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APIC Interview
Tibet: Pasang Memmishofer, porte-parole de l’organisation des femmes tibétaines en Suisse
Le sort des femmes tibétaines sous la domination chinoise
Marie-José Portmann, APIC
Fribourg, 15 mai 2001 (APIC) Pasang Memmishofer a fui Lhassa devant l’oppresseur chinois en 1959, pour se réfugier à Dharamsala, au nord de l’Inde. Comme nombre de Tibétains de sa génération. L’ancienne présidente de l’organisation des femmes tibétaines en Suisse dénonce les tortures inimaginables que subissent les femmes dans les geôles tibétaines.
«La jeunesse tibétaine n’a accès ni à l’éducation, ni à la formation professionnelle. Sans débouchés, elle n’a pas d’avenir. Quant aux femmes tibétaines, elles ne sont même pas libres de mettre au monde des enfants. On viole l’intégrité de leur personne en les empêchant de procréer», s’indigne Pasang Memmishofer.
Mariée à un Suisse d’origine tibétaine et mère de deux enfants, la jeune femme vit dans en Suisse depuis 1979. A l’âge de 6 ans, elle est envoyée en France où un couple tibétain lui enseigne la langue, la culture et la religion de son pays d’origine. Elle y passe son bac avant de compléter ses études en Angleterre. Habitant aujourd’hui le canton de Zurich, à Birmenstorf, Pasang Memmishofer relaye l’appel à l’aide du Tibet, en observatrice privilégiée de la situation de ses compatriotes. Ancienne présidente de l’organisation de femmes tibétaines en Suisse, elle donne des conférences et participe aux manifestations de l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT). L’APIC l’a rencontrée à l’occasion de l’un de ses passages à Fribourg.
Pasang Memmishofer dénonce l’intensification de la répression ces dernières années au Tibet. Le vice-président chinois Hu Jintao, qui prendra la succession l’an prochain du président Jian Zemin, a répété ce printemps devant les députés de la région dite autonome du Tibet (le Tibet central) la volonté de la Chine de réprimer le séparatisme tibétain et les activités religieuses «illégales». «Le toit du monde est devenu une immense prison où les Tibétains vivent dans la terreur, privés de tous leurs droits. Jeunes, personnes âgées ou enfants sont discriminés sur tous les plans», explique Pasang Memmishofer. Il suffit de participer à une manifestation pacifique en portant un drapeau tibétain pour être emprisonné.
Selon les chiffres de l’année 1999, sur les 615 détenus d’opinion dans les geôles du Tibet, 156 femmes sont des femmes, des moniales pour la plupart qui subissent des tortures inimaginables. «Bon nombre d’entre elles meurent en prison et les autres en ressortent à moitié folles», s’insurge l’ancienne présidente des Femmes tibétaines de Suisse.
APIC. Comment se traduit-il au quotidien le «génocide culturel» que vous dénoncez?
Pasang Memmishofer: La Chine est devenue subtile mais sa politique génocidaire contre les Tibétains reste implacable. La répression dure, avec ses rafles, ses jugements populaires et ses exécutions sommaires, nuisait à son image. Alors aujourd’hui, après avoir réduit le territoire du Tibet à une région dite autonome, la Chine y implante des colonies, limite la procréation – l’Etat chinois viole l’intégrité physique des femmes et leur droits à avoir des enfants – et empêche la scolarisation des enfants tibétains. La moitié sont d’entre eux sont illettrés.
APIC: La Chine utiliserait donc l’analphabétisme pour éradiquer la culture tibétaine?
Pasang Memmishofer: Oui. C’est de cette façon là que le pouvoir chinois conduit tout un peuple à perdre son identité. Les enfants ne suivent que trois années primaires en tibétain: une formation rudimentaire et pour laquelle le gouvernement ne fournit aucun moyen. Les écoles secondaires, que l’on ne trouve qu’en ville, se font en chinois. Les enfants des campagnes n’y ont pas accès et elles coûtent trop cher pour ceux des villes.
On n’a plus le droit d’enseigner les écrits bouddhiques, même dans les monastères où l’on apprenait traditionnellement à lire et à écrire. On peut juste réciter les mantras que l’on a appris par cœur pour le culte. Pour les Chinois, comme pour Mao Tsé Toung, la religion est un poison, c’est l’opium du peuple. La jeunesse tibétaine n’a ensuite aucune chance de trouver un emploi car il est indispensable de savoir le chinois pour s’insérer dans la vie active. Elle traîne dans les bars s’adonne à l’alcoolisme, aux jeux de hasard, aux jeux vidéos. Les fillettes tibétaines doivent se prostituer pour les soldats chinois qui occupent le pays.
Il faut imaginer qu’à présent à Lassa, la ville sainte, il y a tout un quartier de bordels, avec des enseignes lumineuses annonçant les bars, les peep shows et les maisons closes. Les Chinois appellent cela le progrès. On force les jeunes à la dépravation et on les enferme dès qu’ils ouvrent la bouche et relèvent la tête pour réclamer leurs droits.
APIC: Sept prisonniers au Tibet sur 10 sont des moines ou des moniales au Tibet, selon le Centre tibétain pour les Droits de l’Homme et la Démocratie (TCHRD) basé à Dharamsala en Inde. Quelle est la situation des femmes dans les geôles tibétaines?
Pasang Memmishofer: Je sais qu’en 1999, parmi les 615 détenus d’opinion, 156 étaient des femmes, des nones pour la plupart. J’ai de la peine à citer, de façon brutale, à des gens qui n’en ont aucune idée, toutes les atrocités qu’elles subissent. On les viole, on les bat, les gardiens ont des matraques électriques et les appliquent sur les parties génitales des religieuses. On lance des chiens contre elles, on les brûle avec des cigarettes, on les suspend pendant des heures, dehors au soleil ou quand il neige. On leur plonge les pieds dans de l’eau glacée. La liste des supplices est longue et dépasse ce que l’on peut imaginer. Comme le confinement dans des cellules minuscules, sans lumière, sans WC où elles ne peuvent ni se tenir debout, ni se coucher. Cela pendant des mois. Les malheureuses qui résistent à ces traitements inhumains ont perdu la raison lorsqu’on les relâche.
APIC: A-t-on une idée du nombre des victimes de la torture dans les prisons?
Pasang Meemishofer: Les décès sont nombreux mais aucune statistique n’existe. En plus de la torture, l’hygiène est inexistante et la nourriture se réduit à un bol de riz le soir ou un pain l’après-midi. Les prisonnières sont en outre forcées de travailler et on les épuise avec des heures de course sans raison, pour venir à bout de toute résistance physique et psychique.
APIC: La Chine a pourtant ratifié la Convention des droits de l’homme des Nations Unies en 1990?
Pasang Memmishofer: C’est vrai mais elle ne la respecte pas, comme beaucoup d’autres régimes dans le monde, d’ailleurs. Il faut ajouter à ces persécutions, l’implantation massive de colons chinois au Tibet. Les Tibétains se retrouvent être des citoyens de deuxième classe dans leur propre pays. Les récentes statistiques montrent que 70% de la population tibétaine vit en dessous du seuil de la pauvreté. En dépit des promesses et de la propagande chinoise qui prétend apporter le progrès au Tibet. Les routes et les hôpitaux servent aux colons et au pillage des ressources naturelles. 60 camions de grumes quittent le Tibet pour la Chine toutes les heures, ce qui a conduit à une diminution de 40 % des forêts pendant les 40 premières années de l’occupation chinoise.
APIC: Peut-on expliquer la passivité de l’Occident face aux persécutions du peuple tibétain?
Pasang Memmishofer: Les gouvernements européens et américains connaissent la réalité de l’oppression chinoise. A la fin du mois de mars, le rapporteur du Tibet a dépeint la situation lors de la 57e session de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, à Genève. Les gouvernements font la sourde oreille parce qu’ils ne veulent pas brusquer la Chine, pays économiquement puissant. Les intérêts économiques nous font fermer les yeux sur le génocide ethnique et culturel au Tibet.
APIC: Devant la disproportion entre les moyens de l’envahisseur chinois – implantation massive des colons, restriction drastique de la natalité, réduction du peuple tibétain à une population de deuxième classe, comment ne pas douter de voir un jour le Tibet recouvrer tout ou partie de son autonomie?
Pasang Memmishofer: La culture et les traditions tibétains pourraient se perdre au fil des générations. Sans lien avec son pays d’origine, elle n’existera plus que dans la diaspora et se transformera, selon les influences géographiques. Les Tibétains sont conscients de leur héritage et tentent de le conserver en exil. Je pense que la culture bouddhique du Tibet résistera au temps et sera reprise par les Occidentaux.
Nous autres Tibétains, nous croyons fortement que nous avons la vérité de notre côté. Nous avons confiance dans la solidarité des hommes. La charte des Nations Unies, les conventions des droits de l’homme et de l’enfant ne doivent pas rester lettre morte. Sous peine de mettre non seulement le peuple tibétain en danger, mais le monde entier. Si cela a marché pour le Timor, pour les pays baltes et dans une certaine mesure pour l’ex-Yougoslavie, ce n’est qu’une question de temps pour les Tibétains. L’évolution interne de la Chine et la prise de conscience de sa population sont nos meilleures alliées.
Lors de sa septième visite en Suisse, au mois de mai, le chef spirituel et temporel du Tibet, le dalaï-lama a dit sa conviction que la Chine ne pouvait plus faire machine arrière sur le chemin de la démocratisation et que la situation au Tibet allait s’améliorer. Il a précisé que le Tibet – dont le gouvernement en exil va nommer un nouveau Premier ministre dans quelques mois – ne demandait pas l’indépendance de son pays mais un statut d’autonomie réel.
APIC: Que pensez-vous de la conseillère fédérale Ruth Dreifuss qui accueille le dalaï-lama et refuse d’évacuer les manifestants pour la cause tibétaine, lors de la visite officielle du président de la République chinoise Ho Chiming, en 1999?
Pasang Meemishofer: L’organisation des femmes tibétaines l’a remercié de n’avoir pas réprimer les quelques jeunes Tibétains entourés de militants suisses qui brandissaient des pancartes et des ballons portant la mention «Tibet libre». La manifestation officielle de l’organisation tibétaine avait eu lieu la veille de la venue du président chinois, sur la place fédérale.
La Suisse n’a pas été sanctionnée et le président de la Confédération Adolf Ogi a été reçu avec les honneurs en Chine l’année suivante. En fin de compte, sur le plan international, on attribue un pouvoir démesuré à la République populaire de Chine alors que c’est elle qui a besoin de l’extérieur. (apic/mjp)




