Actualité: Six après la fin des hostilités, le Liban est beaucoup moins souvent sur le devant de l’actualité. Reportage dans un pays qui n’est plus en guerre mais qui n’est pas encore en paix.

APIC – REPORTAGE

Beyrouth: La Société Saint Vincent de Paul de Cornet Chahwan

Une entreprise au service de la charité

Par Maurice Page, de l’Agence APIC

Beyrouth 8 janvier 1998 (APIC) «Durant la guerre à Beyrouth, beaucoup de gens ont vécu dans les caves et les abris sans même pouvoir sortir pour se ravitailler. La Société St-Vincent de Paul est née dans cette urgence. Nous avons eu l’idée de cuisiner chez des particuliers et d’amener nos marmites dans les abris», explique Ella Bitar. S’il n’y a plus besoin d’acheminer les repas sous les bombes, six ans après la fin de la guerre, le Liban continue aujourd’hui de panser ses plaies. Les besoins d’aide sociale n’ont pas décru, au contraire.

«Société St-Vincent de Paul – Cornet Chahwan», l’inscription peinte en français et en arabe sur le flanc des deux camionnettes japonaises garées devant l’immeuble, confirme que nous sommes à la bonne adresse. Comme partout à Beyrouth, le quartier qui domine la baie est en pleine reconstruction. Le petit immeuble aux allures banales abrite le quartier général de la Société St-Vincent de Paul dont les activités n’ont cessé de se développer et de s’étendre depuis la fin de la guerre. Au point de faire de la charité une véritable entreprise, active aujourd’hui dans la restauration, la pâtisserie et la couture. Une entreprise bien particulière cependant, puisque tous ses bénéfices sont immédiatement «investis» dans le social: restos du cœur, cabinets dentaires, dispensaires, crèche, aides sociales individuelles.

Des effluves de chocolat montent du sous-sol. Dans l’atelier de pâtisserie, les deux ouvrières sont en plein travail. Les biscuits à peine sortis du four sont enrobés de chocolat fondant, garnis de paillettes et rangés dans de grosses boîtes cylindriques. Les pâtisseries ’St-Vincent de Paul’ commencent à se bâtir une réputation. «Avec un prix de vente de 8’000 livres libanaises (8 francs suisses) les 500 grammes, on s’en sort assez bien», explique Ella Bitar, une chrétienne maronite d’une cinquantaine d’années issue de la bonne société libanaise. «Au départ un groupe d’une quarantaine de femmes avait décidé de faire des spécialités de Pâques pour les vendre au profit de la Société. Comme cela représentait un gain intéressant, nous avons commencé à en faire plus régulièrement, puis toutes les semaines. Actuellement une responsable de la pâtisserie et trois ouvrières fabriquent une dizaine de variétés de biscuits. Les bénévoles continuent cependant à mettre la main à la pâte une fois par semaine.»

Retour au rez-de-chaussée – non sans avoir fourré quelques biscuits gentiment offerts dans sa poche – pour rencontrer le président de la société. «Soyez le bienvenu chez vous !» La salutation libanaise prend ici tout son sens. Albert Zoghbi, téléphone mobile toujours à portée de main – les lignes ordinaires sont encore loin de fonctionner correctement – s’affaire à recevoir les demandes d’aide, à susciter les bonnes volontés, à coordonner l’activité des bénévoles, à passer commande aux fournisseurs, à organiser les transports, à récolter des fonds… Depuis la fondation de la Société en 1980, ce petit homme nerveux, aux yeux vifs derrière de fines lunettes métalliques, n’a guère eu le temps de chômer. Il a d’abord fallu trimbaler nourriture, vivres, médicaments et couvertures d’abris en abris entre les trous d’obus. Assurer les soins aux malades et aux blessés, accueillir les déplacés. Depuis la fin de la guerre, les chrétiens de Beyrouth-Est ne sont certes plus assiégés, mais malgré les apparences d’une reconstruction frénétique, la crise économique frappe durement.

10 dollars pour une opération dentaire

La pièce voisine résonne de la stridulation d’une fraise de dentiste. Nous sommes mardi. Le «docteur Pascale», jeune dentiste bénévole, est venue comme chaque semaine soigner ses patients. A l’aide d’un stylet chauffé à la flamme et d’une feuille de cire, elle répare et ajuste une prothèse dentaire. «Une intervention est facturée ici en moyenne 10 dollars, soit le quart ou le tiers de son prix dans un cabinet privé», explique le docteur Pascale en retirant ses gants chirurgicaux. «Pour une prothèse complète, il faut compter une centaine de dollars». Même à ces prix là, les plus pauvres doivent économiser durant plusieurs mois pour pouvoir payer les opérations nécessaires.

A l’instar des quatre autres cabinets dentaires gérés par la Société St-Vincent de Paul dans la région de Beyrouth, celui de Cornet Chahwan, ouvert il y a douze ans, accueille entre 15 et 40 patients par mois. «Les gens viennent selon leur moyens».

Colette, petite femme énergique, s’occupe du dispensaire attenant qui fonctionne selon les mêmes principes avec un accent particulier sur la pédiatrie. «Notre problème aujourd’hui est celui des médicaments. Durant la guerre nous recevions des médicaments des organisations internationales et des oeuvres d’entraide. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Nous devons presque tout acheter. Il faut savoir qu’au Liban, il n’y a pas d’assurances sociales. Avec des salaires équivalent à 2 à 300 dollars par mois, pour les gens qui ont un travail, le moindre pépin de santé peut entraîner de graves difficultés financières.»

Une cuisine industrielle

A la cuisine entre-temps, le lavage de grandes gerbes de persil, destiné à la fabrication du ’taboulé’ va bon train. Deux immigrés africains s’activent à la plonge. Du stade domestique au départ, on est passé à un niveau artisanal puis aujourd’hui quasiment industriel. Equipée à neuf, notamment grâce au soutien de l’Oeuvre des orphelins-apprentis d’Auteuil, la cuisine est désormais capable de fournir plusieurs centaines de repas par jour. Une fois par semaine, 700 repas sont distribués gratuitement dans l’un des quatre «restos du cœur» de la Société. Le premier fut ouvert en pleine guerre il y a dix ans, dans un appartement de quatre pièces. «Chacun peut y venir librement sans contrôle. Pas besoin de bons ni de cartes d’accès. Nous voulons absolument éviter d’humilier les gens. Ils ont faim. Qu’ils viennent donc manger ! ” s’exclame Ella Bitar, membre du comité de la Société. Pour financer ces repas gratuits, le moyen le plus simple a été l’ouverture d’un service traiteur capable de livrer des repas pour des banquets ou lors de manifestations les plus diverses. «Nos prix sont très étudiés afin de fidéliser la clientèle. Comme les clients savent qu’ils encouragent en même temps une oeuvre caritative, ils payent encore assez volontiers. Ce week-end nous avons fourni 2’000 repas pour un congrès de jeunes à un prix d’ami.»

La Société St-Vincent de Paul gère également la cafétéria de la «St-Josephs School» un collège assez huppé du quartier. Mais les ’chères têtes blondes’, mêmes des milieux aisés, commencent aussi à se serrer la ceinture. Le chiffre d’affaires a fortement baissé depuis deux ans. «En 1995, nous avons fait 10’000 dollars de bénéfices, en 1996, seulement 3’000. En 1997 nous arrivons juste à payer nos employés», se désole Ella Bitar.

150 nappes et 800 housses de chaises

A quelques centaines de mètres de là, visite de l’atelier de couture. Dans un sous-sol voûté, les «petites mains» s’affairent à la lumière des néons dans le froissement des tissus, le crissement des ciseaux, le cliquetis des machines à coudre. Les coupons colorés s’amassent dans les coins. La jeune chef d’atelier note les instructions: ajouter ce galon ici, remplacer cette dentelle, déplacer cet ourlet.

A Beyrouth, la hiérarchie sociale correspond à la géographie physique. Les quartiers populaires se tassent sur le bord de mer tandis que les villas des habitants aisés colonisent les flancs de la montagne à l’ombre des pins. Pour rejoindre le camp de réfugiés de Dbaye, il faut donc descendre vers la mer. Sitôt passé les trois barrages militaires qui contrôlent l’accès à l’ambassade américaine, le 4X4 bleu tangue méchamment dans les ornières et les nids de poules. A quelques centaines de mètres, le camp de Dbaye fait figure de «réserve» au milieu d’une zone en voie d’urbanisation forcenée. Les quelque 2’000 habitants du camp ne nourrissent cependant pas d’illusions. Les immeubles qui poussent au-dessus de leurs têtes ne sont pas pour eux. Ils continueront probablement longtemps à vivre sous des toits de tôle qui percent à chaque pluie, sans eau courante, parfois sans électricité.

A cette heure de la journée, la salle d’attente du dispensaire et du cabinet dentaire de la société St-Vincent de Paul est vide. Les habitants attendent plutôt le passage du camion citerne orange venu vendre la précieuse eau potable qui remplira les citernes cubiques posées sur les toits.

Au mur, des panneaux défraîchis donnent des conseils de nutrition aux mères. L’état de santé physique, mais aussi psychique de la population du camp est mauvais, constate la jeune psychologue Myrna Halabi qui gère les activités de la Société dans le camp. Les maladies chroniques sont nombreuses. Certaines familles palestiniennes chrétiennes chassées de Galilée par la guerre israélo-arabe de 1948, vivent ici depuis 50 ans, date de la création du camp. D’autres réfugiés, chrétiens de la région de Tyr au Sud, mais aussi du Nord, puis Druzes musulmans les ont rejoints par vagues successives. A l’entrée du camp, contre une baraque, un panneau bleu atteste que l’UNRWA (Organisation des Nations Unies pour l’aide aux réfugiés de Palestine) est toujours présente mais l’aide apportée est minime. «La société St-Vincent de Paul venue en 1990 est à peu près la seule à y travailler».

Pour le moment, les habitants du camp n’ont aucun autre endroit où aller. L’Etat libanais travaille certes au retour des déplacés. Dans certaines régions, les gens reçoivent des aides au retour et à la reconstruction, mais ce n’est évidemment pas le cas pour les Palestiniens. Même s’ils vivent dans le pays depuis des décennies, ni l’Etat, ni la société ne sont prêts à les intégrer définitivement. Beaucoup survivent comme travailleurs journaliers dans l’agriculture, le bâtiment ou l’industrie.

Une favela au pied de la colline

Traverser le camp de Dbaye ramène à l’esprit les images des favelas brésiliennes. Les habitations, la plupart en dur, s’entassent les unes sur les autres sur la pente de la colline le long d’étroits passages. Ça et là, quelques fleurs ou un pied de vigne apportent une touche de verdure au milieu du béton, de la brique nue et de la tôle ondulée. Au bout du camp, la seule surface plane un peu plus vaste est occupée par une modeste église de béton au crépi rosé.

Pour trouver la garderie d’enfants, il faut s’enfiler dans une étroite ruelle, descendre quelques marches inégales et pousser une porte en fer. La salle de classe peinte en jaune et en rose, ornée de bricolages et de dessins d’enfants, est assez vaste et aérée. Dans un coin quelques jouets attendent, sagement alignés sur une étagère.

«Falafel» (sorte de crêpe garnie de viande ou de légumes) dans une main concombre dans l’autre, les dix-huit petits de la garderie, dans leur tabliers roses et bleus, assis sur la banquette qui longe le mur de la salle, mangent consciencieusement leur goûter. Leur bonjour plutôt timide s’étouffe dans les bouches pleines. «Le but principal de cette garderie est de permettre aux mères d’aller travailler à l’extérieur du camp. Les parents payent un modeste écolage. La Société St-Vincent Paul subvient aux frais de matériel scolaire. Nous leur offrons aussi un verre de lait et un goûter tous les jours pour compléter leur alimentation», relève la responsable. Même s’ils n’ont jamais connu la guerre, plusieurs des enfants présentent des retards de développement ou connaissent des problèmes psychologiques. A quatre ans, Charbel comprend parfaitement tout ce qu’on lui dit mais ne parle pas. Ses grands yeux noirs interrogent le monde avec un sérieux qui ne semble pas de son âge.

Pas de paix sans sécurité matérielle

Pour les bénévoles de la société St-Vincent de Paul, l’étape suivante consiste à veiller à la scolarisation des enfants. «Un père est venu au centre la semaine dernière avec un garçon de onze ans, raconte Myrna Halabi. A l’assistante sociale qui lui demandait pourquoi son fils l’accompagnait, il a avoué qu’il n’avait plus de quoi payer sa scolarité. Envoyez-le dans une école officielle ! Je ne peux pas, car je dois payer 150’000 livres pour l’inscription et 150’000 livres pour les manuels scolaires (environ 300 francs). C’est le salaire d’un mois, relève M. Halabi Imaginer le problème pour une famille ou trois ou quatre enfants sont en âge de scolarité ! Au Liban où l’enseignement est une des seules «richesses naturelles», cela n’était jamais arrivé auparavant.

«Les solidarités traditionnelles, familiales, locales, régionales et religieuses n’ont pas été détruites par la guerre. Mais les moyens pour s’entraider manquent. Selon le proverbe ’charité bien ordonnée commence par soi-même’. Comme chacun a des problèmes dans sa propre famille, il est beaucoup plus difficile de prévoir une aide plus large, sans parler de l’augmentation continuelle des prix «, se désole Myrna Halabi.

«Nous sommes dans un pays qui n’est plus en guerre, mais qui n’est pas en paix. La paix n’est pas seulement l’absence de bombardements ou de combats. C’est aussi une paix intérieure. Les Libanais ne l’ont pas. Pas seulement sur le plan politique, mais aussi humain. Pour posséder cette paix intérieure, il faut avoir confiance dans l’avenir, être en sécurité. Un père de famille qui ne sait pas s’il va pouvoir nourrir ses enfants le lendemain ou les soigner s’ils sont malades ou les envoyer à l’école, ne peut pas vivre en paix. Pour une large frange de la population, le sentiment de précarité domine.»

Myrna Halabi refuse cependant d’être trop pessimiste. Elle préfère voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. «Nous disons toujours ’Dieu y pourvoira’. L’avenir proche ne semble pas très lumineux mais à long terme nous gardons l’espoir de voir la situation s’améliorer…parce que nous ne pourrons pas continuer longtemps comme cela.» (apic/mp)

10 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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