensait que quand nous parlions d’une «Eglise autochtone», nous voulions renoncer au christianisme et retourner aux dieux du passé… On s’est aperçu que nous ne parlions pas de la même chose. Nous lui avons dit: «Eminence, nous parlons d’une réalité ecclésiale qui accepte la vie chrétienne, Jésus et l’Eglise, mais à partir de la réalité propre que vivent les gens». Quand il a compris ce que nous voulions, il nous a encouragés à poursuivre dans la même voie.

Nous avons pu constater que l’on n’a pas toujours une compréhension claire et précise de notre réalité concrète depuis Rome, ce qui est compréhensible, étant donné les distances. C’est la raison pour laquelle le dialogue est nécessaire. Je veux amener le nouveau nonce apostolique à venir voir sur place la réalité que nous vivons dans notre diocèse. (apic/be)

30 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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